Le meilleur ami

Part 6

Chapter 63,907 wordsPublic domain

Claude Gérard ne vint pas. A la fin de la journée seulement, on s’avisa de se souvenir qu’il faisait bien difficilement des visites, et la raison pour laquelle on l’en avait tout bas excusé l’année précédente, à savoir ses succès de joli homme, n’était-elle pas bonne cette année? Oui, pour tout le monde; non, pour Bernerette. J’étais ému, moi, à la pensée de l’angoisse qui pouvait torturer Bernerette; mais quand le salon se vida, je m’aperçus bien, moi, qui connaissais Bernerette, qu’elle n’avait pas perdu sa confiance; elle ne souffrait d’aucune angoisse: son rêve édifié chaque jour par les soins assidus de son instinct vital même, qui en avait le besoin absolu, devait avoir atteint aujourd’hui toute sa consistance; il fallait d’autres coups pour l’ébranler! Tandis que je songeais à ce curieux mystère de l’amour, je m’aperçus aussi que j’allais me trouver presque seul et qu’on ne m’avait point prié de rester à dîner. Je saluai ces dames, qui ne me retinrent pas.

Dehors seulement, en même temps que le brouillard glacé du Ranelagh sur mes épaules, je sentis toute la gravité de l’événement qui m’atteignait: je n’étais plus rien dans la famille de Chanclos.

Le cœur de Bernerette gouvernait cette maison: je ne l’avais que trop remarqué lors de la méprise fâcheuse! Du jour où s’était imposée la certitude que c’était Claude Gérard que ce cœur voulait, tout l’espoir et le désir de la maison s’étaient tournés vers Claude Gérard. Le moyen, quand on est père ou mère, de ne pas croire que votre fille ne subjuguera pas qui elle a choisi? Le moyen, quand on possède de la fortune, de ne pas croire que le jeune homme qu’on a choisi acceptera?

Sur le quai de la gare de Passy, je retrouvai une dame qui était sortie cinq minutes avant moi de chez madame de Chanclos et qui attendait le train; elle me fit de tout petits yeux. Je lui dis:

--Quoi donc?...

--Ah çà! dit-elle, et non sans malice, seriez-vous le dernier à savoir?...

Le train arrivait d’Auteuil; il ralentit en produisant des grincements insupportables:

--Monsieur de Chanclos a fait un petit voyage en Bourgogne...

--Je n’en ai pas entendu parler.

--Ni moi. Mais mon fils qui faisait ses vingt-huit jours à Beaune l’a rencontré... C’est le pays natal de votre ami... Vous ne venez pas à Saint-Lazare?

J’allais à la gare Saint-Lazare; mais je dis:

--Non! non! je prends un train du Nord.

Et je demeurai onze minutes sur ce quai, à attendre le train suivant pour ne pas entendre parler du voyage de M. de Chanclos au pays de Gérard.

* * * * *

Je marchai de long en long; je m’impatientai; je me pesai à la balance automatique. La grande aiguille, mise en mouvement, oscilla, entre deux ou trois chiffres dorés; j’entendis dans la machine comme un petit râle prolongé de vieille femme; une claire sonnette tinta et, sur le ticket qui me glissa dans la main et qui portait d’un côté la photographie de S. M. la reine Ranavalo, et de l’autre, en trois couples de chiffres superposés, mon poids, dont je ne me souciais guère, je m’obstinai à composer avec ces chiffres, en retranchant 9, comme au baccarat,--quelle idée! je ne suis ni joueur ni superstitieux,--je m’obstinai à composer une date, une date du mois prochain, par exemple, une date qui devait être celle d’un inévitable malheur. J’obtins le chiffre 6. «Le 6 janvier, me dis-je en montant enfin dans mon train, le bel espoir de Bernerette et de sa famille croulera; comment? je n’en sais rien encore; mais il ne peut, en effet, tarder à crouler...» Un monsieur qui s’assit en face de moi, favoris blancs, large rosette à l’ancienne mode, un médecin peut-être, me regarda avec un intérêt gênant; c’est que je devais faire une figure assez singulière: mi-souriant à cause de ma puérilité, mi-terrorisé à l’idée de la catastrophe inévitable.

Je fus délaissé momentanément par la famille de Chanclos, non de façon à m’en pouvoir froisser, mais de façon sensible à un ami ancien et familier. J’espaçai mes visites et j’écourtai celles que je fis. Je crois que madame de Chanclos s’imaginait volontiers que tout le monde avait commis, à Paris comme à la Tourmeulière, la même méprise qu’elle-même à mon endroit; et l’on manifestait à présent pour dissiper ce malentendu. Peut-être aussi me faisait-on expier le tort que j’avais eu de ne le pas dissiper moi-même sans retard...

Dans la première semaine de janvier--où il n’y eut point du tout de catastrophe,--je me rencontrai chez madame de Chanclos avec Claude Gérard et je mangeai des bonbons qu’il avait offerts. C’était la première fois qu’on le voyait depuis la Tourmeulière. Chacun était si préoccupé de lui, on avait de lui tant parlé, tant pensé, tant imaginé, que, lui présent, si calme, si réservé, si peu brillant hormis par sa jolie figure, chacun se trouvait refroidi, embarrassé, désappointé. Il était là enfin! eh! bien, oui, voilà tout. C’était un joli garçon. Il ne montrait ni une joie particulière de se trouver là, ni une attention personnelle à mademoiselle de Chanclos; il était pareil à ce qu’il avait été avant la quinzaine à la Tourmeulière. Et cette quinzaine, alors, qu’avait-elle donc été? Un flirt entre une jeune fille et un joli garçon. Telle était la vérité banale, désespérément médiocre, tragiquement ordinaire, qui éclatait, à mes yeux du moins, en cette visite attendue pendant toutes les heures que contient une période de deux grands mois d’hiver, par le cœur enivré d’une pauvre petite amoureuse!

Claude Gérard se leva, au bout d’une demi-heure. On en fut tout étonné; on le pria de revenir dîner sans façon. Mais il était retenu. Il y eut, chez la maman et chez la fille, un court moment d’angoisse, bien apparent à tous, malgré le masque des sourires. Mais cela ne dura pas le temps même qu’on le remarquait; elles se tinrent bien toutes les deux; la mère y eut plus de mérite que la fille, car celle-ci n’avait pas fini d’espérer.

Comme on avait prié devant moi Claude Gérard de vouloir bien rester, on me pria tout de même. Mais, moi aussi, je prétextai que j’étais retenu.

* * * * *

Trois semaines plus tard, je fus invité à dîner pour le commencement de février. J’acceptai. Je dînai. Claude était invité; il avait refusé par une lettre qui fut jugée charmante.

Bernerette se trouvait de nouveau, comme tous les ans, disait-on, un peu anémiée par l’hiver. Mais elle n’avait pas cessé d’espérer.

Moi, je ne savais plus, ma foi, ce que devenaient Gérard et sa maîtresse; on ne me le demanda point, d’ailleurs. Tant que Bernerette espérait, elle était fière, presque un peu hautaine. Elle ne s’était abaissée que par désespoir et à bout de ressources; et je crois qu’au fond elle ne me pardonnait pas d’avoir été son confident, le témoin de sa détresse, et un peu aussi son valet...

Je me mis à bouder, ou, admettons plutôt, j’essayai d’oublier. Je croyais avoir oublié Bernerette lorsque, chaque samedi soir, je me félicitais de n’avoir pas été au Ranelagh; mais la vérité est que je m’en félicitais trop longuement et trop régulièrement chaque semaine, je m’en félicitais quelquefois le lendemain et pendant la moitié de la semaine suivante, et je passais l’autre moitié à me dire: «Je n’irai certes pas samedi!»

Enfin, les premiers jours de mars arrivèrent sans que j’eusse manqué à ma belle fermeté. Il est juste de dire que ces dames, de leur côté, semblaient tenir le même serment: je n’entendis pas une fois parler d’elles. Aussi dès la fin de février commençai-je à remplacer les petites félicitations que je m’adressais si complaisamment, par quelques marques de dépit, inavoué à moi-même d’abord, jusqu’au jour où je m’entendis frapper le sol de mon talon et dire tout haut: «C’est un peu fort!...» Ah! il fallut bien reconnaître que j’étais vexé, et que ce que je nommais à part moi «l’abandon» de la famille de Chanclos m’était extrêmement pénible.

Allais-je finir par retourner au Ranelagh? Capituler? Non pas! Voici le parti qui me sembla infiniment plus digne que d’aller au Ranelagh: aller chez Claude Gérard!

Il va sans dire que je ne voulus reconnaître aucune connexité entre ces deux démarches possibles, aller au Ranelagh, aller chez Claude Gérard. Cependant, pourquoi aller chez Claude Gérard? N’avais-je pas résolu, et ceci depuis un mois, de laisser tomber mes relations avec ce garçon? Oui. Eh bien! à présent, la démangeaison me prenait d’aller chez Claude Gérard! Et j’y allai.

Je sonnai et fus longtemps à la porte; je sonnai de nouveau; la petite bonne enfin parut, environnée de quatre personnes: on visitait l’appartement. Je demandai M. Gérard; la bonne me dit qu’il était sorti, «et qu’il n’y avait personne ici». Cet excès d’information me paraissait dissimuler bien gauchement la présence d’Isabelle; et comme j’élevais un peu la voix pour exprimer mes regrets de ne pas trouver là Gérard, une porte s’entr’ouvrit et quelqu’un chuchota:

--C’est vous? Entrez donc un peu!...

Et Isabelle se montra, agitant et frottant son peignoir: elle sortait d’un cabinet obscur où elle s’était tapie pendant qu’on visitait.

--Vous déménagez donc?

Elle me regarda avec cet air de dédain qu’on a pour les personnes mal informées de ce qui se passe. Et elle me fit entrer dans la salle à manger.

--Je vois, dit-elle, que j’ai du nouveau à vous apprendre!...

Elle parlait confidentiellement, et en outre, d’un geste, semblait couper toute communication entre ses paroles et la bonne, d’ailleurs retournée à ses affaires.

--Je ne veux pas la garder, dit Isabelle. Claude tient absolument à trancher net avec ce qui a été, comme il dit, son passé de garçon: nous avons engagé un valet de chambre.

--Peste!

--C’est peut-être une folie, d’autant plus que Claude, pour le moment, il faut vous dire cela, est à couteaux tirés avec sa famille. Mais c’était une de ses idées. Nous habitons rue de Moscou, à partir du 15 avril.

Je bredouillai quelques compliments et tentai de parler d’autre chose: et comment allait-il, Claude?... N’aurais-je pas la chance de le voir rentrer?

--Il est sorti pour affaires... Il s’en donne du mal, le pauvre garçon!... Vous pensez que ça ne va pas tout seul, quand on a les parents contre soi!... Enfin, c’est bien lui qui l’aura voulu; moi, je n’ai pas cessé de lui dire: «Je ne suis pas la femme qu’il te faut...» Qu’est-ce que vous voulez? c’était son idée.

--Comme pour le valet de chambre!

--Dites-donc, vous!...

Elle allait prendre mal la chose; je dus lui affirmer que je n’entendais faire aucune assimilation malséante. Elle dit:

--Oui, oui, mais vous riez, je le vois bien; vous êtes comme les autres! Ah! ce n’est pourtant pas faute de l’avoir averti de cela comme du reste: «Tous tes amis se ficheront de toi, tous...»

--Mais je vous jure...

--Vous pouvez jurer! ça n’empêche rien. Et si vous voulez savoir mon opinion, à moi, je vais vous la dire, c’est que si ce mariage se fait, j’aurai autant à m’en repentir que Claude!

--Allons! allons! n’exagérons rien!

--Voilà!... c’est cela même!... Vous croyez, vous aussi, que c’est moi qui excite Claude à m’épouser! Détrompez-vous! si j’avais voulu épouser quelqu’un à mon goût, ç’aurait été le petit blond, qui en fait une maladie à présent, parce que je le refuse; et si j’avais voulu faire un mariage raisonnable, mais là, sérieux, pour avoir la paix, la sécurité et... l’aisance,--je peux bien vous dire ça entre nous, car Claude n’est pas riche, tant s’en faut!--eh bien, je vous le jure sur la mémoire de mon pauvre petit enfant, c’est son père, à ce chérubin, que j’aurais épousé, et non pas un autre!

Je ne disais rien. J’ouvrais les yeux avec une certaine stupéfaction. Elle reprit:

--Vous allez peut-être dire comme cet autre hypocrite qui a dîné ici une fois avec vous et qui ne s’est pas gêné pour insinuer à Claude que je lui jouais la comédie?... La comédie? moi? non! Je n’ai pas assez de malice. On me l’a toujours dit, que je n’avais pas volé le Saint-Esprit, je finirai par le croire... Je vous ai dit la vérité vraie dès le premier jour: oui, le blond a voulu m’épouser. Quand le père de mon petit ange a su que ce jeune homme voulait m’épouser, c’est lui, à son tour, qui aurait bien fait n’importe quoi pour ne pas me perdre. Est-ce que je pouvais cacher cela à Claude? Non. Eh bien, dès que Claude a su cela, il s’est montré plus acharné que les deux autres: voilà la comédie; elle n’est pas de moi, comme vous pouvez en juger; elle s’est faite toute seule.

--Mais, hasardai-je, si, avant que la chose ne soit conclue, l’un des deux autres manifestait un acharnement plus vif que celui de Claude?...

Isabelle dit innocemment:

--Ça n’est guère possible: Claude m’a chambrée; je ne quitte plus d’ici!

Voilà tout le résultat que je tirai de ma visite chez Claude Gérard. En descendant l’escalier je sentis bien que je venais d’essuyer une déception. Était-ce pour n’avoir pas rencontré Gérard? Un peu: car il m’eût peut-être donné des nouvelles du Ranelagh!

Après, pour ne pas rire de moi, je me mis à rire de Claude Gérard en réfléchissant à son sort pitoyable.

Claude ne vint pas me rendre visite: en effet, étais-je sot! il avait bien trop à faire; en outre, il était gêné de m’annoncer son mariage; enfin, peut-être renonçait-il à ses anciennes relations pour faire peau neuve par le mariage. Et je n’eus de nouvelles du Ranelagh que par une carte postale illustrée qui m’arriva le jour de la mi-carême, et dont je regardai la jolie photographie de côte méditerranéenne, pendant deux minutes, en me faisant la barbe, avant de retourner seulement le carton, avant de me demander de qui il venait.

Il venait de Beaulieu (Alpes-Maritimes); il portait la signature de Bernerette au-dessous de trois mots: «Au meilleur ami», et de l’adresse où répondre: «Villa Cynthia».

Comment les Chanclos étaient-ils partis pour le Midi où ils n’allaient jamais et contre quoi ils avaient même une certaine prévention? Aussitôt habillé, je courus au Ranelagh. Je vis l’hôtel fermé. Je sonnai par acquit de conscience, et je resonnai. Le concierge de la propriété voisine s’approcha derrière un colley aboyant, et me dit que toute la famille de Chanclos était partie depuis six semaines, et que les domestiques l’avaient rejointe hier, «les patrons» ayant loué une villa à Beaulieu.

J’envoyai, à mon tour, une carte postale à l’adresse indiquée. Presque courrier par courrier, une carte m’arriva de Beaulieu, portant les signatures de Bernerette et de sa mère, avec quelques mots des plus gracieux.

Je ne pouvais que m’en tenir là et renvoyer, dans une quinzaine, un mot insignifiant au dos du «Palais de Justice» ou de «la Fontaine Saint-Michel». Mais avant que la quinzaine ne fût écoulée, je recevais de madame de Chanclos une lettre, cette fois! qui m’apprenait, en des termes que l’on s’efforçait de ne pas rendre trop alarmés, que Bernerette était «très sérieusement souffrante», que l’on avait quitté Paris précipitamment, que l’on était venu s’installer ici dans un hôtel «splendide et odieux», où n’avait-on pas eu le malheur d’être persécutés et de souffrir mille avanies, jusqu’à ce qu’enfin l’on comprît que le règlement s’opposait à l’admission d’une «personne qui tousse...»

Ces derniers mots me firent courir un frisson entre les épaules et j’oubliai, d’un coup, toute ma désobligeante aventure. Je crus même avoir de graves torts envers les Chanclos pour les avoir «abandonnés» deux longs mois, pour n’avoir point été là quand cette triste détermination dut être prise: partir pour le Midi, parce que Bernerette est «sérieusement souffrante». J’étais reconquis, réasservi; j’étais de nouveau prêt à exécuter le moindre désir formulé là-bas, dans cette petite anse maritime que je connaissais bien, entre la «petite Afrique» et le cap Saint-Jean: Beaulieu. Le désir ne manqua pas d’être formulé; on me nommait sans cesse «le meilleur ami», et Bernerette s’ennuyait...

Mais je ne pouvais m’éloigner de Paris: je venais d’être nommé d’office pour assister un pauvre bougre dans une affaire d’assises. Une correspondance de plus en plus régulière s’établit entre la villa Cynthia et moi; tantôt la mère, tantôt la fille m’écrivaient, ou bien elles joignaient leurs signatures au bas d’une carte postale où Bernerette avait rétréci autant que possible son écriture afin de bavarder davantage. Petit à petit, cet échange devint si fréquent, si nourri, que je pus en tirer la présomption que je demeurais vraiment pour Bernerette «le meilleur ami». Aux vacances de Pâques, je ne tins plus en place, et je partis pour Nice, qui est à Beaulieu ce que Saint-Malo est à Dinard... Je me souvenais de l’an passé... Mais rien ne m’eût empêché de recommencer toutes mes épreuves et d’en tenter d’autres encore.

Oh! les misérables aberrations de l’amour! Je m’acheminais vers la villa Cynthia, comme l’enfant prodigue vers la maison paternelle: en coupable. Dans ce chemin qui va de la descente du tramway, entre des oliviers et des murs, jusqu’à l’endroit où je savais que ma pauvre petite Bernerette toussait, mon émoi venait de l’avoir abandonnée! Et je me répétais: «Si j’étais demeuré près d’elle, je lui aurais bien épargné, voyons! de se faire tant de chagrin!...» Car une peine morale, je n’en doutais pas, avait ouvert les portes toutes grandes au mal qui la guettait.

* * * * *

Il faisait beau malgré un ciel nuageux qui n’était plus celui de février: des jardins jetaient par-dessus les murs leur trop-plein de roses, et quelque chose de vibrant, de chaud, de sain, une allégresse indéfinissable était dans l’air charmant. Je lus le nom de la villa; on vint m’ouvrir. Joë aboya; et je vis, tout de suite, à dix pas, dans le jardinet, sous des palmes, Bernerette enveloppée de couvertures, abritée par une guérite d’osier et écrivant sur ses genoux. Je la trouvai très rouge. Je la complimentai sur sa bonne mine. Elle me dit:

--Oh! oh! cela va passer: c’est la surprise.

Elle glissa la lettre qu’elle écrivait dans un pupitre qu’elle ferma à clef, et peu après, je vis qu’en effet sa mine était trompeuse.

Aux aboiements du chien, madame de Chanclos parut sur le seuil, vint au-devant de moi, en ouvrant son ombrelle. Elle me parla tout de suite de la santé de sa fille, qui, selon elle, s’améliorait. Je pensais qu’elle m’indiquait par cet optimisme le mot d’ordre: il s’agissait, avant tout, de réconforter l’esprit de la malade. Mais en particulier, plus tard, elle me parla de même: elle ne discernait pas plus les ravages du mal physique qu’elle n’avait soupçonné ceux de l’amour. D’ailleurs, elle me livra le fond de sa philosophie maternelle:

--J’aime trop ma fille, me dit-elle, Dieu ne peut vouloir me la prendre.

Et elle s’extasiait devant le soleil, devant les fleurs, devant la ravissante vue qu’on avait du perron, par-dessus les orangers, sur la baie, sur le cap, au loin sur la mer. M. de Chanclos, lui aussi, était gagné par le charme de ce pays; il avait pris le train d’une heure un quart pour Monte-Carlo. Ce qui le rassurait, lui, quant à sa fille, c’est que les médecins l’avaient envoyée dans le Midi, et c’est un fait patent qu’on n’envoie plus les vrais malades dans le Midi, qui les achève.

Bernerette, elle, pensait autrement; j’eus vite fait de m’en apercevoir; mais elle se voyait partir avec une résignation si douce que ceci me fut pénible plus que l’aveuglement optimiste des parents. J’eus, d’un coup, l’impression que cette maladie était un lent suicide. Timidement, peu à peu, je m’informai dans la maison, des origines de cette toux et de ce dépérissement. Une grippe vers la fin de janvier, d’abord; la guérison; puis une rechute assez rapidement combattue encore; enfin, à la suite d’une imprudence, la vilaine «bronchite» qui ne se terminait pas. A la suite de quelle imprudence? voilà ce que personne ne put m’éclaircir. «J’ai commis une imprudence», avait dit Bernerette; «elle a commis une imprudence» avait-on répété; et comme le plus pressé était de combattre les effets de l’imprudence, on s’était contenté de laisser à la cause initiale de la maladie cette vague appellation.

Je passai toute cette première journée près d’elle. Je m’attendais à ce qu’elle me parlât de Gérard: mais je lui aurais parlé de lui sans arrière-pensée, sans amertume: je l’attendais, j’y étais tout préparé et je m’étonnais de mon calme, quand l’idée me vint que j’avais peu de mérite à cela: Claude et Bernerette étaient séparés à jamais, par un mariage, par une mort menaçante! Elle ne me parla point de lui, et je sentis qu’elle n’affectait pas de ne point parler de lui; non, sa pensée semblait libérée de ce poids; on eût bien juré qu’elle l’avait une bonne fois rejeté: n’était-ce pas quand la malheureuse avait commis «l’imprudence»?

Pas un jour il ne fut question de Claude si ce n’est qu’en faisant allusion au séjour d’automne à la Tourmeulière, elle dit, à trois reprises: «Votre ami», mais en glissant, sans trébucher le moins du monde; et elle l’eût nommé plus gravement en le passant sous silence.

Du côté des parents, mutisme absolu touchant Claude. Ils étaient, à n’en pas douter, informés de son mariage prochain; ils se mordaient les pouces d’avoir un peu inconsidérément fait fond sur lui. Je suis persuadé qu’ils ne soupçonnaient ni la douleur ni le dépit possibles de leur fille.

Bernerette parut très franchement heureuse de me revoir; plus qu’heureuse: le premier jour, elle ne put maîtriser, par deux fois, une émotion violente, et elle eut des palpitations. La mère disait: «Elle est d’une sensibilité!...» Je rappelais à Bernerette tant de souvenirs! Et elle se voyait disparaître. Quand j’annonçai que j’allais reprendre le tramway de Nice, elle pleura; je promis de revenir le lendemain matin, et de déjeuner avec elle. Pendant près d’une semaine, je ne quittai presque pas la villa.

Taisant toujours le sujet dont je la croyais étouffée, Bernerette s’appliquait, semblait-il, à me faire oublier qu’il eût jamais existé entre elle et moi. Et je remarquais une chose: c’est que, du temps que ce sujet l’absorbait, quand elle ne m’en entretenait pas, elle ne me parlait que d’elle-même, disant sans cesse: «Oh moi!...» ou bien: «Au fond de moi, voyez-vous!...» Ou encore: «Si j’étais!... Si je pouvais!...» Aujourd’hui, et depuis mon arrivée à Beaulieu, elle ne parlait que de moi: «Voyons! et vous!... Oh! vous, je me doute bien!... Que ferez-vous?... Que feriez-vous?... Et vous, Henri quand vous étiez enfant?...» Jamais elle ne m’avait parlé comme cela.

Je résistais, comme il le faut faire toujours quand on vous dit: «Parlez-moi de vous-même!» et je détournais la conversation par vingt chemins de biais. Mais l’idée de Bernerette était fixée; elle me ramenait en souriant ou quasi fâchée au poteau planté par elle. On eût juré que je l’intéressais.

Je repris avec elle, pour ne point parler de moi-même tout à fait sérieusement, ce ton enjoué, ce demi-badinage qui nous valait autrefois de si agréables entretiens, avant l’inoubliable «soirée du 23». J’avais, dans ce temps-là, et j’ai encore, horreur de la conversation qui n’est que légère, mais plus horreur encore de la conversation sérieuse qui ne se pare point entre homme et femme, d’un certain air léger. Bernerette, autrefois, se plaisait à ces jeux, où l’on s’échauffe, où l’on s’enflamme, où l’on se blesse aussi, mais sans faillir à la convention adoptée que c’est en jouant qu’on fait cela. Aussitôt que Bernerette avait connu Claude, elle avait cessé de se prêter à cette manière: elle la réadoptait aujourd’hui avec joie; elle me dit même:

--Oh! il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que je n’ai causé!

Le plaisir me gagna. Si ce n’eût été la vilaine toux qui, de temps en temps, secouait Bernerette, j’aurais pu croire que nous étions encore à l’année dernière, à pareille date, ou peu s’en fallait, sous les premières feuilles des marronniers du Ranelagh. J’aurais pu oublier qu’un noir nuage avait passé.