Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 11
Le lendemain le bélier prit Nils sur son dos et lui fit faire le tour de l'île. Elle n'était qu'un seul et énorme rocher. On aurait dit une grande maison aux murs droits et au toit plat. Le bélier monta d'abord sur le toit pour faire voir à Nils les bons pâturages qu'on y trouvait; Nils dut reconnaître que l'île semblait créée exprès pour les moutons. Il n'y poussait que de la coquioule et quelques-unes de ces petites plantes aromatiques que les moutons affectionnent.
Mais il y avait bien d'autres choses à regarder. D'abord on voyait toute la mer bleue et ensoleillée, qui roulait vers l'île de longues houles unies et lisses. Çà et là seulement, rencontrant un promontoire, elle se brisait et jaillissait en écume. Droit à l'est on distinguait l'île de Gottland avec une bande de côte unie et au sud-ouest la Grande île Karl construite comme la Petite île. Le bélier alla jusqu'au bord du plateau pour que Nils pût voir les parois de la montagne, couvertes de nids, et la mer, au pied de la falaise, où une foule d'oiseaux, macreuses, eiders, cormorans, guillemots, pingouins, paisiblement et en bonne entente étaient occupés à pêcher le hareng.
--C'est la terre promise, dit le gamin. Vous êtes joliment bien logés, les moutons.
--Mais oui, c'est très beau ici. Seulement, en te promenant seul, fais bien attention à ne pas tomber dans une de ces crevasses qui traversent le plateau, répondit le bélier en soupirant. Il semblait d'abord vouloir ajouter quelque chose, mais il se tut. C'était un avertissement utile, car les crevasses étaient nombreuses et profondes. La plus grande s'appelait le Trou de l'Enfer. Elle était profonde de plusieurs toises et large de près d'une toise.
--Quelqu'un qui tomberait là s'y tuerait, dit le bélier.
Il parut à Nils que le ton de ces paroles indiquait une intention particulière.
Puis le bélier conduisit Nils à la grève, où il put voir de près les géants qui l'avaient effrayé la veille. Ce n'étaient que des rocs isolés. Le bélier les appelait des «raukar».
Nils ne se lassait pas de les regarder. Si jamais des trolls avaient été changés en pierre, ils devaient avoir cet aspect.
Bien que ce fût très beau sur le rivage, Nils préférait retourner sur la hauteur. En bas on rencontrait partout des restes de moutons tués. C'est ici que les renards avaient fait leurs repas. Il y avait des squelettes bien rongés, mais aussi des corps à moitié dévorés, et d'autres que les renards avaient à peine touchés. Le cœur se serrait devant ce carnage que les renards avaient en grande partie fait pour le plaisir de chasser et de tuer.
Le bélier remonta avec Nils sur le haut plateau de l'île. Arrivé au sommet, il s'arrêta et dit:
--Si quelqu'un de capable et d'intelligent voyait cette misère, il n'aurait de cesse qu'il n'eût puni les renards.
--Mais il faut bien que les renards vivent eux aussi, dit Nils.
--Oui, répliqua le bélier, ceux qui ne tuent que pour leur subsistance ont le droit de vivre. Mais ceux-ci sont des brigands. Ils ont mérité la mort.
--Oh! père, vous ne pensez pourtant pas qu'un gamin comme moi pourrait en venir à bout, quand ni vous ni les paysans n'avez pu réussir?
--Celui qui est petit et rusé peut faire bien des choses, répondit le bélier.
Ils n'en parlèrent plus; Nils alla s'asseoir auprès des oies sauvages qui paissaient là-haut. Bien qu'il n'eût rien laissé voir au bélier, il plaignait sincèrement les moutons et aurait bien voulu leur venir en aide. «Il faut que j'en parle à Akka et à Martin, le jars, pensa-t-il. Peut-être pourront-ils me conseiller.»
Un peu plus tard le jars blanc prit Nils sur son dos et se dirigea vers le Trou de l'Enfer.
Il marchait avec insouciance sur le plateau découvert, et ne semblait point se rendre compte de sa blancheur ni de sa haute taille qui le rendaient visible de très loin. C'était d'autant plus étrange que la tempête de la veille l'avait évidemment fort endommagé. Il boitait de la patte droite, et son aile gauche traînait par terre. Il ne s'en conduisait pas moins comme s'il n'y avait pas eu le moindre danger, happant çà et là un brin d'herbe sans regarder autour de lui. Le petit Poucet s'était étendu sur le dos du jars, les yeux fixés sur le ciel bleu. Il était si habitué à monter sur l'oie qu'il pouvait s'y tenir couché, debout ou assis, comme il voulait.
Etant si insoucieux, comment le gamin et le jars auraient-ils vu que les trois renards s'étaient glissés sur le plateau? Les renards savaient qu'il est presque impossible de s'approcher d'une oie dans un champ découvert: ils ne songeaient d'abord pas à donner la chasse au jars. Mais n'ayant rien à faire, ils se blottirent dans une crevasse et rampèrent prudemment vers lui. Ils n'étaient pas loin, lorsque tout à coup le jars tenta de s'enlever dans l'air. Il battit des ailes, mais ne réussit pas à s'envoler. A cette vue les renards redoublèrent de zèle. Ils montèrent dans la plaine et coururent vers lui, s'abritant derrière des pierres et des tertres. Finalement ils se trouvèrent si près du jars qu'ils n'avaient plus à prendre qu'un dernier élan pour sauter sur lui.
A la dernière minute toutefois le jars les aperçut; il fit un bond de côté; les renards le manquèrent. Cet échec importait peu d'ailleurs, car il n'avait que deux toises d'avance et en outre il boitait.
Le gamin, monté à reculons sur le jars, bafouait les renards en criant: «Vous vous êtes trop gavés de viande de mouton, renards. Vous ne pouvez même pas attraper une oie à la course.» Il les raillait tant que les renards devinrent comme fous de rage et se jetèrent éperdument à la poursuite du jars.
Le jars courut droit vers la grande crevasse. Arrivé au bord, il donna un coup d'ailes et la franchit.
A ce moment, les renards le touchaient presque.
Une fois sur l'autre bord, il continua de courir quelques mètres, mais Nils lui caressa le cou en disant:
--Tu peux t'arrêter, jars.
En même temps ils entendirent derrière eux des cris féroces, un crissement de griffes et un bruit de chutes lourdes. Les renards avaient disparu.
Le lendemain, le gardien du phare de la Grande île Karl trouva, sous sa porte, un morceau d'écorce où était écrit en lettres gauches et anguleuses:
«Les renards de la Petite île sont tombés dans le Trou de l'Enfer. Vous pouvez aller les ramasser.»
XIII
DEUX VILLES
LA VILLE DU FOND DE LA MER
_Samedi, 9 avril._
La nuit suivante fut calme et sereine. Les oies sauvages ne prirent même pas la peine de chercher un abri dans les grottes, mais dormirent sur le haut plateau. Nils s'était couché dans l'herbe à côté d'elles.
Il faisait un beau clair de lune, si beau que Nils avait du mal à s'endormir. Il se demandait combien de temps il avait passé avec les oies, et calculait qu'il avait quitté sa maison depuis trois semaines. Il se rappela tout à coup que ce soir-là était la veille de Pâques.
«C'est cette nuit que les sorcières reviennent de Blâkulla», se dit-il en riant; car il avait bien un peu peur du neck et des tomtes, mais il ne croyait pas du tout aux sorcières.
S'il y en avait eu dehors ce soir, on les aurait vues. Tout l'espace était si éclairé qu'on aurait aperçu le moindre point noir dans le ciel.
Pendant qu'il songeait ainsi, le nez en l'air, il aperçut tout à coup quelque chose de très joli. Le disque de la lune, rond et plein, était très haut dans le ciel, et devant ce disque volait un grand oiseau. Il ne dépassa point la lune; on eût dit qu'il en sortait. L'oiseau paraissait tout noir contre le fond clair, ses ailes s'étendaient d'un bord à l'autre du disque. Il volait si droit qu'il semblait dessiné sur le rond lumineux. Le corps était petit, le cou long et fin; les pattes, qui pendaient, étaient également très longues et très minces. Ce ne pouvait être qu'une cigogne.
C'était M. Ermenrich. Il descendit à côté de Nils et le poussa du bec pour l'éveiller. Nils se redressa vite.
--Je ne dors pas, monsieur Ermenrich. Comment se fait-il que vous soyez dehors au milieu de la nuit? Comment cela va-t-il à Glimmingehus? Voulez-vous parler à mère Akka?
--Il fait trop clair pour dormir cette nuit, répondit la cigogne. Aussi ai-je entrepris ce voyage pour te voir, ami Poucet. Une mouette m'a appris où tu étais. Je ne me suis pas encore installé à Glimmingehus, nous sommes encore en Poméranie.
Nils fut très heureux de revoir M. Ermenrich. Ils causaient comme de vieux amis. Enfin M. Ermenrich proposa à Nils de faire un vol dans cette belle nuit.
Nils ne demandait pas mieux, pourvu qu'il fût de retour auprès des oies au lever du soleil. La cigogne lui promit de le ramener à temps; ils se mirent en route. M. Ermenrich vola droit sur la lune. Ils montaient, montaient, la mer semblait s'abaisser, mais le vol était si étrangement léger qu'on avait l'impression de flotter immobile dans l'air.
Ils n'avaient volé qu'un petit moment, sembla-t-il à Nils, quand la cigogne descendit à terre. Ils abordèrent sur une grève déserte, couverte de sable fin et uni. Le long de la côte s'étendait une longue rangée de collines de sable mouvant couronnées de touffes d'élymes. Elles n'étaient pas très hautes, mais elles empêchaient Nils de rien voir de l'intérieur des terres.
M. Ermenrich se posa sur une des dunes, plia sous lui une de ses pattes, inclina le cou en arrière pour fourrer son bec sous son aile et dit à Poucet:
--Tu peux te promener un peu ici pendant que je me repose. Mais ne va pas trop loin, pour pouvoir me retrouver.
Nils résolut aussitôt de grimper sur une colline pour voir le pays. Au premier pas qu'il fit, son sabot heurta un objet dur. Il se pencha et vit dans le sable une petite monnaie de cuivre, si rongée par le vert-de-gris qu'elle était presque transparente. Elle était en si mauvais état qu'il ne se soucia même pas de la ramasser, mais la rejeta du bout du pied.
Lorsqu'il se redressa, il fut stupéfait: à deux pas de lui s'élevait un mur sombre avec une grande porte flanquée de deux tours.
Là où, l'instant d'avant, s'étendait la mer vaste et miroitante, courait maintenant un mur crénelé, orné de tours et de tourelles. Et devant lui, où tout à l'heure il n'y avait qu'une mince bande de varech, s'ouvrait la grande porte.
Nils comprit qu'il y avait de la sorcellerie dans cette transformation, mais il n'eut aucunement peur. La porte et le mur étaient tous les deux si superbes qu'il eut seulement envie de voir ce qu'il y avait de l'autre côté.
Sous la profonde voûte, des gardes, vêtus de costumes bariolés et bouffants, jouaient aux dés, leurs longues haches posées à côté d'eux. Ils ne songeaient qu'au jeu et ne firent pas attention au gamin qui passa rapidement.
De l'autre côté de la porte il trouva une vaste place, pavée de grandes dalles. Tout autour s'élevaient de hautes maisons entre lesquelles s'ouvraient de longues rues étroites.
La place fourmillait de gens. Les hommes portaient de longs manteaux bordés de fourrure sur des vêtements de soie; des barrettes ornées de plumes, et posées de côté, coiffaient leurs têtes; sur leurs poitrines pendaient de lourdes chaînes d'or. Ils étaient tous beaux comme des rois. Les femmes avaient des coiffes très hautes et pointues, de longues robes et des manches étroites. Elles étaient superbement vêtues, mais moins brillamment toutefois que les hommes. Tout cela semblait surgir du vieux livre de contes que la mère de Nils en de rares occasions sortait de son coffre pour lui montrer. Il ne pouvait en croire ses yeux.
La ville elle-même était cependant plus merveilleuse que les habitants. Chaque maison était bâtie de façon à avoir pignon sur rue. Les pignons étaient si ornés qu'ils semblaient rivaliser de splendeur. Quand on découvre tout à coup tant de choses étonnantes, on ne saurait se souvenir de tout, mais Nils se rappela plus tard avoir vu des pignons à redents avec, sur les degrés, des images du Christ et des Apôtres, et d'autres couverts de statues placées dans des niches, d'autres encore ornés de morceaux de verres multicolores ou de raies et de quadrillés formés de marbres blancs et noirs.
Tout en admirant ces belles choses, Nils fut saisi d'une espèce d'inquiétude. «Jamais mes yeux n'ont rien vu, pensait-il, jamais plus ils ne verront rien de pareil.» Et il se mit à courir vers l'intérieur de la ville, montant et descendant des rues et des rues.
Ces rues étaient étroites et resserrées, mais elles n'étaient pas vides et tristes comme celles des villes qu'il connaissait. Il y avait du monde partout. Des vieilles femmes filaient sur le pas des portes. Elles travaillaient sans l'aide d'un rouet, en se servant simplement d'une quenouille. Les échoppes et les boutiques des marchands étaient ouvertes sur la rue comme les baraques des foires. Tous les artisans travaillaient dehors. Ici on préparait de l'huile, là on corroyait des peaux, plus loin on voyait une corderie. Si Nils en avait eu le loisir, il aurait pu apprendre tous les métiers. Les armuriers martelaient le métal pour faire de minces plastrons de cuirasse, les orfèvres sertissaient des pierres précieuses dans des bagues et des bracelets, les cordonniers mettaient des semelles à de souples souliers rouges, les tireurs d'or tordaient du fil d'or, les tisserands brochaient des étoffes d'or et de soie. Mais Nils n'avait pas le temps de s'arrêter. Il courait vite par les rues pour voir le plus de choses possible avant que tout disparût.
Le haut rempart entourait partout la ville, l'enfermant comme une clôture enferme un champ; à chaque bout de rue on le revoyait, couronné de tours et crénelé. Au sommet du mur, des soldats en harnais, brillants et casqués, montaient la garde. Après avoir traversé toute la ville, Nils arriva à une seconde porte. De l'autre côté s'étendait la mer avec le port. Des navires d'un modèle ancien avec des bancs de rameurs et de hautes constructions à l'avant et à l'arrière y chargeaient ou déchargeaient leurs cargaisons. Portefaix et marchands couraient en tous sens. Partout régnaient une activité et une animation extraordinaires.
Mais Nils ne se donnait toujours pas le temps de s'arrêter. Il rebroussa chemin et arriva bientôt sur la grande place. Là, s'élevait la cathédrale avec trois tours très hautes, et des portails profonds, ornés de statues. Les tailleurs de pierre avaient si bien sculpté les murs qu'à peine y voyait-on une pierre qui ne fût pas travaillée. En face, une maison était surmontée d'une tour mince qui s'élançait vers le ciel. Ce devait être l'hôtel de ville. Entre l'hôtel de ville et l'église, tout autour de la place, les maisons à pignons étaient merveilleusement ornées.
Nils commençait à se fatiguer et à avoir chaud à force de courir. Il pensait avoir vu les plus belles choses. Aussi s'engagea-t-il plus lentement dans une rue où les citadins achetaient sans doute leurs beaux vêtements, car il voyait beaucoup de monde devant les étalages; les marchands déployaient devant leurs clients des soies à ramages épaisses et raides, de lourds tissus d'or, des velours changeants, des gazes légères et des dentelles fines comme des toiles d'araignée.
Tant que le gamin avait couru très vite à travers les rues, personne ne l'avait remarqué. On avait pu le prendre pour une petite souris grise. Mais maintenant qu'il marchait lentement, l'un des marchands l'aperçut et se mit à lui faire des signes.
D'abord, le gamin eut peur et voulut se sauver, mais le marchand ne cessait pas de l'appeler et de sourire, en étalant une pièce de damas magnifique comme pour l'attirer.
Nils secoua la tête. «Jamais je ne serai assez riche pour acheter un seul mètre de cette étoffe», pensa-t-il.
On l'avait maintenant aperçu dans toutes les boutiques de la rue. Partout où il portait ses regards, un marchand lui faisait des signes. Ils quittaient leurs riches clients et ne s'occupaient que de lui. Il les vit se précipiter vers les coins les plus reculés de leurs boutiques et en retirer leurs plus précieuses marchandises; leurs mains tremblaient d'empressement et de hâte, lorsqu'ils les étalaient sur le comptoir.
Comme Nils faisait mine de continuer son chemin, l'un deux s'élança dehors, courut à lui et déposa à ses pieds une pièce de tissu d'argent et des tapisseries où scintillaient des couleurs ardentes. Nils ne put s'empêcher de rire. Le marchand croyait-il donc qu'un pauvre diable comme lui pouvait acheter de pareilles choses? Il s'arrêta et tendit ses deux mains vides pour faire comprendre qu'il ne possédait rien et qu'on devait le laisser tranquille.
Le marchand ne voulut rien savoir: il leva un doigt, agita la tête et poussa vers Nils tout ce tas de richesses.
«Est-ce possible qu'il vende tout cela pour une seule pièce d'or?» se demandait Nils.
Le marchand tira de sa bourse une méchante petite monnaie usée, la plus petite possible, et la montra à Nils. Et dans son désir de vendre, il ajouta encore au tas de marchandises deux grands et lourds gobelets d'argent.
Interdit, Nils commença à fouiller ses poches. Il savait bien qu'il n'avait pas un liard, mais il ne put s'empêcher de s'en assurer.
Tous les autres marchands tendaient le cou pour voir le résultat de cette démarche; dès qu'ils virent le gamin chercher dans ses poches, ils s'élancèrent eux aussi par-dessus leurs comptoirs, les mains chargées de bijoux d'or et d'argent qu'ils lui offraient. Et tous ils lui faisaient comprendre qu'ils ne demandaient en échange qu'un seul petit sou.
Mais le gamin dut retourner les poches de sa veste et de son pantalon pour leur montrer qu'il n'avait rien. Alors ils eurent les larmes aux yeux de déception, tous ces riches marchands! Nils fut si touché de leur désolation et de leur mine angoissée qu'il se creusa la tête pour savoir comment les aider. Tout à coup il se rappela la petite monnaie rongée de vert-de-gris qu'il avait vue sur la grève.
Il se mit à courir, et la chance le guida: il retrouva la porte par où il était entré. Il sortit de la ville, se retrouva sur la grève et commença à chercher le petit sou de cuivre.
Il le trouva en effet, mais lorsqu'il l'eut ramassé et voulut retourner dans la ville, il ne vit que la mer devant lui. Point de rempart, point de porte, pas de gardiens, pas de rues, pas de maisons, rien que la mer.
Le gamin ne put retenir ses larmes.
A ce moment M. Ermenrich se réveilla et s'approcha de lui. Nils ne l'entendit pas, et la cigogne dut le pousser du bec pour attirer son attention.
--Je crois que tu dors, comme moi, dit-elle.
--Ah! monsieur Ermenrich! s'écria Nils. Quelle est cette ville qui était ici tout à l'heure?
--Tu as vu une ville? dit la cigogne. Tu as dormi et rêvé, c'est bien ce que j'ai dit.
--Non, je n'ai pas rêvé, affirma Nils, et il raconta ce qu'il avait vu.
M. Ermenrich l'écouta, puis il dit:
--Pour ma part, Poucet, je crois que tu t'es endormi ici sur la grève et que tu as rêvé. Mais je ne te dissimulerai pas que Bataki, le corbeau, qui est le plus savant des oiseaux, m'a une fois raconté qu'il y aurait eu jadis ici au bord de l'eau une ville appelée Vineta. Elle était si opulente et si heureuse que jamais cité ne fut plus magnifique; malheureusement ses habitants s'adonnèrent au luxe et à l'arrogance. En punition la ville de Vineta aurait été submergée par une violente marée et engloutie par la mer, à ce que Bataki prétend. Mais ses habitants ne peuvent pas mourir, et leur ville ne disparaît pas non plus. Une nuit tous les cent ans elle surgit des flots dans toute sa splendeur, et reste à la surface de la terre pendant une heure.
--Oui, il faut que ce soit vrai, dit Nils, car je l'ai vue.
--Mais l'heure écoulée, la ville s'enfonce de nouveau dans la mer, à moins toutefois qu'un des marchands de Vineta ait pu vendre quelque chose à un être vivant. Si tu avais eu la moindre petite monnaie, Poucet, pour payer les marchands, Vineta serait restée ici sur la terre, et ses habitants auraient pu vivre et mourir comme les autres mortels.
--Monsieur Ermenrich, dit Nils, je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu me chercher au milieu de la nuit. C'est parce que vous avez pensé que je pourrais sauver la vieille ville. Je suis très triste que votre plan ait échoué, monsieur Ermenrich.
Il mit ses mains sur ses yeux et éclata en sanglots. On n'aurait pu dire qui avait l'air le plus désolé, du gamin ou de M. Ermenrich.
LA VILLE VIVANTE
_Lundi, 11 avril._
Le lundi de Pâques, les oies sauvages et Poucet volaient dans la soirée au-dessus de Gottland.
La grande île s'étendait sous eux, unie et plate. La terre était divisée en carreaux comme en Scanie, et il y avait beaucoup d'églises et de fermes. Mais ici les petits bois entre les champs étaient plus nombreux; il n'y avait nulle part de châteaux avec des tours et de vastes parcs comme en Scanie.
Les oies sauvages avaient choisi la route de Gottland à cause de Poucet. Depuis deux jours il n'était plus le même et n'avait pas dit un seul mot gai; il songeait toujours à la ville qui lui était apparue si mystérieusement. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau et il se désolait de n'avoir pu la sauver.
Akka et le grand jars essayaient en vain de persuader à Nils qu'il avait été victime d'un rêve ou d'un mirage, mais il ne voulait rien entendre. Il était si sûr d'avoir bien réellement vu ce qu'il avait vu! Personne ne put le convaincre. Il persistait dans sa tristesse au point que ses camarades de voyage commencèrent à s'inquiéter.
Au moment où Nils était le plus désolé, la vieille Kaksi rejoignit enfin la bande. Elle avait été jetée par la tempête sur Gottland et avait traversé l'île dans toute son étendue; quelques corneilles lui avaient enfin appris que ses camarades se trouvaient à la Petite île Karl. En apprenant le sujet de la tristesse de Nils, elle s'écria:
--Si Poucet regrette une vieille ville, nous saurons le consoler. Venez seulement et je vous conduirai à un endroit que j'ai vu hier. Il n'aura plus à s'attrister longtemps.
Là-dessus, les oies avaient pris congé des moutons et s'étaient mises en route.
C'était une belle soirée paisible. Le temps était tiède et printanier, les arbres avaient de gros bourgeons, des fleurs couvraient le sol dans les bois et les prés; les longs chatons des peupliers flottaient au vent, et dans les petits jardins devant toutes les maisonnettes les groseilliers étaient déjà verts.
Le printemps et l'éclosion des bourgeons avaient fait sortir les hommes sur les routes et dans les cours, et partout on jouait. Non seulement les enfants, mais aussi les grandes personnes s'occupaient de jeux d'adresse. On s'exerçait à jeter des pierres, on lançait des balles avec une telle force qu'elles atteignaient presque les oies. Cela faisait plaisir de voir jouer les grandes personnes, et Nils se serait réjoui s'il avait pu oublier sa peine de n'avoir pu sauver la ville de Vineta.
Il dut cependant reconnaître que c'était un beau voyage. L'air était rempli de chants et de sonorités. Les petits enfants dansaient des rondes en chantant. L'Armée du Salut était sortie. Nils vit une foule de gens, vêtus de rouge et de noir, assis dans un bois et jouant de la guitare et des instruments de cuivre. Sur une route s'avançaient des groupes nombreux. C'étaient des _Bons Templiers_[2] qui revenaient d'une excursion. Il les reconnut à leurs bannières aux inscriptions d'or. Ils chantaient chanson sur chanson, et ne s'arrêtèrent point de chanter aussi longtemps qu'il put les entendre.
[2] Membres d'une société de tempérance.
Nils ne put jamais depuis ce jour se souvenir de Gottland sans songer en même temps à des jeux et à des chants.
Un bon moment Nils avait regardé en bas; tout à coup il leva les yeux. Qui pourrait décrire son étonnement! Sans qu'il l'eût remarqué, les oies avaient quitté l'intérieur de l'île et volaient le long de la côte occidentale. La mer bleue et vaste s'étendait devant lui. Toutefois, ce n'était point la mer qui causait sa stupéfaction, mais une ville qui se dressait au bord de l'eau.