Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 13
Plus il les regardait, moins il les aimait. Leurs robes de plumes étaient terriblement poussiéreuses et mal soignées. Elles semblaient ne connaître ni bain, ni huilage. Leurs pattes et leurs griffes étaient enduites de boue desséchée; aux coins de leurs becs il y avait des restes de nourriture. C'étaient des oiseaux bien différents des oies sauvages. Il parut à Nils qu'elles avaient l'air cruelles, avides, farouches et hardies comme des scélérats ou des vagabonds.
«Je suis tombé au pouvoir d'une bande de brigands», pensa-t-il.
A ce moment il entendit au-dessus de sa tête le cri d'appel des oies sauvages:
«Où es-tu? Je suis ici. Où es-tu? Je suis ici.»
Il comprit que ses compagnons de voyage le cherchaient, mais n'eut pas le temps de répondre; la grande corneille qui paraissait le chef de la bande siffla à son oreille: «Songe à tes yeux!» Nils ne put que se taire.
Les oies sauvages ne pouvaient savoir qu'il était si près d'elles; après encore deux ou trois appels, leurs cris se perdirent au loin: «Voilà, Nils Holgersson, se dit le gamin, il faudra maintenant te débrouiller tout seul. Il s'agit de montrer si tu as appris quelque chose pendant ces semaines de vie sauvage.»
Au bout d'un instant les corneilles firent mine de se remettre en route, mais comme elles paraissaient avoir l'intention de le porter à deux, l'une le tenant par le col de la chemise, l'autre par l'un de ses bas, le gamin s'écria:
--Il n'y a donc parmi vous personne d'assez fort pour me prendre sur son dos? Vous m'avez déjà si maltraité, que je me sens tout brisé. Prenez-moi à califourchon; je ne me jetterai pas à terre, je vous le promets.
--Si tu crois que nous nous soucions de ta commodité, tu te trompes, dit le chef. Mais à ce moment, un gros lourdaud hérissé, avec une plume blanche à l'aile, sortit du groupe et dit:
--N'est-il pas préférable pour nous tous, la Rafale, que Poucet arrive à destination intact? J'essaierai de le prendre sur mon dos.
--Si tu peux, Fumle-Drumle, je ne demande pas mieux, dit le chef. Mais ne le laisse pas tomber.
C'était autant de gagné, et Nils se sentit tout content. «Parce qu'on a été volé par les corneilles, il n'y a pas de quoi perdre courage, songeait-il. Je saurai bien venir à bout de ces misérables.»
Les corneilles continuaient toujours dans la même direction, vers le sud-ouest. Il faisait une belle matinée, calme et ensoleillée; partout les oiseaux chantaient leurs chansons de noces. Dans une haute forêt sombre, le merle lui-même, les ailes pendantes, le cou gonflé, s'était posé au sommet d'un sapin et sifflait: «Que tu es belle! Que tu es belle! Que tu es belle! Aucune autre n'est aussi belle, aussi belle. Aucune autre n'est aussi belle.» Sa strophe finie, il la recommençait aussitôt.
Nils passant à ce moment entendit deux ou trois fois la chanson; il mit ses mains en cornet devant sa bouche et lança comme un appel:
--Nous avons déjà entendu. Nous avons déjà entendu.
--Qui est là? Qui est là? Qui est là? Qui se moque de moi? cria le merle.
--C'est Volé-par-les-corneilles, qui se moque de ta chanson, répondit le gamin.
Aussitôt le chef des corneilles se tourna vers lui.
--Gare à tes yeux, Poucet!
Mais Nils pensa: «Tant pis. Je te montrerai que je ne te crains pas.»
On pénétrait toujours plus avant dans le pays; partout il y avait des forêts et des lacs. Dans un petit bois de bouleaux, une colombe sauvage s'était posée sur une branche nue; devant elle se tenait un ramier. Il gonflait ses plumes, faisait onduler son cou, abaissait et relevait son corps; les plumes de sa gorge bruissaient contre les rameaux; il roucoulait: «C'est toi, toi, toi qui es la plus belle de la forêt. Aucune autre n'est aussi belle que toi, toi, toi.»
Le gamin qui passait là-haut, dans l'espace, ne put se taire.
--Ne le crois pas. Ne le crois! cria-t-il.
--Qui, qui, qui est-ce qui me calomnie? roucoulait le ramier, en essayant d'apercevoir celui qui avait parlé.
--C'est Pris-par-les-corneilles qui te calomnie, répondit le gamin.
De nouveau la Rafale le regarda d'un œil menaçant et lui ordonna de se taire, mais Fumle-Drumle intervint:
--Laisse-le donc. Les petits oiseaux vont croire que nous autres, corneilles, sommes devenues drôles et spirituelles.
--Ils ne sont pas si bêtes, dit le chef, mais cette idée lui avait probablement plu, car il ne réprimanda plus le gamin.
On volait le plus souvent au-dessus de forêts et de petits bois, mais parfois on passait au-dessus de villages, d'églises et de petites maisons bâties à la lisière d'un bois. On aperçut un beau vieux domaine. La maison, adossée à la forêt et précédée d'un lac, était peinte en rouge; elle avait un toit à pans coupés; d'énormes érables entouraient la cour, et le jardin était rempli de groseilliers touffus. Un sansonnet s'était perché sur la girouette même, et chantait de toutes ses forces pour que la femelle qui couvait ses œufs dans un poirier pût entendre chaque note: «Nous avons de beaux petits œufs, chantait le sansonnet. Nous avons quatre beaux petits œufs ronds. Nous avons plein le nid de superbes œufs.»
Le sansonnet répétait sa chanson pour la millième fois quand les corneilles passèrent. Nils mit ses mains en cornet devant sa bouche et cria:
--La pie les prendra. La pie les prendra.
--Qui est-ce qui veut m'effrayer? demanda le sansonnet en battant des ailes avec inquiétude.
--C'est Ravi-par-les-corneilles, qui t'effraie, cria le gamin.
Cette fois le chef des corneilles n'essaya plus de le faire taire. Au contraire. Lui et toute la bande croassaient de plaisir, tant ils étaient amusés.
Plus ils pénétraient dans l'intérieur du pays, plus les lacs devenaient grands et riches en îles et en caps. Sur une grève, le canard faisait des grâces devant la cane:
--Je te serai fidèle toute ma vie, je te serai fidèle toute ma vie.
--Pas même jusqu'à la fin de l'été, cria le gamin en passant.
--Qui es-tu, toi? demanda le canard.
--Je m'appelle Prisonnier-des-corneilles, cria Nils.
Vers midi les corneilles s'abattirent dans un pâturage, pour manger. Aucune d'elles ne songea à rien donner au gamin. Tout à coup Fumle-Drumle s'approcha du chef et lui présenta une branche d'églantine où restaient encore quelques baies rouges.
--C'est pour toi, la Rafale, dit-il.
La Rafale renifla avec mépris.
--Tu crois que je veux manger de vieux fruits secs? dit-il.
--Je pensais t'être agréable! répartit Fumle-Drumle désappointé en jetant la branche.
Elle tomba droit devant Nils, qui s'en empara pour se rassasier.
Quand les corneilles eurent mangé suffisamment, elles se mirent à bavarder.
--A quoi penses-tu, la Rafale? Tu es muet aujourd'hui, dit l'une.
--Je pense à une poule qui vécut jadis dans cette contrée; elle aimait beaucoup sa maîtresse, et pour lui faire plaisir, pondit une couvée d'œufs qu'elle cacha sous le plancher de la grange. La maîtresse s'étonnait naturellement de l'absence de la poule. Elle la cherchait en vain. Peux-tu deviner, Long-Bec, qui la trouva, elle et les œufs?
--Je pense que oui, la Rafale. D'ailleurs j'ai une histoire assez analogue à vous raconter à mon tour. Vous rappelez-vous la grosse chatte noire du presbytère de Hinneryd? Elle était mécontente de ses maîtres qui lui enlevaient toujours ses petits nouveau-nés et les noyaient. Une fois elle réussit à les cacher. C'était dans une meule de foin en plein champ. Elle était enchantée de ces petits-là, mais je crois que j'en eus plus d'agrément qu'elle.
Toutes les corneilles avaient des histoires à raconter. Elles s'excitaient et parlaient toutes à la fois.
--Voler des œufs et des petits, il n'y a pas là de quoi se vanter. Ce n'est pas malin, dit l'une. Moi, j'ai une fois chassé un levraut qui était presque un lièvre. Je le poursuivais de buisson en buisson.
Une autre corneille lui coupa la parole.
--C'est amusant de faire enrager les poules et les chattes, mais il est plus admirable qu'une corneille puisse donner du souci à un homme. J'ai une fois volé une cuiller d'argent...
Nils les interrompit tout à coup, indigné. Il en avait assez entendu.
--Taisez-vous, corneilles, s'écria-t-il, vous n'avez pas honte? J'ai vécu pendant trois semaines parmi les oies sauvages et je n'y ai vu faire et entendu dire que du bien. Vous devez avoir un mauvais chef, s'il vous permet de piller et de tuer ainsi. D'ailleurs vous feriez mieux de commencer une nouvelle vie, car je puis vous dire que les hommes, las de vos méfaits, vont essayer par tous les moyens de vous exterminer.
A ces mots, la Rafale et ses compagnons entrèrent dans une telle rage qu'ils allaient se jeter sur le gamin et le déchirer. Mais Fumle-Drumle, riant et croassant, se posa devant lui.
--Non, non, non! cria-t-il, comme épouvanté. Que dirait la Bourrasque si vous tuez Poucet avant qu'il nous ait rendu service?
--Il n'y a que toi, Fumle-Drumle, pour avoir peur des femmes, répondit la Rafale, mais il laissa pourtant Poucet tranquille.
Bientôt après les corneilles se remirent en route. Jusqu'ici il avait semblé à Nils que le Smâland n'était point le pays désert et pauvre qu'il avait entendu décrire. Il y avait certes beaucoup de forêts et de crêtes de montagnes, mais autour des rivières et des lacs s'étendaient des champs cultivés; jusqu'ici le pays n'était pas désert. Mais maintenant les villages et les maisons devenaient plus rares; bientôt il ne vit que des marais, des landes et des collines couvertes de genévriers.
Le soleil s'était couché, mais il faisait encore grand jour, lorsque les corneilles atteignirent leur grande lande. La Rafale expédia en avant une corneille pour annoncer le succès de l'entreprise, et dès que la nouvelle fut connue la Bourrasque et plusieurs centaines de corneilles volèrent au-devant de Poucet. Au milieu des croassements assourdissants que faisaient entendre les deux bandes, Fumle-Drumle glissa à Nils:
--Tu as été si gai et si courageux pendant ce voyage que je t'aime bien. Aussi te donnerai-je un conseil: dès que nous arriverons, on te priera d'exécuter un travail qui peut-être te sera facile. Mais n'aie garde de le faire!
Quelques minutes plus tard, Fumle-Drumle déposa Nils au fond du grand trou. Le gamin se laissa tomber par terre comme épuisé de fatigue. Un si grand nombre de corneilles voletait autour de lui que l'air bruissait comme une tempête, mais Nils ne leva pas la tête.
--Poucet, dit la Rafale, lève-toi. Tu vas nous aider à faire quelque chose qui te sera très facile.
Mais Nils ne bougea pas. Il fit semblant de dormir. Alors la Rafale le saisit par le bras et le traîna sur le sable vers une cruche de terre de modèle ancien placée au milieu du trou.
--Lève-toi, Poucet, dit-il, et ouvre cette cruche.
--Laisse-moi dormir, répondit le gamin. Je suis trop fatigué pour rien faire ce soir. Attends à demain.
--Ouvre la cruche! cria la Rafale en le secouant.
Le gamin se leva et examina la cruche.
--Comment moi, pauvre enfant, pourrai-je ouvrir une cruche pareille? dit-il. Elle est plus grande que moi.
--Ouvre-la! ordonna encore une fois la Rafale, ouvre-la, si tu tiens à la vie.
Le gamin se leva, s'approcha comme en chancelant de la cruche, tâta le couvercle, et laissa tomber ses bras.
--D'habitude je ne suis pas aussi faible, dit-il. Si vous me laissiez dormir jusqu'à demain, je crois bien que j'en viendrai à bout.
Mais la Rafale était impatient: il s'élança vers le gamin et lui donna un coup de bec à la jambe. Souffrir un pareil traitement de la part d'une corneille, c'en était trop: le gamin se dégagea brusquement, bondit à quelques pas en arrière, tira son couteau et le tint droit devant lui.
--Prends garde! cria-t-il à la Rafale.
Celui-ci était si aveuglé par la colère qu'il ne fit point attention au couteau; il se jeta sur la pointe, qui lui entra dans l'œil et pénétra jusqu'au cerveau. Nils retira rapidement son arme, mais la Rafale battit des ailes et tomba mort.
«La Rafale est mort! L'étranger a tué notre chef!» s'exclamèrent les corneilles, et un vacarme terrible s'ensuivit. Quelques-unes gémissaient, d'autres criaient vengeance. Toutes coururent et voletèrent vers le gamin, Fumle-Drumle en tête. Mais comme toujours celui-ci fut gauche et maladroit. Il volait au-dessus du gamin en battant des ailes et ne faisait qu'empêcher les autres d'approcher et de le tuer à coups de bec.
Nils comprit le danger et regarda désespérément autour de lui pour trouver un refuge. Il lui paraissait impossible d'échapper aux corneilles, lorsque tout à coup il aperçut la cruche. Il saisit violemment le couvercle, le releva et sauta dans la cruche pour s'y cacher. C'était une mauvaise cachette, car elle était remplie jusqu'au bord de petites monnaies d'argent. Pas moyen de s'y enfoncer. Nils se baissa et se mit à jeter l'argent.
Les corneilles l'avaient entouré en un essaim épais, mais lorsqu'il commença à jeter l'argent, elles oublièrent leur soif de vengeance pour ramasser les petites pièces. Le gamin lançait l'argent par poignées et toutes les corneilles, la Bourrasque elle-même, se battaient pour les attraper. Dès qu'une corneille s'était emparée d'une monnaie, elle s'envolait en toute hâte pour cacher son trésor.
Nils n'osa lever la tête que lorsqu'il eut jeté toutes les pièces d'argent; il n'y avait plus dans le trou qu'une seule corneille. C'était Fumle-Drumle avec sa plume blanche à l'aile, celui qui avait porté Poucet.
--Tu m'as rendu un service plus grand que tu ne peux croire, Poucet, dit-il d'une voix toute changée; je te sauverai la vie. Grimpe sur mon dos, et je te conduirai dans une cachette où tu seras en sécurité pour cette nuit. Demain je m'arrangerai pour te ramener parmi les oies sauvages.
LA CABANE
_Jeudi, 14 avril._
Le lendemain matin le gamin s'éveilla couché sur un lit; se trouvant entre quatre murs, sous un toit, il crut d'abord qu'il était à la maison. «Je me demande si mère ne viendra pas bientôt m'apporter le café», murmura-t-il. Puis, tout à coup, il se rappela qu'il était dans une maison abandonnée, où Fumle-Drumle à la plume blanche l'avait transporté la veille au soir.
Comme il était encore tout meurtri, il trouva délicieux de se reposer encore un peu, en attendant Fumle-Drumle qui avait promis de venir le retrouver.
Devant le lit pendaient des rideaux de cotonnade à carreaux; il les écarta pour regarder la pièce. Il se rendit immédiatement compte qu'il n'avait jamais vu de maison construite comme celle-là. Les murs se composaient de quelques rangées de poutres, puis commençait le toit. Il n'y avait point de plafond dans la pièce, et on pouvait voir jusqu'au faîte. Toute la maison était si petite qu'elle semblait faite pour des êtres comme lui, plutôt que pour des hommes. Seuls l'âtre et le four étaient grands, les plus grands que Nils eût jamais vus. Il n'y avait presque pas de meubles mobiles dans la cabane: la banquette sur un des longs côtés et la table sous la fenêtre tenaient au mur; de même le lit où il était couché et le placard peint en couleurs vives.
Nils se demandait qui était le propriétaire de la maison et pourquoi elle était abandonnée. Il semblait d'ailleurs que les gens qui l'avaient habitée avaient pensé revenir. La cafetière et la marmite étaient restées sur l'âtre, et dans le coin il y avait du petit bois. Le fourgon et la pelle à enfourner le pain se dressaient dans un autre coin; le rouet était posé sur un banc; au-dessus de la fenêtre, sur la petite étagère se trouvaient des paquets de lin et d'étoupe, quelques écheveaux de laine, une chandelle et un paquet d'allumettes.
Certes les gens avaient pensé y revenir. Ils avaient laissé de la literie dans le lit, et autour des murs couraient de longues bandes d'étoffe où étaient peints trois hommes à cheval, nommés Gaspard, Melchior et Balthazar. Le groupe des trois hommes se répétait tout le long de la bande. Ils chevauchaient autour de toute la pièce, et leur cavalcade se poursuivait même jusque sur les poutres du toit.
Mais là-haut le gamin aperçut tout à coup quelque chose qui le fit bondir hors du lit. C'étaient quelques galettes de pain sec qui étaient restées enfilées sur le bâton posé à cet effet entre les poutres. Elles avaient certes l'air bien vieilles et moisies, mais du pain, c'est toujours du pain. Il les frappa avec le fourgon, et réussit à faire tomber quelques morceaux. Il mangea et remplit même son sac. C'est incroyable comme le pain est bon!
Il chercha encore s'il n'y avait pas d'autres choses qui pourraient lui être utiles. «Je peux bien prendre ce dont j'ai besoin, puisque personne ne semble en vouloir», se dit-il. Mais il n'y avait pas beaucoup de choses à prendre: la plupart des objets étaient trop gros et trop lourds à emporter. Il ne put s'emparer que de quelques allumettes.
Il grimpa sur la table et de là, à l'aide du rideau, sur le rayon au-dessus de la fenêtre. Pendant qu'il était en train de mettre les allumettes dans son sac, la corneille à la plume blanche entra par la fenêtre.
--Me voici enfin! dit-elle en se posant sur la table. Je n'ai pu venir plus tôt, car on a aujourd'hui élu un chef pour succéder à la Rafale.
--Qui a-t-on élu? demanda Nils.
--On en a pris un qui ne permettra pas le brigandage et le vol. On a choisi Garm Plume-Blanche appelé jusqu'ici Fumle-Drumle, répondit l'autre en se redressant d'un air majestueux.
--C'est un bon choix, dit Nils en le félicitant.
A ce moment le gamin entendit sous la fenêtre une voix qu'il crut reconnaître.
--Est-ce là qu'il se trouve? demanda Smirre le renard.
--Oui, c'est là qu'il est caché, répondit une voix de corneille.
--Prends garde, Poucet! s'écria Garm. La Bourrasque est là à la fenêtre avec le renard qui veut te dévorer.
En effet Smirre venait de bondir contre la fenêtre. Le vieux bois pourri céda, et Smirre apparut; Garm Plume-Blanche n'eut pas le temps de se sauver: Smirre le tua net. Puis il sauta à terre et regarda autour de lui pour trouver le gamin. Celui-ci essaya de se cacher derrière un paquet d'étoupe, mais Smirre l'avait déjà aperçu et se ramassait pour prendre son élan. La maison était si basse et si étroite que Nils vit bien que le renard n'aurait pas de peine à l'attraper. Mais il n'était point sans défense: vivement il frotta une allumette, l'approcha de l'étoupe qui instantanément s'enflamma et qu'il jeta sur le renard. Affolé de terreur, celui-ci bondit hors de la cabane.
Malheureusement pour échapper à un danger, Nils s'était jeté dans un autre. L'étoupe enflammée avait mis le feu aux rideaux du lit. Nils sauta à terre et s'efforça d'étouffer le feu; il était trop tard: les rideaux flambaient déjà. La cabane se remplissait de fumée, et Smirre le renard, qui était resté dehors sous la fenêtre, se rendait compte de la situation.
--Eh bien! Poucet, cria-t-il, qu'est-ce que tu choisis? Te laisser rôtir ou sortir me rejoindre? J'aurais certes préféré te manger, mais de quelque façon que tu meures, je n'en suis pas moins content.
Nils crut bien que le renard allait être satisfait, car le feu se propageait avec une rapidité effrayante. Le lit brûlait déjà, et le long des bandes de toile peinte, les flammes couraient de cavalier en cavalier. Nils avait grimpé dans l'âtre lorsqu'il entendit tout à coup une clef tourner doucement dans la serrure. Ce devaient être des hommes. Dans le péril où il était il n'eut point peur, mais se réjouit. Il se précipita vers la sortie et touchait déjà au seuil lorsque la porte s'ouvrit. Il vit devant lui deux enfants. Il ne se donna pas le temps de les regarder, mais s'élança dehors.
Il n'osa pas courir bien loin: Smirre le renard le guettait certainement, il fallait donc se tenir près des enfants. Il se retourna, mais à peine les eut-il vus qu'il poussa un cri et courut vers eux: «Bonjour, Asa, gardeuse d'oies! Bonjour, petit Mats!»
En voyant les enfants, Nils avait complètement oublié où il se trouvait. Les corneilles, la maison incendiée, les animaux parlants, tout disparut de son souvenir. Il était sur un chaume à Vemmenhög, et gardait un troupeau d'oies; dans le champ voisin les deux petits Smâlandais surveillaient leur troupeau. Aussitôt il grimpa sur le mur de pierres sèches et les héla: «Bonjour, Asa, gardeuse d'oies! Bonjour, petit Mats.»
Mais en voyant ce petit bout d'homme qui venait à eux la main tendue, les deux enfants se prirent par la main, reculèrent de quelques pas et parurent terrifiés.
Devant leur effroi, Nils se réveilla de son rêve, et se rappela qui il était; rien de plus terrible ne pouvait lui arriver que d'être vu par ces enfants sous l'aspect d'un tomte. La honte et la douleur de n'être plus un homme l'assaillirent. Il se retourna et s'enfuit sans savoir où il allait.
Mais en arrivant dans la lande, le gamin fit une bonne rencontre: parmi la bruyère, il entrevoyait quelque chose de blanc; le jars accompagné de Finduvet venait vers lui; voyant Nils accourir avec cette précipitation, le jars crut qu'il était poursuivi. Aussi le saisit-il vivement, le jeta sur son dos et l'emporta rapidement dans les airs.
XVI
LA VIEILLE PAYSANNE
_Jeudi, 14 avril._
Trois voyageurs fatigués étaient dehors très tard dans la soirée et cherchaient un gîte pour la nuit. Ils traversaient une partie pauvre et déserte du Smâland septentrional. Et certes ils auraient dû trouver un lieu de repos à leur convenance, car ils n'étaient pas de ces sybarites douillets qui exigent des lits confortables et des chambres bien closes.
--Si parmi ces longues crêtes de montagnes il y avait un pic assez escarpé pour qu'un renard ne pût l'escalader, nous y serions bien pour passer la nuit, disait l'un.
--Si un seul de ces grands marais avait dégelé assez pour qu'un renard n'osât s'y risquer, ce serait un très bon refuge, dit le deuxième.
--Si la glace d'un des lacs que nous traversons s'était détachée de la rive de sorte qu'un renard ne pût l'atteindre, nous aurions trouvé ce qu'il nous faut, dit le troisième.
Pour comble de malheur, dès que le soleil fut couché, deux des voyageurs eurent tant de mal à lutter contre le sommeil qu'ils manquaient à chaque instant de tomber à terre. Le troisième, qui pouvait se tenir éveillé, s'inquiétait de plus en plus à mesure que la nuit approchait: «Quel malheur, pensait-il, que nous soyons arrivés dans un pays où les lacs et les marais sont encore gelés et où le renard peut passer partout. Ailleurs les glaces sont déjà fondues, mais nous voici dans le haut Smâland et le printemps n'est pas encore venu. Comment trouver un bon abri? Si je ne trouve rien, Smirre sera sur nous avant le matin.»
Il essaya de percer l'obscurité, mais nulle part il ne vit de gîte où descendre. Il faisait un soir sombre et triste avec du vent et une pluie fine. Les voyageurs sentaient à chaque instant croître leur malaise et leur frayeur.
Enfin, sur le tard, quand déjà il n'y avait plus sous le ciel une seule raie de lumière, ils arrivèrent à une ferme solitaire, très éloignée de toutes les autres fermes. Outre qu'elle était isolée, elle semblait inhabitée: aucune fumée ne montait de la cheminée, les fenêtres n'étaient pas éclairées, et personne ne remuait dans la cour. Lorsque celui d'entre les trois qui pouvait se tenir éveillé aperçut la maison, il pensa: «Arrive que pourra. Il faut que nous descendions ici. Nous ne trouverons guère mieux.»
Ils se trouvèrent bientôt dans la cour. Deux des voyageurs s'endormirent dès qu'ils purent s'arrêter, mais le troisième cherchait des yeux un refuge. Ce n'était pas une petite ferme. Outre le corps de logis, l'écurie et l'étable, il y avait de vastes granges, des aires, des hangars et des magasins. Mais tout avait l'air pauvre et ruineux. Les murs des maisons, gris, rongés de lichens, penchaient, comme prêts à s'écrouler. Les toits montraient des trous béants, et les portes pendaient de travers sur des gonds brisés. Il était évident que depuis des années personne n'enfonçait plus un clou dans les murs pour tenir ces constructions en état.