Part 7
Le plaisir me gagna. Cela veut dire qu’aimant Bernerette comme je n’avais cessé de le faire, je lui laissais, par mon plaisir, découvrir que je l’aimais, et combien. Le langage voilé de l’amour, elle le comprenait mieux cette année!... Je n’y prenais pas garde, tout d’abord, et je n’écoutais que mon plaisir: mais je vis tout à coup qu’elle connaissait, elle, la nature de mon plaisir, et qu’elle l’avait provoqué.
J’eus peur un instant; je m’arrêtai; je me contractai tout entier. Se distrayait-elle, en sa détresse, à me voir amoureux? Ou mieux: croyant bien mourir, me laisserait-elle l’aimer afin de connaître et de goûter au moins les sons des paroles d’un grand amour?... Oh! quelle heure je me souviens d’avoir passée, un après-midi, dans le parfum des giroflées et des roses, sous ce ciel de la côte qui me fait croire que j’ai un corps glorieux, comme on dit dans les catéchismes, et que mon âme est toute visible et flambante autour de ma tête, à la façon d’une auréole! La joie divine au dehors, la pire anxiété au dedans, oui, je me souviens de cette heure! Je voulus me promener: je prétextai le besoin de marcher; je m’en allai vers le Cap, et, tout en fuyant, je me retournais vers la petite agglomération qu’était le Beaulieu de ce temps-là, et j’y cherchais, pour ne voir que lui, le toit où s’étiolait, à la première heure de l’âge d’aimer, celle qui m’employait peut-être encore une fois à la servir, dans le plus cruel des emplois: lui jouer au vrai--dernier et beau divertissement--la passion amoureuse!
Je n’allai pas loin. Quand je revins, Bernerette avait la fièvre; on l’avait couchée; on me permit de lui souhaiter le bonsoir par la porte entre-bâillée; elle ne me regarda seulement pas. Je crus que c’était parce qu’elle était trop malade. Mais le lendemain elle me dit que ç’avait été pour me bouder.
Elle allait mieux ce lendemain-là. Sa santé était cahotée brutalement: un jour on désespérait d’elle, un autre on n’était pas certain qu’elle fût profondément atteinte. Je fus si surpris, si aise de voir Bernerette à ce point changée, que j’oubliai l’heure chagrine de la veille et mes horribles imaginations. On a pour les malades des attendrissements où tous les sentiments se fondent dans le seul désir de voir en eux la vie renaître. Aucune arrière-pensée toute cette belle journée. Je m’abandonnai sans me soucier de savoir si mon expansion, mon allégresse étaient ou non provoquées par l’habile et secret désir qu’a une femme de se sentir aimée.
Joë s’amusait à déchiqueter les oreilles de drap d’un malheureux pouf, et il le faisait zigzaguer sur le parquet et sur le tapis en poussant des grognements joyeux et dirigeant vers nous des regards si drôles que je me mis à jouer avec lui. Je lançais le pouf du bout de ma bottine, et Joë bondissait et l’attrapait parfois au vol par son oreille à demi-décousue. Nous riions, moi, de l’ardeur joyeuse du chien, Bernerette, de cela aussi et de moi-même. Madame de Chanclos nous surprit au milieu de cette scène, et elle me la rappela plus tard pour prouver que sa fille n’était pas alors dans un état à donner de l’inquiétude. Je me souviens qu’elle nous dit: «Comment! vous ne profitez pas de ce beau soleil!» et qu’elle ouvrit toutes grandes les portes sur le jardin.
--Mais, maman! Joë et le pouf de la propriétaire?...
Et Madame de Chanclos elle-même donna un coup de pied dans le pouf de la propriétaire, qu’elle envoya dehors sur une corbeille de primevères. Qu’on juge si la gaieté était pure!...
Bernerette se promena une heure dans le jardin. Dans ses bons jours, elle se sentait à peine affaiblie; on la suralimentait et elle était plus grasse qu’on ne l’avait jamais connue. Les giroflées et les violettes embaumaient l’air; Bernerette, comme moi, aimait le poivre de l’eucalyptus, dont on eût dit, par moments, qu’une main invisible saupoudrait la terre autour de nous. Je me disais, en continuant de jouer avec le chien excité: «Il n’est pas possible qu’elle soit dangereusement malade; elle est trop jeune, trop fraîche...» Et j’allais penser, tout comme sa mère: «Et je l’aime trop!» Oh! cher soleil!
A la fin de cette partie, quand nous rentrâmes, Bernerette s’étendit sur la chaise longue et parut sommeiller un instant; madame de Chanclos et moi nous nous taisions, la croyant endormie; mais elle me dit tout à coup, avant d’avoir rouvert les yeux:
--Henri!...
J’allai à elle; elle se redressa, cala des coussins autour d’elle, et dit:
--Asseyez-vous sur le pouf, s’il en reste, et que je vous remette un peu votre cravate.
Instinctivement je me retournai vers la glace, avant même de chercher le pouf. Elle dit:
--Non! non! Laissez-moi faire!... Et d’abord, mon pauvre ami, votre épingle était piquée de façon à ne pas vous mener loin... Ah! vous devez en semer...
Elle refit le nœud de mon plastron et repiqua l’épingle. Les sommets de la petite crête de sa main me frappèrent le menton. Elle me regarda en souriant, le temps d’un éclair, la physionomie très heureuse. Puis elle s’étendit de nouveau et parut sommeiller.
Qu’est-ce que cela voulait dire?
Je m’en allai pendant qu’elle reposait, et repris mon tramway de Nice, malgré les instances de madame de Chanclos qui voulait m’avoir à dîner. Le lendemain, madame de Chanclos m’attrapa dès l’antichambre. J’avais été bien cruel de ne pas rester la veille; Bernerette en avait pleuré.
En effet, le premier mot de Bernerette fut: «Jurez-moi, Henri, que vous resterez ce soir!» Je jurai. Elle était encore très bien ce jour-là; pas la moindre fièvre; un goût vif d’aller, de remuer, de jouer au soleil, et de l’appétit comme quatre.
Je dis à sa mère:
--Elle est sauvée, c’est sûr!
Madame de Chanclos me répondit:
--Parbleu!
Mais Bernerette, en s’asseyant sous un palmier, eut un mot inquiétant:
--Il y a des fruits, dit-elle, que je n’ai pas goûtés, n’est-ce pas? Je voudrais, oh! je voudrais tant mordre à tous!...
Je souris, et feignant l’indignation:
--Parlez-vous par parabole, Bernerette?
--Mais non! dit-elle; voyons! un brugnon, par exemple, eh bien, qu’est-ce que c’est que ça? Je n’en ai jamais mangé. Et il y a encore des goyaves, des caroubes, des arbouses... bien d’autres dont je ne sais seulement pas les noms et que je voudrais goûter...
--Vous ferez des voyages!... Pour le brugnon, les arbouses, il ne faut pas aller si loin!...
--Oh! mais tout de suite! dit-elle, tout de suite... Demain? la semaine prochaine? Non, non!... D’ailleurs, je n’y pense plus, c’est une fringale qui m’a passé comme cela... Tout de suite!... répéta-t-elle. Si c’est pour ce soir ou dans une heure, je m’en fiche!...
Elle m’avait vu tout à coup si malheureux de ne pouvoir satisfaire son désir, et peut-être en même temps de l’entendre exprimer un désir maladif et contenant je ne sais quoi de mauvais augure, qu’elle me prit la main et me la serra. Nous étions seuls dans le jardin, avec Joë; elle me dit:
--Henri! que vous me faites de la peine quand vous avez l’air malheureux!...
--Cela m’arrive donc?
Elle ne dit ni oui ni non; son regard sembla fouiller des histoires anciennes; elle prit une figure très grave. Son œil, que je suivais, s’arrêtait, dans la représentation du passé, à des points de repère. Enfin elle dit:
--Oui, cela vous arrive.
Et elle me serra tendrement la main.
Moi, je pensais: «Elle revoit dans sa mémoire toutes les fois où j’ai souffert par elle, et sa main qui me tient m’en demande pardon.» Et j’avais envie de lui dire: «Mais ce n’est pas la peine de me demander pardon! Si vous saviez seulement ce que c’est pour moi d’entendre le son de votre voix, si vous aviez entendu comme moi les quatre petits mots que vous avez prononcés: «Oui, cela vous arrive...», vous comprendriez que cela me suffit, que cela efface tout!» J’étais bien sincère, l’air qui frappait ses dents et que ses lèvres distribuaient en syllabes toujours précipitées me causait un ravissement inexprimable... J’oubliais réellement tout: je n’avais jamais, jamais souffert par elle...
Elle me dit:
--Henri!... Henri!...
Elle ne me regardait pas; ses yeux étaient fixés ailleurs; mais elle tenait toujours ma main. Je fis:
--Qu’y a-t-il?
Je sentais en elle un tourment singulier; elle pressait ma main dans ses mains; je crus qu’elle allait me dire quelque chose d’inespéré: par exemple, qu’elle m’avait aimé, qu’elle m’aimait.
Les larmes lui vinrent aux yeux et elle ne dit plus rien.
Quand je la quittai, le soir, elle me demanda:
--Henri, est-ce que vous seriez allé loin, tantôt, pour me chercher des goyaves, des caroubes?
J’eus l’air indigné qu’elle en doutât. Il lui passa, sur les lèvres seulement, un sourire.
De telles scènes me faisaient grand mal. Je m’en allais, le soir, les jambes et le cœur rompus. Je l’aimais tant, que j’étais, malgré tout, crédule; en fait, nul jeu de coquetterie n’eût été troublant comme ces tendres réticences, ces serrements de main muets et ces larmes.
* * * * *
Je passai une nuit folle. Mon supplice était de me moquer de moi-même et de me mépriser à cause des rêves trop beaux que j’osais faire. J’étais honteux, mais insensé. J’arrivai à Beaulieu plus tôt qu’à l’ordinaire. Mais j’avais oublié qu’il y avait ce jour-là du monde: des amis déjeunaient; ils passèrent l’après-midi; ils rentraient à Cannes et ne prirent qu’un train du soir pour y être à l’heure du dîner. On resta même un peu trop tard dehors, et Bernerette toussa; elle avait eu le tort de beaucoup parler aussi. Pourtant, elle n’avait pas eu un mot, pas un regard particuliers pour moi... Ah! la maudite journée.
Le lendemain, à mon arrivée, j’appris qu’elle avait eu la fièvre et qu’elle toussait. Je crus voir une jolie bulle de savon que j’avais moi-même soufflée un jour, et qui crevait. Bernerette! Bernerette! vous étiez donc décidément condamnée? Tous ces beaux jours de répit, c’étaient donc des duperies, des mensonges du beau ciel d’ici? Ah! bouche charmante! petites syllabes précipitées! ô volupté éphémère! Jamais, à aucun moment de ma vie, il n’eût pu m’être plus insupportable de me voir arracher Bernerette!
Quand je la vis sur sa chaise longue, affaissée comme du linge humide, je crus que j’allais la serrer dans mes bras et l’emporter pour la défendre contre cette mort qui semblait la tirer par en bas! Ma tendresse ne put se dissimuler ce jour-là. Dès que je fus seul avec la pauvre petite, je pris une de ses mains et j’osai la couvrir de baisers.
En même temps, un flot de paroles arriérées me montait à la gorge, m’étouffait et retardait le moment de lui dire que je l’avais toujours aimée, que je l’avais tant aimée! Elle vit bien ce que j’allais lui dire. Elle m’ôta sa main un moment pour porter un doigt à sa lèvre et faire: «Chut!...» Et elle me rendit sa main.
Je recommençai de baiser sa main en silence. Cette peau un peu trop chaude!... Ces fins doigts que le soleil pénétrait!... Ces petits os d’oiseau qu’on sentait à peine enveloppés!... Mes baisers sur cette frêle chose, c’était ma vie, dix-huit mois contrainte, qui s’épanouissait, fleurissait! Bernerette baissait les paupières; elle ne me regardait pas; mais sa figure, calmée, était d’une bienheureuse.
Nous ne fûmes pas longtemps seuls. Madame de Chanclos me dit:
--Mais c’est vous qui êtes souffrant, mon ami; Bernerette a bien meilleure mine que vous!...
En effet, j’étais vert d’émotion et Bernerette gardait sa physionomie paisible et aisée, malgré le rhume, disait-on, qu’elle avait contracté hier soir. Le temps était toujours splendide; nous allâmes, malgré le rhume, au jardin, après midi, et là, comme je ne pouvais lui toucher la main avec toute l’ardeur que je n’aurais pas contenue, je la suppliai:
--Pourtant, Bernerette, il faut que je vous dise!...
Elle sourit et referma les yeux; puis elle me laissa dire.
Je n’eus d’elle qu’un même mot, et elle le répéta toutes les fois que ma confession lui découvrait les crises d’un amour si vrai et si grand, que moi-même, à les exprimer, je frissonnais. Elle disait: «Henri!... Henri!...»
Nous étions, d’ailleurs, fréquemment interrompus. Sa mère passa une bonne partie de la journée avec nous. Cependant, comme nous rentrions au salon, emportant les pliants, Bernerette me dit tout bas:
--Vous m’avez fait du bien!
Là-dessus survint la visite d’un célèbre médecin de passage à Nice, que monsieur et madame de Chanclos avaient été poussés à consulter par leurs amis de Cannes, et quoiqu’ils jugeassent la chose inutile, l’avis du médecin de la famille suffisant bien. Le célèbre médecin commença par interdire absolument le retour à Paris, «même en mai, même en juin, même pour l’été, même pour l’année, et même pour deux années suivantes!» Telles furent ses propres paroles. Ensuite, il déclara que Beaulieu non plus n’était pas favorable, et ordonna Davos, la montagne, l’air «intégralement pur.» Monsieur et madame de Chanclos furent atterrés; ils vivaient persuadés que leur fille n’était pas atteinte, puisqu’on l’envoyait dans le Midi, qui n’est pas sérieux. On l’envoyait à Davos; ils la tenaient pour perdue.
Bernerette, elle, accepta très philosophiquement l’arrêt, non qu’elle eût sur l’ordonnance du séjour à Davos le préjugé de ses parents, mais parce que,--et je croyais bien l’avoir remarqué déjà, même dans ses jours de santé,--elle n’avait conservé aucun espoir de vivre. Je le vis à son œil indifférent, durant toute la journée où son père et sa mère, inaccoutumés aux épreuves, ne parvenaient pas à dissimuler leur tourment. J’en fus, quant à moi, très bouleversé, parce qu’après les aveux que je lui avais faits, qu’elle m’avait laissé lui faire et qu’elle avait accueillis avec tant de bonheur, cela ne lui laisserait donc pas de regrets, de mourir? Je lui en voulais beaucoup de sa résignation. Mais je ne partageais ni l’alarme soudaine et exagérée des parents, ni le calme désespoir de Bernerette. En tout cas, je devais la quitter dans deux jours pour rentrer à Paris; et je comptais sur l’air de Davos, comme on compte toujours sur quelque remède nouveau, ceux d’hier étant reconnus vains.
J’aimais tant, aussi! que je voyais uniquement l’heure présente ou celle qui doit aussitôt la suivre; et je savais qu’il m’en restait vingt-quatre à passer près de Bernerette, et que toutes seraient employées à lui redire mon amour. On m’eût affirmé que, dans vingt-quatre heures, moi-même je mourrais, qu’est-ce que j’eusse préféré faire, sinon ce que précisément j’allais faire? et qu’est-ce que j’eusse fait avec plus de frénésie et d’ivresse heureuse? Rien, rien.
* * * * *
Ces deux jours sont des plus beaux que j’aie vécus. Sans me laisser impressionner par une destinée trop sombre, je sentais bien que la menace en planait sur la tête de celle que j’appelais, ces deux jours-là, enfin! «ma petite bien-aimée». Ce n’est pas pour cela que je l’aimais davantage; mais tout de même je l’aimais mieux, et les mots, pour lui exprimer mon amour, étaient moins retenus par cette espèce de pudeur que j’ai à parler d’un grand sentiment. La disproportion se trouvait diminuée entre le lyrisme élevé du cœur et la médiocre vie: des paroles de passion y pouvaient tomber sans faire sourire celui même qui les dit et qui les pense.
Je m’abandonnai; j’épanchai mon cœur. Je ne souris pas. Bernerette non plus. Elle baissait les paupières, comme la veille, et elle avait la figure d’une petite bienheureuse.
Elle me prenait la main, quand nous étions seuls, et elle me la serrait tendrement. Je n’en demandais pas plus; n’était-ce pas beaucoup me dire?
J’obtins plus, cependant! Elle me confia tout bas, quand je lui dis adieu:
--Personne, jamais, ne m’a dit ce que vous m’avez dit, Henri!...
J’ai vu, tournées vers moi, à la lueur de la lampe, la petite figure adorée, la bouche qui martelait trop vite ces chères syllabes, les deux mains tendues!
Madame de Chanclos m’avait précédé dans l’antichambre. Je revins sur mes pas. Je me penchai de nouveau vers Bernerette pour lui baiser les mains. Elle ajouta:
--Personne ne me dira plus jamais... ce que vous m’avez dit...
Et j’entendis qu’elle sanglotait pendant que, de l’autre côté de la porte, je parlais à sa mère.
Pour la vingtième fois depuis le matin, madame de Chanclos me dit:
--Elle est perdue!... Elle est perdue!...
--Mais non! Mais non!
Et je citais des exemples de guérisons connues.
--L’essentiel, disais-je,--et que les médecins négligent trop,--est de maintenir un bon état moral...
Madame de Chanclos me prit la main et je vis une larme au coin de ses yeux.
--L’état moral, il n’y a que vous qui ayez jamais su le lui maintenir bon. Et vous allez nous quitter! Sans vous, que deviendra-t-elle? Elle va écrire, du matin au soir, comme elle fait quand vous n’êtes pas là...
--Elle écrit donc toujours? Mais qu’écrit-elle?
--Toujours, depuis sa maladie. Elle écrit sur du papier à lettres; elle enferme ce qu’elle écrit dans des enveloppes... qui ne partent pas, bien entendu: elle ne met ni timbre ni adresse. Un jour elle en a des piles; le lendemain, elle les fait brûler. «Mais, maman, puisque ça m’occupe!... Mais, ce sont mes secrets, tiens!...» Ou bien elle a le toupet de me répondre: «Ce sont des lettres pour saint Joseph, je les ferai porter à l’église...» Non! voyez-vous, de nos jours, les jeunes filles ne respectent ni Dieu ni parents!
Puis elle affecta de sourire; elle était très émue, la pauvre maman; elle eut quelques réticences, enfin elle me dit:
--Figurez-vous... il faut bien que je vous l’avoue, j’ai cru que ces lettres vous étaient destinées...
Je fis un geste d’étonnement, de dénégation, de protestation.
--Oh! reprit-elle, je l’aurais voulu, je l’aurais souhaité de tout mon cœur! J’ai en vous une confiance absolue; vous êtes le meilleur ami de Bernerette; j’autorise ma fille à vous écrire quand vous serez séparés; dites-le-lui vous-même; qu’elle vous écrive, cela lui fera du bien...
Et elle en revint à son idée, en clignant des yeux:
--Et puis, comme cela, je crois bien que quelques-unes des lettres qu’elle écrit iront à leur destinataire!... Ne dites pas non: vous n’en savez rien. Les jeunes filles, voyez-vous, celles même qui se croient audacieuses, ont bien des timidités. On griffonne du papier, on griffonne, mais on n’envoie pas le billet; c’est un peu comme lorsque nous crions bien haut: «Oh! à celui-ci, je vais lui dire son fait! D’abord, je lui dirai: «Monsieur!...» Mais on ne lui dit même pas: «Monsieur!...» On évite de le rencontrer.
J’étais confondu; je me retirai; madame de Chanclos ne me lâcha pas la main:
--Et vous, répondez-lui, je vous en prie! répondez-lui sans crainte. Elle n’écoute ni son père ni sa mère, mais ce qui vient de son ami est comme un oracle...
--Merci, madame! Au revoir, madame, à demain!
Ce dernier jour, ce fut Bernerette qui me pria:
--Henri! parlez-moi comme hier...
Et elle ne laissa perdre aucun des instants où nous nous trouvions seuls. Je la voyais se tapir, avec un petit frémissement des épaules, contre les coussins de sa chaise longue, comme un oiseau qui se met au nid; elle fermait les yeux et elle était toute prête à recevoir ma tendresse. Moi, je l’aimais trop, j’étais trop ému pour savoir parler. Je n’ai jamais compris l’éloquence amoureuse; quand on aime, on dit plus par ce qu’on ne dit pas que parce qu’on exprime. J’étais gêné aussi parce que, quand on dit qu’on aime, on parle surtout du passé. On dit combien, à tel moment, on a aimé, comment on a aimé tel jour: «Oh! tel jour, vous souvenez-vous? vous portiez une robe bleue?...» C’est toujours la même chose! Et le passé, c’était ma souffrance muette, ma jalousie. Je ne voulais pas parler de l’autre; je sentais que je commettrais une grande faute en parlant de lui. Mais j’aimais tant, que, parmi mes mots embarrassés et sincères, quelques-uns la touchaient, la pénétraient et semblaient vraiment l’inonder d’un bien-être inconnu d’elle.
Je m’enivrais moi-même, peu à peu, du bonheur que je semblais répandre, et je me souviens que je compris, un moment, que je serais capable, si cela continuait, de dire plus de paroles que je ne voulais et de les arranger plus adroitement, pour produire sur cette figure chérie un plus long ou un plus vif contentement. En pensant à cela, je m’en attristai et je m’arrêtai de parler.
Je dis à Bernerette:
--Oh! regardez-moi!
Elle s’arracha d’un rêve et m’ouvrit ses yeux. Mais ce n’étaient pas ceux de la figure bienheureuse qu’elle faisait quand elle baissait les paupières. J’en éprouvai un malaise soudain, incertain, indéfinissable, qui me fit lui demander, comme un secours pressant:
--Oh! Bernerette! dites-moi quelque chose, vous!
Elle me dit gentiment, tendrement:
--Henri!
Mais c’était du ton dont elle me disait si souvent: «Vous êtes mon meilleur ami...» Je faillis pleurer. Je tenais sa main dans la mienne; je me mis instinctivement à la baiser avec frénésie; et puis j’eus envie de baiser le bras, sous la large manche, et plus, si c’était possible. Ma main enveloppa ce bras, en pressa la chair; et cela éteignit tout à coup l’éclair qui m’avait secoué. La lueur avait été tellement rapide que si la commotion en persista en moi, je ne me souvins plus de sa cause. Un peu plus tard, quand j’y repensai, je l’attribuai au changement de temps brusque qui se produisit peu après, qui nous interrompit et nous occupa assez niaisement le reste du jour. La mer avait noirci tout à coup au large; on avait vu une barre sombre approcher de la côte, deux barques de pêche regagner Nice en amenant leurs voiles, les arbres du Cap se coucher alors que l’air était parfaitement calme autour de nous, puis, comme nous nous dépêchions de rentrer les chaises, la guérite d’osier arrivait toute seule à mi-chemin de la maison, plus vite que nous: c’était le mistral, qui ne fit plus relâche. Et chacun répéta, jusqu’au soir: «C’est tant mieux, car on regrettera moins de quitter ce pays par un mauvais temps.»
Dans la soirée, Bernerette me dit, à part:
--Je vous demande pardon, Henri, de vous avoir quelquefois fait de la peine: mais je ne savais pas!... Vous auriez dû me parler plus tôt!
Comme je ne répondais pas, elle ajouta:
--Moi, je vous remercie... C’est si bon! si bon, de se sentir aimée!
Je m’écriai:
--Quand on aime!
Elle ne répondit point à cela. Elle reprit:
--Quand je pense que j’aurais pu mourir sans avoir entendu les choses douces... les choses si douces... que vous m’avez dites!...
Elle se tut une minute. On entendait les rafales au dehors et une branche d’eucalyptus qui fouettait la persienne. Je répétai, un peu bêtement, mais poussé par la force de l’instinct:
--Je vous aime, tant!... tant!...
Elle referma ses paupières, comme elle l’avait fait si souvent pendant ces deux derniers jours, et elle dit:
--Que cela doit être délicieux!
Ce furent les derniers mots échangés entre nous deux seuls, parce qu’un domestique vint m’avertir que l’heure d’aller à la gare était sonnée. Ces derniers mots ambigus, que je n’avais pas le temps d’éclaircir, qui contenaient, à ce qu’il me semblait, de quoi me réjouir ou de quoi m’alarmer à jamais, je les emportai comme la relique suprême que nous laisse le plus souvent une femme: comme une énigme insoluble, déchirante.
Si elle m’eût aimé, elle eût dit: «Que cela _est_ délicieux!»
Mais peut-être pensait-elle: «Que cela _doit_ être délicieux de s’entendre dire: «Je vous aime!» quand on espère l’entendre encore le lendemain!»
Mais ne pensait-elle pas: «Que cela doit être délicieux... même sans espoir de lendemain, quand cela vient de celui qu’on aime?...»
J’eus de quoi méditer et ne pas dormir.
* * * * *