Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 15
Un peu plus loin, les oies arrivèrent à Huskvarna. Huskvarna est située au fond d'une vallée. De belles montagnes escarpées l'entourent. Un cours d'eau se précipite en une série de longues et étroites cascades. De grandes usines et des fabriques s'accotent aux flancs des montagnes; dans la vallée se dressent les demeures des ouvriers, entourées de jardinets avec, au centre, les maisons d'école. Au moment où les oies sauvages arrivaient une cloche sonna; une foule d'enfants sortirent de l'école, en rangs. Ils étaient si nombreux que la cour de récréation en fut bientôt remplie.
--Où allez-vous? Où allez-vous? crièrent les enfants en entendant les oies sauvages.
--Là où il n'y a ni livres, ni leçons, répondit le gamin.
--Emmenez-nous! Emmenez-nous!
--Pas cette année; une autre année! répondit Nils. Pas cette année, une autre année!
XVIII
LA PRÉDICTION
_Vendredi, 22 avril._
Nils dormait une nuit sur un îlot du lac Tâkern quand il fut réveillé par des coups de rames. A peine eut-il ouvert les yeux qu'une lumière éblouissante le fit cligner des paupières. Il ne comprit pas d'abord d'où venait cette clarté sur le lac; mais bientôt il vit un bachot rangé contre la bordure de roseaux; à l'arrière une grande torche goudronnée flambait, attachée à un piton de fer. Le feu rouge de la torche se reflétait dans l'eau nocturne du lac, et cette belle lueur attirait sans doute les poissons, car tout autour remuaient et s'agitaient une foule de traits noirs.
Deux vieillards se tenaient dans le bachot. L'un était assis aux rames, l'autre, debout sur le banc d'arrière, tenait à la main un harpon assez court, grossièrement barbelé. Le rameur paraissait être un pauvre pêcheur. Il était petit, sec et hâlé et portait un veston mince et usé. On voyait qu'il avait l'habitude de sortir par tous les temps, et qu'il ne craignait pas le froid. L'autre, bien habillé et bien nourri, avait l'air autoritaire et important d'un paysan.
--Arrête maintenant! dit le paysan lorsqu'ils arrivèrent juste en face de l'îlot où était couché le gamin. D'un mouvement rapide il lança le harpon dans l'eau. Quand il le retira une grosse anguille se tordait au bout.
--Voilà, fit-il en détachant l'anguille. En voilà une qui n'est pas petite. Je crois que nous en avons assez pris pour cette nuit et que nous pouvons rentrer.
Le camarade ne leva pas les rames; songeur il regardait autour de lui.
--C'est beau sur le lac ce soir, dit-il.
Et c'était bien vrai. Tout était calme; l'eau s'étendait immobile, sauf dans le sillage du bateau, où la lueur de la torche faisait resplendir comme un chemin d'or. Le ciel était limpide et bleu, étincelant de milliers d'étoiles. Les rives disparaissaient derrière les îlots de roseaux, sauf à l'ouest. De ce côté s'élevait l'Omberg; sombre et haut, plus puissant que dans le jour, il cachait un grand pan triangulaire du ciel.
L'autre tourna la tête pour n'être pas aveuglé par la torche, et regarda autour de lui.
--Oui, c'est un beau pays, dit-il enfin, mais la beauté n'est pourtant pas le meilleur trait de notre Ostrogothie.
--Que possède-t-elle donc de plus précieux? demanda le rameur.
--L'Ostrogothie a toujours été une province estimée et honorée.
--C'est peut-être bien vrai, acquiesça l'autre.
--Et puis aussi il en sera toujours ainsi.
--Qu'en sait-on? fit le rameur.
Le paysan se redressa.
--Il y a là-dessus une vieille histoire qu'on se lègue dans notre famille de père en fils. Nous ne la racontons pas à quiconque, mais à un vieux camarade comme toi je puis bien la confier.
A Ulvâsa, ici, en Ostrogothie, commença-t-il du ton dont on récite une vieille histoire qu'on sait presque par cœur, à Ulvâsa vivait, il y a bien longtemps, une dame qui avait le don de prévoir l'avenir et de dire aux gens ce qui allait arriver aussi sûrement que s'il s'agissait d'événements accomplis. Elle était très célèbre, et l'on venait de très loin la consulter.
Un jour la dame d'Ulvâsa filait dans sa grande salle selon la coutume de jadis; un paysan entra et s'assit tout au fond, près de la porte.
--Je voudrais bien savoir à quoi vous pensez, ma chère dame, dit-il après un instant de silence.
--Je pense à des choses hautes et saintes, répondit-elle.
--Il serait donc indiscret de vous poser une question qui me tient au cœur.
--Tu veux sans doute savoir si ton champ te donnera beaucoup de blé... Mais moi, je reçois des requêtes de l'empereur, inquiet du sort de sa couronne, et du pape, soucieux de l'avenir de ses clefs.
--Il est certain que ce sont questions auxquelles il est malaisé de répondre, dit le paysan. Aussi bien, ai-je entendu dire qu'on part toujours d'ici mécontent de ce qu'on a appris.
A ces mots, la dame d'Ulvâsa se mordit la lèvre et se raffermit sur son siège:
--Ah! tu as entendu dire cela! Eh bien! essaie de m'interroger; nous verrons si je ne sais pas répondre de façon à te contenter.
Le paysan déclara qu'il était venu dans l'espoir de connaître l'avenir de l'Ostrogothie. Il n'aimait rien au monde autant que son pays, et se sentirait heureux jusqu'à son dernier souffle s'il emportait une bonne réponse.
--Si tu ne désires pas autre chose, répondit la sage dame d'Ulvâsa, je crois que tu seras content. Car je puis te dire ici, sans me déranger, que l'Ostrogothie possédera toujours quelque chose dont elle pourra se vanter auprès des autres provinces.
--Voilà une bonne réponse, ma chère dame, dit le paysan, et je serais complètement satisfait si seulement je savais comment cela est possible!
--Pourquoi ne serait-ce pas possible? dit la dame d'Ulvâsa. Ne sais-tu donc pas que l'Ostrogothie est déjà une province célèbre? Crois-tu qu'il y ait en Suède une autre province qui puisse se vanter de posséder deux monastères comme ceux d'Alvastra et de Vreta et une cathédrale comme celle de Linköping?
--C'est bien vrai, acquiesça le paysan, mais je suis un vieillard: je sais que l'esprit des hommes est changeant. Je crains qu'il ne vienne un temps où nous ne tirerons plus gloire ni d'Alvastra, ni de Vreta, ni même de notre cathédrale.
--Il y a du vrai dans ce que tu dis, confessa la dame d'Ulvâsa, mais tu n'as pas besoin pour cela de mettre en doute ma prédiction. Je vais bâtir un nouveau monastère sur le domaine de Vadstena, il sera le plus renommé du Nord. Nobles et vilains y viendront en pèlerinage, et tous féliciteront la province de posséder entre ses frontières un lieu aussi saint.
Le paysan se dit heureux d'apprendre cette bonne nouvelle. Mais comme tout est périssable en ce monde, il aurait aimé à savoir comment se soutiendrait le renom de la province si le monastère de Vadstena tombait en décadence.
--Tu n'es pas facile à contenter, dit la dame d'Ulvâsa, mais je puis mystérieusement voir assez loin dans les temps pour te dire qu'avant même que le monastère de Vadstena ait perdu son prestige, un château s'élèvera dans son voisinage; ce château, qui sera le plus magnifique de l'époque, rois et princes le visiteront, et ce sera un grand honneur pour la province de posséder un pareil joyau.
--J'en suis certes fort aise, répéta une fois encore le paysan. Mais je suis vieux, et je sais la vanité des splendeurs de ce monde. Et si le château un jour se délabre, qu'est-ce qui pourra alors attirer les regards des hommes sur cette province?
--Tu es bien curieux, dit la dame d'Ulvâsa, mais je vois assez loin pour apercevoir une merveilleuse animation dans les forêts autour de Finspâng. J'y vois construire des hauts fourneaux et des forges, et je crois que la province sera très considérée pour son art de travailler le fer.
Le paysan ne nia pas que cela le réjouissait fort. Mais si jamais la gloire des usines de Finspâng déclinait, y aurait-il encore quelque chose dont la province pût être fière?
--Tu es bien difficile à satisfaire, dit la dame d'Ulvâsa, mais je vois encore assez loin pour te dire que des demeures vastes comme des châteaux surgiront sur les rives des lacs, bâties par des grands seigneurs qui auront fait la guerre à l'étranger. Je crois que ces châteaux orneront grandement la province.
--C'est bel et bien, mais s'il vient un temps où les châteaux tombent en ruine! objecta le paysan.
--Ne te fais pas de soucis, dit la dame d'Ulvâsa. Je vois sourdre des sources d'eau minérale dans les prés de Medevi, non loin du Vettern. Je crois que ces sources procureront à notre province toute la célébrité que tu peux désirer.
--C'est bon à savoir, mais, poursuivit le paysan avec entêtement, s'il vient un temps où les gens demandent la guérison à d'autres sources?
--Ne t'en inquiète pas, répondit la dame, je vois un fourmillement d'hommes entre Motala et Mem. Ils creusent un canal de communication à travers le pays, et lorsqu'il sera achevé, le nom de l'Ostrogothie sera sur toutes les lèvres.
Le paysan avait toujours son air soucieux.
--Je vois que les chutes d'eau de Motala font tourner des roues, continua la dame d'Ulvâsa,--deux flammes rouges lui étaient montées aux joues, car elle commençait à perdre patience.--J'entends les marteaux tonner à Motala et les métiers à tisser résonner à Norrköping.
--C'est une heureuse nouvelle, dit le paysan, mais je pense que tout passe et j'ai bien peur que cela ne soit oublié un jour.
Alors la patience de la dame d'Ulvâsa prit fin.
--Tu dis que tout passe, dit-elle. Eh bien! je te révélerai, moi, quelque chose qui ne changera pas. Il y aura toujours jusqu'à la fin du monde en ce pays des paysans têtus et orgueilleux comme toi.
Mais alors le paysan se leva, joyeux et satisfait, et la remercia chaleureusement. Il partait enfin heureux, dit-il.
--En vérité, je ne comprends pas ta pensée, dit la dame d'Ulvâsa.
--Eh bien! je pense, ma chère dame, expliqua le paysan, que tout ce que les rois et les gens des monastères et les seigneurs et les citadins pourront fonder et construire ne durera que quelques années, mais vous me dites que l'Ostrogothie aura toujours des paysans honnêtes et résistants. Alors, je sais que le pays gardera son vieil honneur. Car seuls ceux qui se penchent sur l'éternel labeur de la terre pourront maintenir de siècle en siècle la prospérité et la gloire de ma province.
XIX
LE LÉ DE BURE
_Samedi, 23 avril._
Nils volait très haut dans l'air; au-dessous de lui s'étendait la grande plaine de l'Ostrogothie. Il s'amusait à compter les églises blanches dont les flèches surgissaient d'entre les bouquets d'arbres. Il eut vite fait d'en compter cinquante. Puis il s'embrouilla et ne continua pas.
La plupart des fermes étaient de grandes maisons blanches à deux étages, d'aspect si superbe que Nils n'en revenait pas. «Il faut croire qu'il n'y a pas de paysans dans ce pays-ci, pensait-il, puisqu'il n'y a pas de fermes de paysans.»
Tout à coup les oies sauvages se mirent à crier: «Ici les paysans vivent comme des seigneurs. Ici les paysans vivent comme des seigneurs.»
Dans la plaine la neige et la glace avaient disparu; les travaux du printemps avaient commencé.
--Quelles sont ces écrevisses qui se traînent à travers champs? demanda-t-il.
--Des charrues et des bœufs. Des charrues et des bœufs, répondirent les oies à l'unisson.
Les bœufs avançaient si lentement qu'on les voyait à peine se mouvoir; les oies leur crièrent:
--Vous n'arriverez que l'année prochaine. Vous n'arriverez que l'année prochaine.
Les bœufs ne restèrent pas à court de réponse. Ils levèrent leurs mufles en l'air et beuglèrent:
--Nous faisons plus de travail utile en une heure que vous dans toute votre vie.
Çà et là c'étaient des chevaux qui tiraient la charrue. Ils avançaient bien plus vite que les bœufs, mais les oies ne résistèrent pas au désir de les taquiner:
--Vous n'avez donc pas honte de faire une besogne de bœufs?
Et les chevaux hennissaient:
--Vous n'avez pas honte, vous-mêmes, de faire une besogne de fainéants?
Tandis que les chevaux et les bœufs étaient au labourage, le bélier restait à la maison et se promenait dans la cour. Il était nouvellement tondu et, agile, s'amusait à culbuter les gamins, à faire rentrer le chien de garde dans sa niche et se pavanait ensuite fier comme s'il avait été le maître du lieu.
--Bélier, bélier, qu'as-tu fait de ta laine? criaient les oies sauvages en passant.
--Je l'ai envoyée aux fabriques de Drag à Norrköping, répondait le bélier avec un long bêlement.
--Bélier, bélier, qu'as-tu fait de tes cornes?
Or, à son gros chagrin, le bélier n'en avait jamais eu, et l'on ne pouvait lui faire pire affront que de lui en demander des nouvelles. Il fut si furieux qu'il courut éperdument un long moment tout autour de la cour, en donnant des coups de tête en l'air.
Sur la route un homme cheminait; il poussait devant lui un petit troupeau de cochons de lait de Scanie qui n'avaient encore que quelques semaines et qu'il comptait vendre dans le nord. Les petits cochons trottinaient bravement, tout petits qu'ils étaient, et se serraient les uns contre les autres pour se protéger:
--Nœuf! nœuf! nœuf! on nous a séparés trop tôt de père et de mère! Nœuf, nœuf, nœuf! que deviendrons-nous, pauvres enfants? criaient-ils d'une voix aiguë.
Les oies sauvages elles-mêmes n'eurent pas le cœur de narguer ces pauvres petits.
--Vous verrez que tout ira bien pour vous, crièrent-elles pour les consoler.
Tandis qu'il traversait cette grande plaine, Nils pensa tout à coup à un récit qu'il avait lu jadis dans son histoire de Suède, et qu'il se rappelait vaguement. Il s'agissait d'une jupe de velours tissée d'or, mais dont un lé était de bure grise. Quelqu'un avait couvert le lé de bure de tant de perles et de pierres précieuses qu'il brillait, plus beau et plus riche que le velours broché d'or.
Il lui souvint de ce lé de bure en regardant de haut l'Ostrogothie, car cette province se compose d'une grande plaine, resserrée entre des régions montagneuses et boisées, qui s'étendent au nord et au sud. Ces hauteurs, d'un bleu magnifique, resplendissaient dans la clarté du matin sous de légers voiles d'or; la plaine, qui déroulait à l'infini ses champs dénudés, n'était guère plus belle à regarder que le lé de bure.
Pourtant les hommes s'étaient évidemment trouvés bien dans la plaine, qui était généreuse et bonne, et ils l'avaient ornée de leur mieux. A Nils qui planait très haut il semblait que les villes et les fermes, les églises et les usines, les châteaux et les gares de chemin de fer dont elle était criblée fussent autant de bijoux. Les toits de tuile brillaient et les vitres des fenêtres scintillaient comme des pierres précieuses. Des routes jaunes, des rails luisants et des canaux bleus couraient comme un lacis de soie. Linköping enchâssait sa cathédrale comme des perles entourant un diamant, et les fermes dans la campagne semblaient de petites broches et des boutons précieux. Le dessin n'était pas très régulier, mais c'était une splendeur dont on ne se lassait pas.
Les oies avaient quitté la contrée de l'Omberg et remontaient vers l'est le canal de Göta. Le canal aussi faisait sa toilette d'été. Des ouvriers travaillaient à réparer les talus des rives et à goudronner les grandes portes des écluses.
Partout on travaillait pour recevoir dignement le printemps, même dans les villes. Là, les peintres et les maçons, debout sur des échafaudages, s'occupaient des murs extérieurs; les bonnes, montées sur les rebords des fenêtres ouvertes, lavaient les carreaux. Dans les ports, on réparait et on peignait les voiliers et les vapeurs.
A Norrköping les oies sauvages quittèrent la plaine et obliquèrent vers les forêts de Kolmârden. Elles suivaient depuis un instant un vieux chemin communal défoncé qui serpentait le long des crevasses au pied des pentes abruptes lorsque Nils, tout à coup, poussa une exclamation. Il s'était amusé à balancer le pied et un de ses sabots venait de tomber.
--Jars, jars, j'ai perdu mon sabot! cria-t-il.
Le jars revint en arrière et s'abaissa vers le sol, mais Nils s'aperçut que deux enfants qui cheminaient sur la route, avaient ramassé le sabot.
--Jars, jars, s'écria-t-il. Remonte vite! C'est trop tard. Quelqu'un l'a trouvé.
Mais en bas, sur la route, Asa, la gardeuse d'oies, et son frère, le petit Mats, regardaient curieusement un petit sabot qui était tombé du ciel.
--Ce sont les oies sauvages qui l'ont perdu, dit le petit Mats.
Asa, la gardeuse d'oies, resta un long moment silencieuse à le contempler. Enfin elle dit lentement d'un ton réfléchi:
--Te rappelles-tu, petit Mats, en passant à Œvedskloster dans une ferme, nous avons entendu parler de gens qui avaient vu un tomte, habillé de culottes de cuir et portant des sabots comme un simple ouvrier? Plus loin, une fillette avait vu un lutin en sabots, qui chevauchait une oie. Et quand nous sommes arrivés chez nous, à notre maison, petit Mats, nous avons bien vu un petit homme, habillé de cette façon, et qui lui aussi s'envola sur le dos d'un jars. Peut-être était-ce le même qui passait là-haut et qui a perdu son sabot.
--Ça doit être lui, dit le petit Mats.
Les deux enfants tournaient et retournaient le sabot, l'examinant minutieusement, car on ne trouve pas tous les jours le sabot d'un tomte sur la route.
--Attends donc, petit Mats! s'écria tout à coup Asa la gardeuse d'oies. Il y a quelque chose d'écrit ici sur le côté!
--Oui, c'est vrai. Mais les lettres sont tellement fines.
--Laisse-moi voir! Il y a... il y a écrit: Nils Holgersson de Vestra Vemmenhög.
--Je n'ai jamais rien vu de plus extraordinaire! dit le petit Mats.
XX
LA SAGA DE KARR ET DE POIL-GRIS
LE KOLMÂRDEN
Au nord du golfe de Brâviken, à la frontière de l'Ostrogothie et de la Sudermanie, s'élève une montagne longue de plusieurs milles et large d'un mille. Si elle était haute en proportion, ce serait une des plus belles montagnes qu'on puisse voir, mais tel n'est point le cas.
On rencontre parfois un bâtiment commencé sur une échelle si vaste que le constructeur n'a jamais pu l'achever: on voit des fondations solides, de fortes voûtes, mais point de murs ni de toits: la construction ne s'élève qu'à quelques pieds du sol. Rien ne donne mieux une idée de cette montagne frontière; on dirait les fondations d'une montagne plutôt qu'une montagne achevée. Elle surgit de la plaine en parois escarpées; partout de fières masses de rochers s'échafaudent, qui semblent destinées à supporter de hautes salles immenses. Tout est puissant et de grandiose proportion, mais cela manque de hauteur. Le constructeur s'est lassé et a abandonné son travail avant d'avoir bâti ces longues pentes, ces pointes et ces crêtes qui forment les murailles et la toiture des montagnes ordinaires.
En compensation, la grande montagne est revêtue d'arbres puissants. De tout temps les chênes et les tilleuls ont poussé dans les vallons, les bouleaux et les aulnes sur les rives des lacs, les pins sur les escarpements, et les sapins partout où il y avait une pincée d'humus. Tous ces arbres forment la grande forêt de Kolmârden, jadis si redoutée que quiconque était forcé de la traverser se recommandait à Dieu et se préparait à sa dernière heure.
Elle était un repaire merveilleux pour les animaux sauvages et les brigands qui savaient grimper, ramper, se glisser à travers les broussailles. Pour les honnêtes gens elle n'était pas attirante: sombre et sinistre, inexplorée et trompeuse, piquante et inextricable, elle avait de vieux arbres qui ressemblaient à des trolls avec leurs troncs moussus et leurs branches couvertes de longues barbes de lichens...
Les hommes jetaient des regards sombres sur la forêt qui, dans sa vigueur luxuriante, semblait narguer leur pauvreté. Ils finirent cependant par s'aviser qu'ils pourraient peut-être en tirer quelque profit. Ils se mirent à l'exploiter, à en extraire du bois, des planches et des poutres et les vendirent aux gens de la plaine qui, eux, avaient déjà abattu leurs arbres. Ils découvrirent que la forêt pouvait les nourrir aussi bien que les champs. Ils furent ainsi amenés à la regarder d'un autre œil. Ils apprirent à la soigner et à l'aimer. Ils oublièrent tout à fait leur vieille hostilité et en arrivèrent à considérer la forêt comme leur meilleure amie.
KARR
Environ douze ans avant le grand voyage de Nils Holgersson, il arriva qu'un propriétaire du Kolmârden voulut se défaire d'un de ses chiens de chasse. Il envoya chercher son garde, et lui déclara qu'il ne pouvait plus garder le chien: celui-ci ne cessait de chasser les moutons et les poules; il devait en conséquence être emmené dans la forêt et fusillé.
Le garde prit le chien en laisse et se rendit à l'endroit où l'on tuait et enfouissait les chiens hors de service. Ce n'était pas un méchant homme, mais il était plutôt content de se débarrasser du chien, car il savait que l'animal ne chassait pas seulement les moutons et les poules et s'échappait souvent dans la forêt pour attraper un lièvre ou un jeune coq des bois.
Le chien, petit et noir, avait le poitrail et les pattes de devant jaunes. Il s'appelait Karr, et était si intelligent qu'il comprenait tout ce que disaient les hommes. Lorsque le garde l'emmena à travers la forêt, il se rendit très bien compte de ce qui l'attendait. Mais il n'en laissa rien voir. Il ne penchait la tête ni ne mettait la queue entre les jambes; il paraissait aussi insoucieux que d'ordinaire. Ne traversait-on pas la forêt où il avait été l'épouvante de tous les petits animaux qui y demeurent? «On serait content partout dans la broussaille, se disait-il, si l'on savait ce qui m'attend.» Il se mit à agiter la queue et à pousser un aboiement joyeux pour qu'on ne se doutât de rien.
Mais soudain il changea d'allure: il tendit le cou et leva la tête comme pour hurler. Et au lieu de trotter à côté du garde, il resta en arrière; on voyait qu'une idée désagréable l'avait frappé.
L'été commençait à peine. Les élans venaient de mettre au monde leurs petits, et la veille au soir Karr avait réussi à séparer de sa mère, un jeune élan qui ne pouvait avoir que cinq jours, et à le chasser vers un marais. Là il l'avait poursuivi de tertre en tertre, non pour s'en emparer, mais simplement pour le plaisir de voir sa frayeur. La mère qui savait qu'à cette époque de l'année, peu de temps après le dégel du sol, le marais était sans fond et ne pouvait porter un grand animal comme elle, resta aussi longtemps que possible sur la terre ferme. Mais comme son petit s'éloignait de plus en plus, elle se risqua tout à coup dans le marais, chassa à son tour le chien, rappela son petit et retourna vers la terre. Les élans sont plus habiles que tous les autres animaux à avancer dans les marais et à éviter l'enlisement; les deux bêtes semblaient sur le point de se tirer d'affaire. Mais arrivées près de la rive, un tertre sur lequel l'élan femelle venait de poser le pied s'enfonça dans la vase et elle le suivit. Elle essaya en vain de reprendre pied et s'embourba de plus en plus. Karr regardait sans oser respirer; voyant que l'élan était perdu, il se sauva au plus vite. Il comprenait qu'une raclée terrible l'attendait si on découvrait qu'il avait causé la mort d'un élan. Il eut tellement peur qu'il n'osa s'arrêter de courir qu'à la maison.
Telle est l'aventure que Karr venait de se rappeler; aucun de ses anciens méfaits ne l'avait ainsi affligé. Il n'avait voulu de mal ni à l'élan femelle ni à son petit, mais il était cause de leur mort.
«Peut-être d'ailleurs ne sont-ils pas morts, songea-t-il tout à coup. Ils se sont peut-être sauvés.»
Il eut un désir violent de savoir. Le garde ne tenait pas la laisse très fort; Karr fit un brusque écart, la laisse tomba. Karr se sauva à travers la forêt dans la direction du marais; il était loin quand le garde voulut le mettre en joue.