Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 21
Seul là-haut, le gamin se sentit assez désemparé. Il s'assit sur une pierre et regarda la montagne nue et les grandes forêts d'en bas. Il n'y était pas depuis longtemps, quand il entendit chanter dans les bois, et vit quelque chose de clair monter entre les arbres. Il reconnut bientôt un drapeau bleu et jaune, et comprit, par le chant et le gai brouhaha, que le drapeau précédait un cortège qu'il ne pouvait encore distinguer. Le drapeau montait le long des sentiers zigzaguants. Où allait-il? Montait-il par hasard au vilain plateau nu où Nils était assis? Cependant le drapeau débouchait à la lisière de la forêt, suivi par tous ceux à qui il montrait la route. Il y eut un fourmillement de têtes et tant d'animation, que Nils n'eut pas le temps de s'ennuyer un seul instant.
LE JOUR DE LA FORÊT
Sur le large dos de la montagne où Gorgo avait laissé Poucet, un incendie avait passé, une dizaine d'années auparavant. Les arbres carbonisés avaient été abattus et enlevés. La hauteur s'élevait, nue et terriblement déserte. Des souches noires entre les pierres témoignaient que jadis il y avait eu là des bois, mais on ne voyait nulle part les jeunes pousses sortir de la terre.
Les gens s'étonnaient que la montagne ne se reboisât pas, mais on oubliait que lors du grand incendie le sol avait souffert d'une longue sécheresse. Aussi non seulement les arbres avaient tous brûlé ainsi que la bruyère et la mousse, le myrte bâtard et l'airelle, toute la végétation; mais le terreau même, peu profond sur le rocher, était devenu sec et friable comme de la cendre. Au moindre souffle il tourbillonnait, et la hauteur, balayée par tous les vents, découvrit bientôt son ossature de roc. L'eau des pluies contribuait encore à emporter la terre, et depuis dix ans que le vent et l'eau s'étaient conjurés pour nettoyer la montagne, elle était devenue si dénudée et si chauve qu'on pouvait croire qu'elle resterait ainsi jusqu'à la fin du monde.
Mais voici qu'un jour, on avait convoqué tous les enfants de la commune devant une des écoles, chacun d'eux portant sur une épaule une pioche ou une bêche, et à la main un panier de provisions. La petite armée se mit en route vers la montagne, drapeau en tête, escortée des maîtres et des maîtresses d'écoles, et suivie de deux gardes forestiers et d'un cheval qui traînait une charretée de plants de pin et de graines de sapin.
Cette longue procession suivit les vieux petits chemins des chalets d'été; les renards étonnés sortaient le museau de leurs tanières et se demandaient quels étaient ces gardeurs de bestiaux sans bêtes. Elle traversa les clairières des anciennes meules de charbon; et les becs-croisés se disaient en eux-mêmes: «Quels sont donc ces nouveaux charbonniers?»
Enfin le cortège arriva sur la hauteur incendiée. Les pierres s'y étalaient nues, sans ce revêtement de fines guirlandes de linnées qu'elles avaient jadis; les roches s'étaient dépouillées de la belle mousse argentée et du lichen que broutent les rennes. L'eau noire qui stagnait aux creux des rochers n'était bordée ni de feuilles de calla ni de surelles. Les petits coins de terre qui restaient dans les crevasses ne portaient ni fougères, ni pyroles blanches, ni rien de toutes ces choses vertes, rouges, légères, délicates, gracieuses qui d'ordinaire tapissent le fond des forêts.
On eût dit qu'un rayon de soleil illuminait la montagne grise, lorsque les enfants de la commune s'y répandirent. On y revoyait donc quelque chose de fin, de gai, de frais, de rose, quelque chose de jeune et de vivant!
Lorsque les enfants se furent reposés et que leurs paniers de provisions leur eurent rendu des forces, ils saisirent leurs pioches et leurs bêches. Le garde forestier leur montra comment s'y prendre pour planter les petits pins partout où ils pouvaient trouver un peu de terreau.
Tout en jardinant les enfants s'entretenaient, d'un air grave et capable, de l'importance de leur travail. Les petits plants de pin lieraient le terreau et empêcheraient le vent de l'emporter. Puis il se formerait du terreau nouveau sous les arbres, des graines y tomberaient, et dans quelques années, on cueillerait des framboises et des myrtilles là où aujourd'hui il n'y avait que le roc nu. Et les petits plants deviendraient de grands arbres. On en bâtirait peut-être un jour des maisons et de beaux navires.
--Il est heureux que nous soyons venus maintenant, pendant qu'il reste encore un peu de terre dans les creux, disaient les enfants. Une minute de plus: il eût été trop tard. Et ils sentaient vivement leur importance.
Pendant que les enfants travaillaient, père et mère se demandaient curieusement s'ils réussiraient. Ce n'était évidemment qu'une plaisanterie que de faire planter des bois à des mioches pareils, mais ce serait drôle de les voir à l'œuvre. Et voilà le père et la mère en route pour la montagne. Dans la forêt ils rencontraient d'autres parents.
--Vous allez là-haut?
--Mais oui.
--Pour voir les enfants?
--Nous aussi.
--Ils ne feront que s'amuser bien certainement.
--Oh! ils seront las avant d'avoir planté beaucoup d'arbres!
Et voilà père et mère arrivés là-haut. Ils se contentèrent d'abord de regarder avec plaisir tous les petits minois roses entre les pierres grises. Puis ils s'intéressèrent à leur travail; pendant que quelques-uns plantaient de petits arbres, d'autres traçaient des sillons et semaient des graines, d'autres arrachaient la bruyère qui étoufferait les plants. Les enfants se donnaient à l'ouvrage de tout leur cœur.
Après avoir regardé un moment, père se mit à donner un coup de main pour arracher la bruyère. Et bientôt toutes les grandes personnes que la curiosité avait attirées prirent part au travail. Le plaisir pour les enfants en était doublé. Et toute la commune fut bientôt réunie là-haut et besognait ferme. Certes, c'est un plaisir que d'ensemencer son champ au printemps, en songeant aux belles gerbes de blé qui pousseront de la terre, mais comme ce travail était plus captivant encore!
Ce ne seraient pas de faibles tiges vertes qui monteraient de ces semailles, mais des arbres aux troncs vigoureux et aux puissants rameaux. Ces semailles ne produiraient pas une récolte d'un été, mais la végétation de plusieurs années. Elles réveilleraient sur la montagne le bourdonnement des insectes, le chant des merles, le jeu des coqs de bruyères, toute l'animation de la vie sur le plateau désert. Et elles seraient comme un monument élevé pour les générations futures: on aurait pu leur laisser une hauteur dénudée et morne, et voilà qu'elles hériteraient d'une belle forêt fière. Les descendants, en y réfléchissant, comprendraient que leurs ancêtres avaient été des gens sages et bons, et penseraient à eux avec des sentiments de respect et de reconnaissance.
XXVIII
UNE JOURNÉE EN HELSINGLAND
_Jeudi, 16 juin._
Le lendemain Nils traversait le Helsingland. Le pays s'étendait, printanier, sous ses yeux; les pins et les sapins avaient arboré des pousses vert clair, les bouleaux des petits bois de tendres feuilles, l'herbe des prés une verdure nouvelle, et les champs un tapis de jeune blé. C'était un pays accidenté et boisé, mais traversé par une vallée qui s'étendait toute claire, d'où partaient d'autres vallées, les unes étroites et courtes, les autres larges et longues.
«Ce pays, pensa Nils, est vert comme une feuille, et les vallées se ramifient à peu près comme les veines d'une feuille.»
Au milieu de la vallée centrale coulait un fleuve qui à plusieurs endroits s'élargissait en lacs. Sur les rives du fleuve il y avait des prairies, auxquelles succédaient, un peu plus haut, des champs; et enfin, devant la lisière de la forêt, s'élevaient les fermes. Elles étaient grandes et bien bâties et se suivaient sans interruption. Les églises se dressaient au bord du fleuve et autour d'elles des villages s'étaient groupés.
C'était un beau pays. Le gamin put le voir tout à son aise, car l'aigle remontait les vallées l'une après l'autre, en quête du petit ménétrier Klement Larsson.
Comme le matin avançait, il y avait une animation extraordinaire dans beaucoup de fermes. Les portes des étables s'ouvraient à deux battants et l'on faisait sortir le bétail. C'étaient de belles vaches claires, de petite taille, agiles, à la démarche sûre, gaies et cabriolantes. Puis ce fut le tour des veaux et des moutons, et leur joie de sortir après le long hiver se manifestait par des bonds et des gambades.
Des jeunes filles, sac au dos, couraient entre les bêtes. Un gamin, muni d'une longue gaule, s'efforçait d'empêcher les moutons de se débander. Un chien se démenait parmi les vaches, aboyant et jappant. Le fermier attelait un cheval à une charrette chargée de tinettes à beurre vides, de clayons à fromage, et de provisions. Tout le monde riait et fredonnait; les gens étaient aussi heureux que les bêtes.
Enfin, on se mit en route pour la forêt. Une jeune fille, marchant en tête, lançait de temps en temps des appels sonores. Le bétail la suivait. Le berger et le chien couraient de tous côtés pour s'assurer qu'aucun animal ne restait en arrière. Le paysan et le valet fermaient le cortège, retenant chacun d'un côté la charrette qui tressautait sur l'étroit sentier caillouteux.
C'était décidément le jour où, selon la coutume, les fermiers du Helsingland envoyaient leurs troupeaux passer l'été dans la montagne, car de chaque vallée on voyait monter et pénétrer dans les bois de joyeux cortèges. Du fond sombre de la forêt montaient toute la journée les appels des gardeuses et le tintement des grelots.
Vers le soir on arrivait à des clairières où se dressaient une petite étable basse et deux ou trois cabanes grises. A leur entrée dans l'étroit enclos, les vaches mugissaient gaiement en reconnaissant leur pâturage d'été; et elles se mettaient aussitôt à brouter l'herbe savoureuse et tendre. Les gens transportaient dans une des cabanes les objets dont on avait chargé la charrette, de l'eau et du bois. Bientôt la fumée montait de la cheminée, et les jeunes filles, le petit berger et les hommes s'installaient pour manger autour d'une pierre plate.
Gorgo, l'aigle, était sûr qu'on trouverait le petit ménétrier parmi ces gens qui montaient aux chalets. Mais les heures se passaient sans qu'on le découvrît. Après avoir plané au-dessus du pays dans tous les sens, l'aigle parvint, au soir tombant, à un chalet isolé au haut de la montagne. Les gens et le bétail venaient d'y arriver. Les hommes coupaient du bois, les filles de ferme étaient occupées à traire les vaches.
--Regarde là-bas! dit Gorgo. Je crois bien que le voici.
Il descendit très bas, et Nils reconnut, non sans étonnement, qu'il avait raison. En effet le petit Klement Larsson fendait du bois dans l'enclos du chalet.
Gorgo s'abattit sur un arbre un peu éloigné des maisons.
--J'ai accompli ce que j'avais promis, dit-il. Tâche maintenant de t'arranger avec cet homme. Je t'attendrai ici au sommet de ce pin touffu.
Dans le chalet le travail du jour était fini, le souper mangé et les gens causaient. Il y avait longtemps déjà qu'on n'avait passé une nuit d'été dans la forêt, aussi n'avait-on nulle envie de se coucher. Il faisait d'ailleurs plein jour. Les jeunes filles laissaient par moment tomber leur ouvrage, regardaient vers les bois, et se souriaient à elles-mêmes.
«Nous voici encore une fois ici!» disaient-elles en soupirant d'aise. L'agitation du village s'effaçait de leurs esprits et la forêt les enveloppait de sa paix profonde. Quand à la maison elles avaient pensé qu'elles passeraient tout l'été seules dans la forêt, elles comprenaient difficilement comment elles feraient pour supporter cette solitude, mais à peine aux chalets, elles sentaient que c'était ici le temps le plus heureux de leur vie.
Tout à coup l'aînée des gardeuses leva la tête et dit gaiement:
--Il me semble que nous ne devons pas demeurer en silence ce soir lorsque nous avons parmi nous un conteur comme Klement Larsson. S'il nous raconte une belle histoire, je lui donnerai le cache-nez que je suis en train de tricoter.
Cette proposition fut accueillie avec acclamation, et Klement ne se fit pas prier.
--C'était à Stockholm, pendant que j'étais au Skansen, un jour que j'avais le mal du pays, commença-t-il, et il raconta l'histoire du tomte qu'il avait racheté pour le sauver de la captivité, l'arracher à l'humiliation d'être mis en cage et contemplé par tous les badauds. Puis il raconta comment sa bonne action avait été immédiatement récompensée. L'auditoire suivit son récit avec une stupeur toujours croissante, et lorsqu'il arriva au moment où le laquais royal lui avait apporté de la part du roi le beau livre, les jeunes filles avaient toutes laissé tomber leur ouvrage et regardaient immobiles, ébahies, celui à qui des choses aussi extraordinaires étaient advenues. Tout le monde conçut pour Klement une tout autre considération: songez donc! il avait parlé au roi! Tout à coup quelqu'un lui demanda ce qu'il avait fait du tomte.
--Je n'ai pas eu le temps moi-même d'acheter un bol bleu, répondit-il. Mais j'en ai chargé le vieux Lapon. Je ne sais pas du tout ce qu'il est devenu.
A peine Klement eut-il dit ces mots, qu'une petite pomme de pin vint lui frapper le bout du nez. Personne ne l'avait jetée.
--Aïe, aïe, Klement! dit la vachère. On dirait que «le peuple des petits» écoute ce que nous disons. Tu n'aurais pas dû laisser à un autre le soin de préparer le bol bleu du tomte.
XXIX
LE VESTERBOTTEN ET LA LAPONIE
LE PAYS EN MARCHE
_Samedi, 18 juin._
L'aigle avait dit à Nils que la large bande de côte qui s'étendait sous leurs yeux était le Vesterbotten, et que les crêtes de montagnes qui bleuissaient très loin à l'ouest se trouvaient en Laponie.
Le voyage sur le dos de l'aigle allait si vite qu'on avait souvent l'impression de rester immobile, surtout depuis que le vent qui le matin venait du nord avait changé de direction. La terre au contraire semblait reculer vers le sud. Les forêts, les maisons, les prés, les clôtures, les îles, les nombreuses scieries de la côte, tout était en marche. On eût dit que lassés de demeurer si haut dans le nord ils déménageaient vers le sud.
Cette idée amusa Nils. Songez donc, si ce champ de blé qui semblait nouvellement ensemencé arrivait en Scanie où le seigle à cette époque de l'année était déjà en épis!
Et ce jardin qu'en ce moment il apercevait! Il y avait de beaux arbres, mais point d'arbres fruitiers, point de nobles tilleuls ni de marronniers; rien que des sorbiers et des bouleaux! Il y avait de jolis buissons, mais point de sureaux, ni de cytises, seulement des putiets, des lilas. Il y avait un jardin potager, mais il n'était encore ni bêché ni planté. Si un jardinet pareil venait se placer à côté du jardin d'un grand domaine de Sudermanie! Il se sentirait pareil à un désert.
La gloire du pays, c'étaient les puissants fleuves sombres entourés de leurs vallées habitées, remplis de bois flottant, avec leurs scieries, leurs villes, leurs embouchures encombrées de bateaux. Si l'un de ces fleuves se montrait au sud du Dalelf, les fleuves et rivières là-bas s'enfonceraient sous terre, de honte.
Et pensez donc, si une plaine pareille aussi immense, aussi facile à cultiver et aussi bien située passait sous les yeux des paysans de Smâland! Ils abandonneraient pour la labourer, en hâte, leurs maigres lopins de terre et leurs champs pierreux!
Une chose que ce pays possédait en abondance, c'était la lumière. Dans les marais les grues dormaient debout. La nuit devait être venue, mais la lumière demeurait. Le soleil, lui, n'avait pas tiré vers le sud. Au contraire, il était monté très haut vers le nord, et ses rayons frappaient maintenant le visage de Nils. Il ne manifestait encore aucune envie de se coucher. Pensez, si cette lumière, si ce soleil eût éclairé Vemmenhög! Voilà qui ferait l'affaire de Holger Nilsson et de sa femme: un jour de travail de vingt-quatre heures!
LE RÊVE
_Dimanche, 19 juin._
Nils leva la tête et regarda autour de lui, encore mal éveillé. Il était couché à un endroit qu'il ne reconnaissait pas. Jamais il n'avait vu cette vallée, ni les montagnes qui l'enfermaient de tous côtés. Il n'avait pas vu ce lac rond qui occupait le milieu de la vallée, il n'avait jamais vu de bouleaux aussi misérables, aussi rabougris que ceux au-dessous desquels il était étendu.
Et où était l'aigle? Il ne l'apercevait nulle part. Quelle aventure!
Nils se recoucha et ferma les yeux, puis il essaya de se rappeler ce qui était arrivé au moment où il s'était endormi.
Il se souvint que Gorgo avait changé de direction et que le vent avait frappé de côté. Il s'était rendu compte que l'aigle l'emportait d'un vol puissant.
--Maintenant nous entrons en Laponie! avait dit Gorgo tout à coup, et Nils s'était senti très déçu en ne voyant que des marais infinis et des bois ininterrompus. La monotonie du paysage avait fini par l'assoupir. Alors il avait dit à Gorgo qu'il n'en pouvait plus, qu'il avait besoin de dormir.
Gorgo était descendu à terre, et Nils s'était jeté sur la mousse, mais l'aigle l'avait saisi dans ses serres et était remonté.
--Dors, Poucet! avait-il crié. Le soleil me tient éveillé et j'ai envie de continuer le voyage.
Et en dépit de l'incommodité de sa position, il s'était en effet endormi et il avait rêvé.
Il marchait sur une large route au sud de la Suède, aussi vite que pouvaient le porter ses petites jambes. Il n'était pas seul: à côté de lui marchaient des brins de seigle aux épis lourds, des bluets et de jaunes chrysanthèmes; des pommiers cheminaient, ployant sous le fardeau de leurs belles pommes, suivis de haricots grimpants pleins de cosses, et de véritables fourrés de groseilliers. De superbes arbres, hêtres, chênes, tilleuls, s'avançaient lentement: ils tenaient le milieu du chemin, ne s'écartaient devant personne, et faisaient bruire fièrement leur feuillage. Entre les pieds de Nils couraient des fleurs et des simples: fraisiers, anémones, trèfle et myosotis. En regardant mieux, Nils découvrit que des hommes et des animaux faisaient aussi partie du cortège. Des insectes voletaient parmi les plantes; des poissons dans les fossés de la route nageaient; des oiseaux chantaient dans les arbres en marche; des animaux domestiques et sauvages luttaient de vitesse, et, au milieu de tout ce fourmillement de bêtes et de plantes, marchaient des hommes, quelques-uns munis de bêches et de faux, d'autres de haches, d'autres de fusils de chasse, et d'autres encore de filets de pêche.
Le cortège s'avançait allégrement, et Nils ne s'en étonnait point depuis qu'il avait vu qui était en tête. Ce n'était ni plus ni moins que le soleil lui-même. Il roulait sur le chemin comme une grande tête rayonnante de gaîté et de bonté, avec une chevelure formée de rayons multicolores. «En avant! criait-il à chaque instant. Personne n'a besoin d'être inquiet tant que je suis là. En avant! En avant!»
--Je me demande où le soleil veut nous mener, murmura Nils. Un brin de seigle qui marchait à côté de lui avait entendu ces paroles et répondit:
--Il veut nous mener en Laponie pour faire la guerre au roi du grand engourdissement.
Nils s'aperçut, au bout d'un moment, que plusieurs des marcheurs semblaient devenir hésitants, qu'ils ralentissaient le pas, qu'enfin ils s'arrêtaient. Il vit ainsi rester en arrière le superbe hêtre; le chevreuil et le froment suspendaient en même temps leur marche, et aussi les ronces du mûrier sauvage, les marronniers et les perdrix.
Surpris, Nils regarda autour de lui. Il découvrit alors qu'on ne se trouvait plus au midi de la Suède: la marche avait été si rapide qu'on était déjà en Svealand.
En ce moment le chêne commençait à avoir l'air soucieux. Il s'arrêtait, faisait quelques pas, puis de nouveau s'arrêtait net.
--Pourquoi le chêne ne nous accompagne-t-il pas plus loin? demanda Nils.
--Il a peur du roi du grand engourdissement, répondit un jeune et blond bouleau qui avançait, crâne et gai.
Bien qu'on eût laissé beaucoup de monde en arrière, la marche n'en continuait pas moins courageusement. Le soleil roulait toujours en tête, et répétait avec un grand sourire épanoui:
--En avant! En avant! Personne n'a besoin d'être inquiet, tant que je suis là.
Bientôt on se trouva en Norrland, et le soleil eut beau appeler et sourire: le pommier s'arrêta, le cerisier s'arrêta, l'avoine s'arrêta. Le gamin se tourna vers eux:
--Pourquoi ne venez-vous pas? Pourquoi trahissez-vous le soleil?
--Nous n'osons pas. Nous craignons le grand engourdisseur qui demeure là-haut en Laponie, répondaient-ils.
Nils crut reconnaître bientôt qu'on avait pénétré en Laponie. Les rangs s'étaient singulièrement éclaircis. Le seigle, l'orge, le fraisier, les myrtilles, les petits pois, le groseillier étaient restés fidèles jusqu'ici. L'élan et la vache avaient marché côte à côte. Maintenant ils s'arrêtaient tous. Les hommes suivirent encore un bout de chemin, puis la plupart s'arrêtèrent. Le soleil aurait été presque abandonné si d'autres compagnons ne s'étaient pas joints au cortège: des buissons d'osier et une foule de petites plantes montagnardes, puis des Lapons et des rennes, des chouettes blanches, des lagopèdes alpins et des renards bleus.
Le gamin entendit tout à coup quelque chose qui avec fracas courait au-devant d'eux. C'étaient des fleuves et des ruisseaux qui s'échappaient en torrents.
--Qu'ont-ils donc à se sauver si précipitamment? demanda-t-il.
--Ils fuient devant le grand sorcier engourdisseur qui habite les fjells, expliqua un lagopède femelle.
Soudain Nils vit se dresser devant eux une haute paroi sombre, au sommet crénelé. A la vue de ce rempart, tous reculèrent effrayés. Mais le soleil tourna vers le mur son visage radieux. Il apparut alors que ce n'était point un rempart, qui leur barrait la route, mais une montagne magnifiquement belle, dont les pics s'élevaient les uns derrière les autres, rougissant au soleil, tandis que les pentes étaient bleu pâle avec des reflets d'or. Le soleil les exhortait, roulant vers le sommet:
--En avant! En avant! Pas de danger tant que je suis là, leur disait-il.
Mais pendant la montée, il fut abandonné par le jeune et hardi bouleau, le pin vigoureux et le sapin têtu. Puis le renne, le Lapon et l'osier l'abandonnèrent à leur tour. Enfin, lorsqu'on fut arrivé au haut de la montagne, seul le petit Nils Holgersson avait suivi le soleil.
Le soleil roula vers une crevasse dont les parois étaient tapissées de frimas. Nils aurait voulu le suivre encore, mais un spectacle terrible le cloua sur place. Au fond de la crevasse était assis un vieux troll. Son corps était de glace, ses cheveux de glaçons, son manteau de neige. A ses pieds étaient couchés trois loups noirs qui se levèrent et ouvrirent la gueule lorsque le soleil se montra. De la gueule de l'un d'eux sortit un froid pénétrant; de la gueule du second, un vent du nord mordant; et la gueule du troisième vomit de noires ténèbres.
--Voilà, sans doute le grand engourdisseur et sa suite, pensa Nils. Curieux de voir comment se passerait la rencontre du troll et du soleil, Nils demeura au seuil de la caverne.
Le troll ne bougea pas. Son sinistre visage de glace était fixé sur le soleil. Celui-ci, également immobile, ne faisait que sourire et rayonner. Un assez long moment se passa ainsi. Puis Nils crut voir que le troll commençait à s'agiter et à soupirer; il laissa glisser son manteau de neige, et les trois loups terribles hurlèrent un peu moins violemment. Mais soudain le soleil poussa un cri: «Mon temps est écoulé», et roula en arrière hors de la caverne. Le troll lâcha ses loups; la bise, le froid et les ténèbres se jetèrent à la poursuite du soleil.
--Chassez-le! Repoussez-le! criait le troll. Poursuivez-le pour qu'il ne revienne plus jamais! Apprenez-lui que la Laponie est à moi!
Nils Holgersson avait été saisi d'un tel effroi à l'idée que le soleil serait chassé de Laponie qu'il s'était réveillé en criant.
Lorsqu'il se fut ressaisi, il vit qu'il était couché au fond d'une vallée de montagnes. Mais où donc était Gorgo?