Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède

Part 12

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Nils venait de l'est, et le soleil avait commencé à descendre vers l'ouest. Comme on approchait de la ville, les remparts, les tours, les hauts pignons et les églises se dessinaient tout noirs sur le ciel illuminé. On ne pouvait en distinguer les détails, et au premier abord il sembla à Nils que c'était une ville toute pareille en splendeur à celle qu'il avait vue dans la nuit de Pâques.

Lorsqu'il fut tout proche, il remarqua que cette ville était à la fois semblable à la ville surgie de la mer et fort différente. Il y avait la même différence qu'entre un homme que l'on a vu un jour couvert de pourpre et de bijoux et que l'on rencontrerait le lendemain dans le dénûment et en haillons.

Certainement cette ville avait dû ressembler à celle qu'il évoquait. Comme l'autre elle était ceinte de murailles avec des tours et des portes. Mais les tours de la ville restée sur la terre étaient sans toits, vides et abandonnées. Les portes n'avaient plus de battants, les gardiens et les soldats avaient disparu. Toute l'ancienne splendeur s'était évanouie. Il ne restait que le squelette de pierre nu et gris.

Lorsque Nils fut arrivé au-dessus de la ville, il vit qu'elle était en grande partie composée de petites maisons basses, entre lesquelles subsistaient encore çà et là quelques pignons élevés et de vieilles églises. Les murs des pignons étaient blanchis à la chaux et sans ornements, mais Nils qui venait de voir la ville engloutie croyait comprendre comment ils avaient été ornés. De même pour les églises. La plupart d'entre elles étaient sans toit et vides. Les fenêtres béaient sans vitraux, l'herbe poussait entre les dalles, et le lierre grimpait le long des murs. Mais Nils savait comment elles avaient été: couvertes d'images et de peintures, le chœur orné d'autels et de croix dorées devant lesquels s'agitaient des prêtres en robes brodées d'or.

Le gamin vit aussi les rues étroites qui étaient presque vides ce soir de fête. Il savait, lui, quel flot de gens forts et superbes y avait circulé jadis. Il savait qu'elles avaient été comme de vastes ateliers pleins d'ouvriers de toutes sortes.

Mais ce que Nils ne voyait pas, c'est que la ville est belle et merveilleuse encore aujourd'hui. Il ne voyait ni le charme des maisonnettes confortables dans les rues retirées, avec leurs géraniums rouges derrière les carreaux brillants des fenêtres, ni les nombreux jardins aux allées bien soignées, ni la beauté des ruines enguirlandées de plantes grimpantes. Ses yeux, éblouis par la splendeur du passé, ne pouvaient rien découvrir de bon dans le présent.

Les oies passèrent deux ou trois fois sur la ville afin que Poucet pût tout voir à son aise, puis elles finirent par descendre et s'installèrent pour la nuit sur les dalles couvertes d'herbe d'une église en ruine.

Elles dormaient déjà que Poucet regardait encore, à travers les voûtes effondrées, le ciel rose pâle du soir. Il finit par se persuader qu'il ne devait plus se désoler de n'avoir pu sauver la ville submergée.

Non, il ne se désolerait pas puisqu'il avait vu cette ville-ci. Si l'autre n'avait pas été engloutie de nouveau par la mer, elle aurait peut-être fini par déchoir comme celle-ci. Elle n'aurait probablement pas pu résister au temps et à la destruction; bientôt elle aurait, elle aussi, présenté des églises sans toit et des maisons sans ornements et des rues vides et inanimées. Il valait mieux qu'elle restât, toute sa splendeur intacte, dans le gouffre mystérieux.

Beaucoup d'entre les jeunes pensent comme Nils. Mais lorsqu'on vieillit et qu'on s'est habitué à se contenter de peu, on préfère le Visby qui existe à une belle Vineta au fond de la mer.

XIV

LA SAGA DU SMÂLAND

_Mardi, 12 avril._

Les oies sauvages avaient heureusement traversé la mer et étaient descendues dans le canton de Tjust, dans le nord du Smâland. Le canton de Tjust semble n'avoir pu décider s'il voulait être terre ou mer. Partout des fjords s'enfoncent dans l'intérieur et découpent la terre en îles et en presqu'îles, en caps et en isthmes. La mer est une intruse à laquelle seules les collines et les montagnes ont pu résister; les terres basses ont disparu sous l'eau.

Les oies arrivèrent sur le soir; le pays était beau avec ses petites collines ceintes de bras de mer scintillants. Nils pensa involontairement au Blekinge: c'était encore une province où la terre et la mer se rencontraient d'une manière douce et tranquille, se montrant l'une à l'autre leurs meilleures qualités.

Les oies s'étaient abattues sur un îlot dénudé, au fond d'une baie profonde. Au premier coup d'œil jeté sur la rive, elles constatèrent que le printemps avait fait de notables progrès. Les grands et beaux arbres n'étaient pas encore vêtus de feuilles, mais le sol à leurs pieds était diapré d'anémones, de gagées et d'hépatiques.

En voyant ce tapis de fleurs, les oies sauvages eurent peur de s'être trop attardées dans le midi. Akka décida sur-le-champ qu'on ne s'arrêterait pas en Smâland. Dès le lendemain matin on continuerait vers le nord, à travers l'Ostrogothie.

Ainsi Nils ne verrait rien du Smâland; il en conçut quelque dépit. Il n'avait entendu parler d'aucune autre province autant que du Smâland, et il avait espéré le voir de ses propres yeux.

L'été précédent, gardeur d'oies chez un paysan des environs de Jordberga, il avait presque tous les jours rencontré deux enfants pauvres de Smâland qui eux aussi menaient paître des oies; ils l'avaient bien agacé avec leur Smâland.

On aurait cependant tort de dire qu'Asa la gardeuse l'eût taquiné. Elle était bien trop sage pour cela. Mais elle avait un frère, le petit Mats, qui par contre était joliment taquin.

--As-tu entendu raconter comment le Smâland et la Scanie ont été créés, gardeur d'oies, demandait-il, et si Nils répondait négativement, il commençait tout de suite de raconter cette vieille plaisanterie:

--C'était au temps où le Seigneur créait le monde. Pendant qu'il était en plein travail, saint Pierre vint à passer. Il s'arrêta pour regarder et demander si c'était un travail difficile.

--Ce n'est pas très facile, répondit le Seigneur.

Saint Pierre resta un bon moment à regarder, puis voyant avec quelle facilité le Seigneur disposait les terres, il eut envie d'essayer à son tour.

--Peut-être as-tu besoin de te reposer un peu, proposa-t-il enfin. Je pourrai continuer pendant ce temps-là.

Mais le Seigneur refusa.

--Je crains, dit-il, que tu ne sois pas assez au courant de ce genre de travail.

Alors saint Pierre se fâcha et déclara qu'il se croyait aussi capable de créer un pays que le Seigneur lui-même.

Or, le Seigneur était en train de créer le Smâland. Il n'en avait pas encore fait la moitié, mais on voyait déjà que cela semblait devenir un pays admirablement fertile et beau. Notre Seigneur jugea difficile de repousser la demande de saint Pierre et, en outre, il pensait que nul ne pouvait gâter une œuvre si bien commencée; il dit:

--Eh bien! si tu veux, nous allons voir qui de nous deux s'entend le mieux à cette sorte de besogne. Toi, qui es un novice, tu continueras ceci; moi, je créerai une nouvelle province.

Saint Pierre accepta la proposition, et ils se séparèrent pour travailler chacun de son côté.

Le Seigneur se dirigea un peu plus vers le sud et se mit en devoir de créer la Scanie. Ce ne fut pas long. Dès qu'il eut fini, il demanda à saint Pierre où il en était et le pria de venir voir la nouvelle terre.

--Moi, j'ai fini il y a longtemps, dit saint Pierre, et sa voix révélait combien il était content de son œuvre.

Lorsque saint Pierre vit la Scanie, il dut avouer qu'il n'y avait que du bien à en dire. C'était un pays fertile, facile à cultiver, avec de grandes plaines de tous côtés et peu ou presque pas de montagnes. Il était évident que le Seigneur avait voulu rendre le pays agréable aux hommes.

--Oui, c'est un bon pays, dit saint Pierre, mais je crois que le mien le vaut bien.

--Allons le voir, répartit le Seigneur.

Quand saint Pierre s'était mis à la besogne, la province était déjà achevée au nord et à l'est. Les parties méridionale et occidentale étaient donc l'œuvre de saint Pierre. En y arrivant, Notre Seigneur s'arrêta net tant il fut effrayé.

--Comment? Qu'as-tu fait, saint Pierre?

Saint Pierre regarda et demeura stupide. Il s'était dit que rien ne vaut pour la terre la chaleur. Aussi avait-il amassé et entassé des pierres et des rochers et maçonné un haut plateau pour approcher autant que possible du soleil. Sur cette masse de pierres, il avait enfin répandu une mince couche d'humus, et avait cru que tout était parfait.

Or, pendant qu'il était allé en Scanie, quelques fortes averses étaient survenues; il n'en fallait pas davantage pour montrer ce que valait son travail. Quand le Seigneur vint voir le pays de saint Pierre, tout le terrain avait été emporté par la pluie, le fond de granit perçait partout. Aux endroits les plus favorables, une couche de glaise et de lourd gravier couvrait le roc, mais on voyait que la terre était trop maigre pour produire autre chose que des sapins, de la mousse et de la bruyère. L'eau ne manquait pas. Elle avait rempli toutes les crevasses; partout on voyait des lacs, des rivières, des ruisseaux, pour ne rien dire des marais et des étangs qui couvraient de vastes étendues. Le pire était que cette eau était mal répartie: quelques contrées en possédaient en surabondance, d'autres en manquaient, si bien que des champs immenses n'étaient que des landes arides, où le sable et la poussière tourbillonnaient au moindre souffle.

--Quelle était ton intention en créant un pays pareil? demanda le Seigneur.

Saint Pierre s'excusa: il avait voulu construire un pays aussi élevé que possible pour qu'il eût beaucoup de soleil.

--Mais il aura aussi à souffrir du froid et de la gelée nocturne, répliqua le Seigneur, car le froid vient du ciel, lui aussi. J'ai bien peur que le peu qui poussera ici ne gèle.

Saint Pierre n'avait point songé à cela.

--Oui, ce sera un pays pauvre et exposé aux gelées, conclut le Seigneur, il n'y a rien à y faire.

Le Seigneur fut très affligé, mais saint Pierre ne se laissa pas décourager. Il voulut même consoler le Seigneur.

--Ne prends pas cela si à cœur! dit-il. Attends seulement que j'aie eu le temps de créer un peuple capable de cultiver les marais et de défricher les champs!

A bout de patience, le Seigneur s'écria:

--Non, non, va en Scanie, dont j'ai fait un pays bon et facile à cultiver, et crée les Scaniens; je veux créer moi-même le Smâlandais.

Et Notre Seigneur fit le Smâlandais vif, débrouillard, gai, travailleur et capable, et content de peu afin qu'il pût tirer sa subsistance de son pauvre pays.

Ainsi finissait l'histoire du petit Mats; si Nils Holgersson avait su se taire, il n'y aurait rien eu, mais Nils ne pouvait s'empêcher de demander comment saint Pierre avait réussi à créer les Scaniens.

--Qu'est-ce que tu en penses, toi-même? répondait le petit Mats avec un air narquois.

Nils se jetait incontinent sur lui, mais Mats n'était qu'un tout petit garçon et Asa, sa sœur, qui avait un an de plus que lui, accourait tout de suite à son secours. Elle était très douce, mais dès qu'on touchait à son frère, elle devenait comme une lionne. Nils Holgersson ne voulait pas se battre avec une gamine; il leur tournait le dos, s'en allait et ne les regardait même plus de la journée.

XV

LES CORNEILLES

LA CRUCHE DE GRÈS

Dans le coin sud-ouest du Smâland s'étend un canton nommé Sunnerbo. Le pays est assez plat et uni; quiconque le voit en hiver, lorsqu'il est couvert de neige, s'imagine que sous la neige s'étendent des champs labourés, des seigles verts et des prés de trèfle moissonnés. Mais lorsque la neige fond au commencement d'avril, ce qui est caché sous la neige apparaît: ce ne sont que landes de sable arides, rochers nus et vastes marais. Il y a certes quelques champs, mais si maigres qu'on les remarque à peine; il y a aussi de petites chaumières grises ou rouges, mais elles se dissimulent de préférence dans un bouquet de bouleaux comme si elles craignaient de se montrer.

A la frontière du canton et du Halland, il y a une lande de sable si vaste que d'un bout on ne distingue pas l'autre bout; la bruyère y règne toute-puissante, sauf sur une basse colline pierreuse qui traverse la région et où l'on trouve des genévriers, des sorbiers et même quelques grands et élégants bouleaux. A l'époque où Nils Holgersson accompagnait les oies sauvages, on y voyait aussi une petite cabane entourée d'un lopin de terre défriché, mais les gens qui y avaient vécu, l'avaient abandonnée. La maisonnette restait vide et le champ inculte.

En quittant leur cabane, les gens avaient clos la cheminée, les fenêtres et la porte. Mais ils avaient oublié qu'un carreau d'une des fenêtres était brisé; le trou était bouché d'un chiffon. En quelques années, les pluies avaient fait pourrir le chiffon qui céda un jour sous le bec d'une corneille.

En effet, la colline pierreuse du milieu de la lande n'était point aussi déserte qu'on aurait pu le croire: elle était habitée par un peuple nombreux de corneilles. Les corneilles n'y restaient pas, bien entendu, toute l'année durant. En hiver elles s'en allaient à l'étranger, en automne elles visitaient tous les champs du Götaland l'un après l'autre pour manger du blé; en été elles se dispersaient et vivaient autour des fermes de Sunnerbo, se nourrissant de baies, d'œufs et d'oisillons; mais tous les printemps elles revenaient dans la lande pour nicher et élever leurs petits.

La corneille qui avait arraché le chiffon de la fenêtre était un vieux mâle, nommé Garm Plume-Blanche, mais on ne l'appelait jamais que Fumle, ou Drumle, ou encore Fumle-Drumle parce qu'il était maladroit, faisait toujours des sottises et prêtait à la raillerie. Fumle-Drumle[3] était plus grand et plus fort que toutes les autres corneilles, mais sa force ne lui servait de rien: il était et demeurait un objet de risée. Le fait même qu'il appartenait à une très noble famille ne le protégeait pas. En bonne justice il aurait dû être le chef de la bande, car depuis un temps immémorial cette dignité avait toujours appartenu à l'aîné des Plumes-Blanches. Mais dès avant la naissance de Fumle-Drumle, le pouvoir avait échappé à sa famille, et maintenant une corneille cruelle et sauvage le détenait. Elle s'appelait la Rafale.

[3] Fumla, drumla, s'y prendre maladroitement, agir en lourdaud.

Le changement de règne venait de ce que les corneilles avaient abandonné leur ancienne manière de vivre. Peut-être croit-on que toutes les corneilles vivent de la même façon. C'est une erreur. Il y a des peuples de corneilles qui mènent une vie honnête, c'est-à-dire qui ne mangent que des graines, des vers, des chenilles et des animaux déjà morts, mais d'autres mènent une vie de brigandage, attaquant les jeunes levrauts et les petits oiseaux et pillant tous les nids qu'ils peuvent trouver.

Les vieux chefs de la famille des Plumes-Blanches avaient été sévères et modérés; tant qu'ils avaient conduit la bande, ils avaient forcé les corneilles à se conduire de façon à ne pas encourir le blâme des autres oiseaux. Mais les corneilles étaient nombreuses et la pauvreté était grande parmi elles; elles s'insurgèrent contre les Plumes-Blanches et confièrent le pouvoir à la Rafale qui était le pire dénicheur de petits oiseaux et le plus méchant brigand qu'on pût voir, après toutefois sa femme, la Bourrasque. Sous leur règne, les corneilles avaient inauguré un genre d'existence qui les faisait craindre et haïr plus même que les éperviers et les grands-ducs.

Fumle-Drumle n'avait, bien entendu, rien à dire dans la bande. Toutes les corneilles s'accordaient à dire qu'il ne tenait pas de ses ancêtres et n'aurait jamais pu être chef. Personne ne se serait d'ailleurs occupé de lui, s'il n'avait toujours fait des sottises. D'aucuns disaient que c'était peut-être un bonheur pour lui d'être si gauche et si stupide; autrement la Rafale et sa femme n'auraient sans doute point gardé dans la bande un membre de l'ancienne famille des chefs.

Maintenant ils étaient assez gentils pour lui, et l'emmenaient souvent dans leurs chasses. Tout le monde pouvait alors voir combien ils étaient plus habiles et plus intrépides que lui.

Aucune des corneilles ne se doutait que c'était Fumle-Drumle qui avait arraché le chiffon de la fenêtre; elles auraient été fort surprises de l'apprendre. Personne ne lui soupçonnait l'audace de s'approcher ainsi d'une demeure humaine. Lui-même n'en dit rien; il avait ses raisons. La Rafale et la Bourrasque le traitaient toujours bien pendant le jour et en présence des autres corneilles, mais une nuit sombre, après que toutes les autres corneilles s'étaient déjà perchées pour dormir, il avait été attaqué par deux corneilles et à demi assommé. Après cet attentat il avait pris l'habitude, dès que venait l'obscurité, d'abandonner son ancienne place et de se réfugier dans la cabane vide.

Or, un après-midi de printemps, les corneilles ayant fini d'installer leurs nids, firent une découverte étrange. La Rafale et la Bourrasque et deux autres corneilles étaient descendues au fond d'un grand trou dans un coin de la lande. Ce n'était qu'une carrière de sable, mais les corneilles ne comprenaient pas pourquoi les hommes l'avaient creusée. Curieuses, elles y venaient sans cesse, tournaient et retournaient chaque grain de sable. Tout à coup, une avalanche de gravier se détacha et roula sur elles. Parmi les pierres et les touffes de bruyères écroulées, elles trouvèrent une grande cruche de terre, fermée d'un couvercle de bois. Elles voulurent savoir ce que ce vase contenait, mais essayèrent vainement d'ouvrir le couvercle ou de casser la cruche à coups de becs.

Interdites, elles contemplaient la cruche, lorsqu'une voix dit:

--Voulez-vous que je vous aide, corneilles?

Elles levèrent la tête. Du bord du trou un renard les regardait. C'était un des renards les plus beaux de couleur et de taille qu'elles eussent jamais vus. Son seul défaut était qu'il avait perdu une oreille.

--Si tu as envie de nous rendre service, nous ne refuserons pas, dit la Rafale, en s'envolant rapidement avec tous ses compagnons.

Le renard sauta au fond et se mit à mordre la cruche et à tirer le couvercle pour l'arracher, mais il ne réussit pas non plus à l'ouvrir.

--Peux-tu deviner ce qu'il y a dedans? demanda la Rafale.

Le renard fit rouler la cruche et écouta.

--Ce ne peut être que des pièces d'argent, dit-il.

C'était plus que les corneilles n'avaient osé espérer.

--Crois-tu vraiment que c'est de l'argent? demandèrent-elles, les yeux agrandis de convoitise; car, chose étrange, il n'est rien au monde que les corneilles aiment autant que l'argent.

--Ecoutez comme elles sonnent! dit le renard en faisant de nouveau rouler la cruche. Je ne sais malheureusement pas comment les avoir.

--Non, il n'y a pas moyen, soupirèrent les corneilles.

Le renard se frottait la tête de la patte gauche et réfléchissait. Si, à l'aide des corneilles, il avait pu se rendre maître du mauvais garnement qui volait avec les oies sauvages et qui lui avait toujours échappé!

--Je sais bien qui pourrait vous ouvrir la cruche, prononça-t-il enfin.

--Dis-nous son nom! dis-le! criaient les corneilles, et dans leur ardeur elles volèrent au fond du trou.

--Je ne vous le dirai pas, à moins que vous n'acceptiez mes conditions, leur fut-il répondu.

Le renard parla alors aux corneilles de Poucet, affirmant qu'il serait capable d'ouvrir la cruche, si elles pouvaient le faire venir. En échange de son bon conseil, le renard exigeait que les corneilles lui livrassent Poucet, après qu'il leur aurait rendu ce service. Les corneilles, qui n'avaient aucune raison d'épargner Poucet, acceptèrent la proposition.

Mais le plus difficile n'était pas fait: il fallait trouver les oies sauvages et Poucet. La Rafale se mit en route lui-même, accompagné de cinquante corneilles; il promettait d'être bientôt de retour. Mais les journées passèrent sans que les corneilles le vissent revenir.

ENLEVÉ PAR LES CORNEILLES

_Mercredi, 13 avril._

Les oies sauvages s'étaient réveillées dès l'aube pour manger un peu avant d'entreprendre la traversée de l'Ostrogothie. L'îlot où elles avaient dormi était étroit et nu, mais dans l'eau qui le baignait il y avait assez de plantes pour qu'elles pussent se rassasier. Le gamin était moins heureux: il avait beau chercher, il ne pouvait rien découvrir de mangeable.

Affamé, transi par le froid du matin, il regardait autour de lui, lorsque ses yeux rencontrèrent deux écureuils qui jouaient dans les arbres sur une pointe de terre en face de l'île. Pensant que les écureuils n'avaient peut-être pas épuisé leurs provisions d'hiver, Nils pria le jars de le transporter à terre pour leur demander quelques noisettes.

Le jars blanc obéit bien vite, mais par malheur les écureuils étaient si occupés de leur jeu, qu'ils n'écoutèrent pas le gamin. Sautant d'arbre en arbre, ils s'enfoncèrent de plus en plus dans le bois. Nils les suivit et perdit bientôt de vue le jars qui était resté au bord de l'eau.

Poucet avançait péniblement entre des plants d'anémones blanches qui lui allaient jusqu'au menton, lorsque, tout à coup, il se sentit saisir par derrière: quelqu'un essayait de le soulever. Il se retourna et vit une corneille. La corneille l'avait attrapé par le col de sa chemise. Nils se débattit, mais une seconde corneille arriva à la rescousse, l'attrapa par un de ses bas et le fit culbuter.

Si Nils Holgersson avait immédiatement appelé au secours, le jars blanc aurait certes pu l'arracher aux corneilles, mais le gamin pensa qu'il était de taille à se débarrasser seul de deux corneilles. Il donnait des coups de pied, frappait, mais les corneilles ne lâchèrent point prise et réussirent à s'enlever en l'air avec lui. Elles s'y prirent si imprudemment, que la tête de Nils cogna contre un arbre. Sous la violence du coup sa vue se troubla et il perdit connaissance.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était loin de la terre. Il revint lentement à lui et d'abord ne comprit ni où il était ni ce qui s'était passé. Au-dessous de lui s'étendait comme un gros tapis laineux, tissé de brun et de vert, et qui paraissait déchiré et abîmé; sous les déchirures et les trous brillait du verre poli: on eût dit que le tapis était étendu sur une glace.

Puis il vit le soleil monter dans le ciel. Alors la glace qu'on apercevait dans les accrocs du tapis se mit à scintiller, rouge et or. C'était magnifique. A ce moment les corneilles s'abaissèrent, Nils se rendit compte que le grand tapis était la terre, couverte de forêts, et que les trous et les déchirures étaient des lacs et des marais.

Il se posait une foule de questions. Comment n'était-il pas sur le dos du jars blanc? Pourquoi tout un essaim de corneilles volaient-elles autour de lui? Pourquoi enfin était-il secoué et ballotté à en être disloqué?

Tout à coup il comprit: les corneilles l'avaient enlevé. Le jars blanc l'attendait sur la rive et les oies allaient ce jour même partir pour l'Ostrogothie. Quant à lui, on le menait vers le sud-ouest: le soleil était derrière lui.

Les corneilles n'attachèrent aucune importance à ses prières; elles volaient tout droit à toute vitesse. Tout à coup l'une d'elles frappa brusquement l'air de ses ailes en signe de péril; elles descendirent vite sur une forêt de sapins, s'enfoncèrent entre les branches enchevêtrées et déposèrent enfin Nils par terre sous un arbre touffu; un faucon ne l'y eût point découvert.

Cinquante corneilles entouraient le gamin, tournant vers lui des becs menaçants.

--Maintenant vous me direz peut-être, corneilles, pourquoi vous m'avez enlevé? dit-il.

A peine le laissa-t-on achever sa question; une grande corneille siffla:

--Tais-toi. Sinon je te crève les yeux.

Nils dut obéir, car elle semblait bien résolue à mettre sa menace à exécution. Il resta donc assis à fixer les corneilles, tandis que les corneilles le fixaient.