Part 5
Aussitôt dans les champs, Claude me confia qu’il avait cru, l’avant-veille, avoir fait renoncer Isabelle au mariage; une rencontre définitive entre eux devait décider de la paix; mais au lieu de cette rencontre, elle le laissait se morfondre, la soirée entière, et elle lui envoyait le lendemain un «bleu» qui, disait-il, «lui avait fait beaucoup de peine». Qu’il était donc évident que la conduite d’Isabelle envers Gérard était déplorable, et que Gérard le sentait enfin, tout en s’efforçant de ne pas le croire... et qu’il était rivé à elle par quelque lien que la conduite d’Isabelle la plus fâcheuse ne briserait pas de sitôt!
Je lui dis:
--Enfin te voilà loin d’elle: l’absence, comme la nuit, porte conseil.
Il me confia:
--En venant ici, je n’ai voulu que mettre Isabelle à l’épreuve! moi parti, que décidera-t-elle? C’est ce que nous allons bien voir.
M. de Chanclos tint à lui faire examiner de près ses vignes. Gérard, fils d’un petit propriétaire bourguignon, avait le goût de la culture et quelques connaissances précises; ils s’accrochèrent par là volontiers l’un à l’autre. C’était une jolie terre que la Tourmeulière; et M. de Chanclos en raffolait. Il fut très content de Gérard. Gérard se trouva bien d’avoir marché beaucoup, tiré un peu, causé avec M. de Chanclos, parlé avec moi d’Isabelle. La première soirée, de même, se passa très convenablement: Bernerette ne voulait pas faire la coquette; Gérard ne pensait pas à se montrer galant. Je m’en voulus de m’être tantôt si effrayé de leur rencontre. Et bien, quoi! ils étaient là tous les deux! le feu ne prenait pas; Bernerette plutôt paraissait apaisée.
Gérard, le lendemain, attendait une lettre. Elle ne vint pas. Il s’informa de l’heure des courriers; il n’y en avait qu’un par jour; mais en allant au bureau de Langeais, vers quatre heures, il trouverait sa correspondance, lui affirma-t-on; et il fut tranquillisé. Puis on organisa une promenade à Langeais, en bande. Gérard n’y trouva point de lettre; mais on ne lui laissa pas le loisir d’en souffrir; une visite de la ville, un goûter, un retour en partie à pied sur la levée de la Loire; la causette, le long du chemin, avec de vieilles bonnes femmes troglodytes, assises au pas de leurs grottes et de qui Bernerette était l’amie; et puis le calme incomparable d’un beau coucher de soleil avant de remonter au château, retinrent Gérard de s’alarmer outre mesure de ce qui se passait à Paris; il fut un convive aimable, le soir.
--Crois-tu, me dit-il, le bougeoir à la main, en allant se coucher, que cette coquine ne m’écrit seulement pas!...
* * * * *
Gérard reçut cependant des nouvelles de sa maîtresse: il me le dit, sans rien ajouter, ce qui me laissa croire qu’elles n’étaient pas bonnes; mais elles ne l’irritèrent pas, d’où je conclus ou qu’elles annonçaient que la situation se maintenait simplement telle qu’elle était, ou que lui-même s’aguerrissait contre les inconvénients de la situation. Alors, n’était-ce pas que, par hasard, il se plaisait à la Tourmeulière?
Il avait plaisir à la chasse, les soirées étaient douces et les nuits reposantes.
Un jour, au milieu d’une bien jolie lande de bruyères roses d’où les toits du château émergeaient au loin et d’où l’on apercevait, par delà les cheminées et pignons, toute confuse dans une brume bleuâtre, la rive opposée de la Loire, il me dit:
--C’est curieux que tu n’aies jamais songé à épouser mademoiselle de Chanclos?
Je m’arrêtai et je regardai au loin, en me garantissant le visage avec la main.
--Mademoiselle de Chanclos n’épousera que qui lui plaira.
--Ne peux-tu pas lui plaire?
--Moi?... Non.
--Comme tu dis cela! Et les parents?...
--La donneront à qui lui plaira.
Nous marchions côte à côte, lui indifférent autant que moi à l’allure des chiens, ce qui me donnait à supposer qu’il poursuivait sa pensée... Mais il n’ajoutait rien. Je crus devoir insister:
--Ne t’ai-je pas écrit que je ne suis, moi, qu’un vieil ami, un camarade?...
Nous nous tûmes encore pendant un assez long temps. Un moment, Gérard s’arrêta et fit, des yeux, le tour des trois quarts de l’horizon.
--Saprelotte! dit-il, quelle jolie propriété!...
Et nous continuâmes de marcher dans l’interminable bruyère. Nous ne parlions pas. Je ne maîtrisais pas les battements de mon cœur. La silhouette de M. de Chanclos parut au bord d’un taillis, et je compris, à un signe de son bras, qu’il nous maudissait, pour ne pas chasser sérieusement.
Je me mis à combiner en moi-même divers types de phrases définitives, destinées à hâter l’achèvement de mon rôle vraiment par trop ingrat; et j’avais pris le parti de dire à Gérard tout bonnement: «Imbécile! tu ne vois donc pas qu’elle t’aime?» quand, au moment d’ouvrir la bouche, un déclenchement soudain se fit dans mon cerveau; je jugeai qu’un mensonge préalable était nécessaire pour éviter que Gérard ne me crût secrètement épris de Bernerette, et je dis:
--J’ai une maîtresse à laquelle je tiens...
Il fut étonné, sans doute, parce que je ne lui avais jamais parlé de maîtresse; et puis, peut-être, à cause de cela même, il me crut. Il me regarda et dit:
--Mariée?
Je soufflai confidentiellement:
--Oui.
Alors nous reçûmes l’algarade de M. de Chanclos.
Il y avait une particularité que j’avais remarquée depuis la première heure du séjour de Gérard à la Tourmeulière: c’était que Bernerette, souvent, trouvait ma présence importune. Elle me reprochait de savoir son secret!
Ce qu’elle eût supporté d’une gouvernante ou d’une amie, d’un homme la gênait. De sorte que mille manèges féminins qu’elle eût pu pratiquer vis-à-vis de Claude, et sans même se rendre soupçonnable de coquetterie, elle n’osait pas y recourir parce que j’étais là. Sa contrainte me faisait peine; mais cette retenue que Bernerette s’imposait à cause de moi, fut la seule attention qu’elle me témoigna en toute cette triste aventure; j’en venais à être flatté que, du moins, elle me traitât en homme. Dans l’excès de mon infortune, je l’avoue, je fus content quelquefois de pouvoir être gênant!
Que je fis donc bien de profiter de cette période relativement supportable! Elle ne devait pas durer.
Claude, lui, commença d’être touché de cette extrême réserve de Bernerette. Il avait coutume de voir les femmes, un peu partout, se jeter à sa tête, et il semblait bien ne s’être attaché jusqu’ici qu’à l’une d’elles, la seule qu’il eût pris la peine, tout au moins, de descendre chercher dans la rue. Au bout de quatre ou cinq jours, il fut visible que Bernerette l’intéressait, et il fit quelques pas pour le lui témoigner. Cela fut si visible que madame de Chanclos s’en alarma avant même que sa fille n’eût cru pouvoir s’en réjouir; elle s’en alarma, la pauvre femme, parce qu’elle croyait que Claude marchait sur mes brisées; et, voyant aussi bien que j’avais du souci, elle fut sur le point de me plaindre ou de me crier casse-cou, ou de s’indigner de ma lâcheté! Oui, le moment menaça où elle allait m’offrir ses soins pour me débarrasser de Gérard! Je fuyais la fille pour ne la point incommoder; je fuyais la mère pour qu’elle ne m’accablât pas de ses bontés! J’assistais à des événements qui ne revêtaient que pour moi la forme d’une tragi-comédie raffinée; à tout instant, à la rigueur, j’eusse pu quitter le spectacle, mais, soit entraîné par les premiers actes, soit empoigné par une douleur que le comique avivait à outrance, je demeurais à ma place. On connaît des cauchemars semblables, au cours desquels on se dit: «Je vais m’éveiller, parce que cela devient affreux,» mais aussitôt: «Tout de même, si l’on poussait plus avant!...»
Je me sentis quelquefois si désolé, que je riais, je ricanais tout seul. Il y a dans la douleur très profonde, et quand quelque dépit s’y mêle, une espèce de méchante joie et qui fait admirer ce que contient de vérité humaine l’esprit prêté par l’Écriture aux mauvais anges.
Un jour de pluie, où l’on était resté au château, où je m’étais enfermé dans ma chambre sous prétexte de mettre à jour ma correspondance, où l’on avait joué, en bas, aux petits jeux avec quelques voisins de campagne, je trouvai, en descendant, Bernerette transfigurée, la bouche, les joues, la poitrine, les yeux pleins d’espérance, un bonheur dans toute sa personne. Et Gérard était un peu chose. Je manifestai, à mon tour, en me mêlant à tous, une gaieté insolite, nerveuse, exubérante. Et je regardai l’œil de madame de Chanclos, qui pensait: «Il s’efforce de séduire, parce qu’il sent un adversaire...» Et je regardai Gérard qui pensait que je venais d’écrire longuement à ma maîtresse; et je regardai Bernerette, qui ne me regardait seulement pas!
Gérard se laissait-il donc prendre? Non, je ne le croyais pas; mais la vie lui était ici très aisée: elle le consolait de ses récents ennuis; un début de flirt avec une jeune fille l’amusait. En somme, je connaissais assez peu Gérard: était-il tout à fait insensible au fait d’être accueilli dans une gentilhommière, sans faste, il est vrai, mais dite «château» à cause de ses tourelles? dans une famille, non pas d’un rang hautain, assurément, mais qui n’eût peut-être pas fréquenté la sienne? et, sans y songer d’une manière précise, ne prévoyait-il pas que son vieux papa, en cultivant ses vignes, là-bas, en Bourgogne, serait flatté s’il le savait là? Dans la lande de bruyères, Gérard m’avait dit: «Saprelotte, quelle jolie propriété!...» Enfin, il était possible, à tout prendre, que Claude Gérard se laissât épouser.
Comme j’allais m’endormir, le soir de cette journée de pluie, une idée me secoua tout le corps, c’était celle-ci: «Ne se pourrait-il pas aussi que Claude en vînt à aimer Bernerette?» Je me soulevai du coup; je rallumai ma bougie. Voilà donc où j’en étais: je me résignais à ce que Claude épousât Bernerette; mais qu’il l’aimât, je ne pouvais le supporter. «Pourtant, me dis-je, à la lumière de ma bougie, c’est pour le bonheur de Bernerette que j’ai travaillé de mes mains à ce que ce mariage devînt possible, et son bonheur n’est pas qu’elle soit mariée, mais aimée!...»
* * * * *
Parce que ma présence gênait Bernerette, je m’étais mis à affecter une discrétion qui l’incommodait plus encore; on ne me voyait presque plus, si ce n’est aux repas et à la chasse. Je lui abandonnais son Gérard! Elle n’en était pas fâchée, certes; mais elle eût désiré que je fisse cela plus gentiment, et par exemple, sans paraître le faire. Je suis sûr qu’à part soi, elle m’envoyait à tous les diables; Claude, lui, était persuadé que j’avais des démêlés épistolaires avec l’imaginaire maîtresse; il me dit un certain: «_Tu quoque!..._» que je feignis de ne pas comprendre; mais depuis lors, je fuyais tout colloque avec Claude pour échapper à la nécessité désobligeante de lui faire de fausses confidences; pourtant je ne voulais point paraître éviter Claude, de peur qu’il ne soupçonnât ma pensée véritable. J’étais dans la maison comme un animal aux abois. M’enfuir!... Ah! m’enfuir!... N’étais-je pas libre? Ne pouvais-je partir demain? ce soir même?... Oui bien! mais--comprenne qui pourra--je ne voulais pas m’en aller! Je montais précipitamment dans ma chambre; je faisais ma valise. Je la défaisais; je descendais l’escalier pour aller me mêler à tout le monde: à peine en bas, je remontais et je recommençais ma valise. Je l’envoyais d’un coup de pied, à l’autre bout de la pièce; je m’étendais, exténué, sur mon lit. Deux jours de suite, j’exécutai ce manège après déjeuner. Le temps était mauvais; on ne chassait guère; les journées me semblaient interminables. Et la pire de mes pensées était que, bon gré, mal gré, d’ici peu de temps, il faudrait renoncer à ces journées!
Qu’avais-je le plus désiré en ces derniers temps? Que la méprise, la fameuse méprise de monsieur et de madame de Chanclos, de leurs amis, de leurs voisins, de leur personnel même se dissipât. Eh bien! elle se dissipait la méprise! Oh! je vous prie de croire qu’elle se dissipait. Elle se dissipait sans qu’un seul mot eût été prononcé, ni par Bernerette qui ne voulait pas le prononcer ni par madame de Chanclos de qui je l’avais tant redouté, ni par moi enfin à qui la plus disgracieuse démarche était ainsi épargnée. Elle se dissipait, et j’en souffrais comme d’une perte irréparable; à certains moments, comme d’une insulte. Mais je tenais à assister à ce transport des attentions, des obséquiosités, des sourires entendus, que parents, amis, domestiques même effectuaient--oh! avec quelle aisance et quelle calme promptitude!--de moi à mon voisin, à «mon ami» Claude Gérard.
Claude Gérard avait été invité «pour une huitaine de jours». La semaine touchait à sa fin. De la façon qu’allaient les choses, il était à prévoir qu’on le prierait de prolonger son séjour, et, ma foi, qu’il l’accepterait. M’en aller avant lui, n’était-ce pas par trop avoir l’air de céder la place? paraître trop l’avoir précédemment tenue? Je me disais cela pour me donner prétexte à demeurer à la Tourmeulière!
* * * * *
Madame de Chanclos et Bernerette me heurtèrent dans l’escalier et me dirent à peu près simultanément:
--Ah! nous allions frapper chez vous!...
Que me voulaient-elles? Elles venaient me prier de rester jusqu’à la Toussaint: le baromètre remontait lentement mais sûrement; le _Journal d’Indre-et-Loire_ annonçait de beaux jours. Je dis:
--Mais non! c’est impossible; je dois rentrer à Paris; et tenez! ma valise est faite!
Elles furent sincèrement désappointées, cela était visible; elles insistèrent de la façon la plus aimable; je ne démordais pas d’une résolution prise soudainement, je ne sais trop pourquoi, au moment même où ces dames m’avaient abordé dans l’escalier. Madame de Chanclos mit un feu inusité à me retenir. Je disais: «Mais non!... Mais non!...» sur un ton qui devait, je l’imaginais, leur faire entendre que j’étais très malheureux chez elles. Bernerette ne disait plus rien. Peut-être enfin comprenait-elle; peut-être enfin me prenait-elle en pitié? Moi, m’obstinant à ne pas leur donner de raison positive pour m’en aller, je disais toujours: «Mais non!... Mais non!...» Les larmes vinrent aux yeux de Bernerette. Je crois qu’elle ne fut jamais plus cruelle pour moi qu’à ce moment. Je ne pus faire autrement que de céder.
Et cinq minutes plus tard, Claude me prenant à part, me confiait:
--Je suis bien content que tu aies consenti à rester, parce que je venais de dire à ces dames qui insistaient beaucoup: «Eh bien! que ce soit Henri qui décide!...»
Je ne me sens pas, après dix ans écoulés, la force de décrire ce que je vis pendant les quelques jours que nous restâmes à la Tourmeulière. Tous les amants malheureux, tous les pauvres jaloux savent ce que c’est que la torture des petits jeux, des gages, des apartés dans un salon, des rencontres possibles dans le dédale des corridors, et du choix des places dans un break de promenade; ce que sont les mots spirituels que la coquetterie attise, et les termes d’ineffable niaiserie que l’amour inspire; ce que c’est que la beauté, le plaisir, le bonheur... des autres!...
La voix de Bernerette! Le miracle de son visage transformé! Du sang, des formes, de la vie, et quel charme de jeune ressuscitée! Que la mort embellit un être quand, l’ayant touché du doigt, elle se retire et fait grâce! Et la fête dans toute la maison, la reconnaissance presque sans mesure manifestée au sauveur! J’avais joui de quelque chose d’analogue, ayant produit un peu du même effet, quand je n’étais que le précurseur!
Eh quoi! n’étais-je pas satisfait? Pour sauver Bernerette, ne m’étais-je pas fait gloire de me sacrifier? Oui, oui! l’homme en moi participait à la joie générale et se félicitait d’avoir contribué à ce que Bernerette fût revivante et heureuse. L’homme en moi pensait qu’il eût fallu un monstre pour ne pas se réjouir du résultat obtenu. Mais c’est qu’un monstre était en moi, vraiment, celui qu’autrefois on nommait le perfide Amour; et il me soufflait que je n’avais à aucun moment espéré que cela pût si parfaitement réussir!...
«Tu as joué avec Claude, me chuchotait le monstre, comme on joue avec le feu, quand on espère bien ne pas se brûler les doigts. Tu as fait venir Claude, oui; mais tu le savais prisonnier! Tu l’as offert à Bernerette, oui, mais tu voyais la chaîne par laquelle Isabelle le tenait!...»
Nous partîmes, je m’en souviens, le lendemain de la Toussaint, par un temps humide et frisquet, et l’on essaya encore de nous retenir sous le prétexte que c’était le jour des Morts; mais Claude atteignait la dernière limite de ses vacances; ses fonctions le rappelaient. Mesdames de Chanclos, d’ailleurs, devaient quitter la Tourmeulière dans la quinzaine; on se donna rendez-vous à Paris: la glace était bien rompue, cette fois! Claude promit, sans arrière-pensée, d’aller au Ranelagh.
Comme nous avions un arrêt de quarante minutes à Saint-Pierre-des-Corps, nous déjeunâmes au buffet tout à notre aise; nous étions seuls et je dis tout à coup à Gérard:
--Eh bien!... et Isabelle?
Il fit claquer sa langue, secoua la tête et prit son temps pour me répondre; puis il me confia que, dans le fond, Isabelle était un peu rosse. Et il m’expliqua pourquoi. Je le savais bien. Mais je vis que Claude n’ignorait rien, ni des relations d’Isabelle avec le père de son petit, ni des dernières manigances à propos du mariage. Il avait été contre elle extrêmement irrité; il la chargeait un peu lourdement, trop même; et j’en fus choqué, car, en définitive, la faute d’Isabelle n’était que de chercher le mariage.
C’est d’elle que nous parlâmes exclusivement, durant le trajet, et point du tout de la Tourmeulière. Il se relâchait sensiblement de sa sévérité envers Isabelle, à mesure que nous approchions de Paris. Je lui dis:
--Mais, vas-tu la revoir?
--Oh! oh! fit-il, je lui tiendrai la dragée haute!...
Nous descendîmes, notre valise à bout de bras, notre fusil gainé, en bandoulière. C’était, dans ce temps-là, à la vieille gare d’Orléans. Au travers d’un treillage derrière lequel parents et amis attendaient les voyageurs, je reconnus parfaitement Isabelle. Mais je n’en avertis pas mon compagnon: venait-elle là pour lui? Nous passâmes l’étroit défilé que gardent les employés de l’octroi, et Isabelle vint se jeter au cou de Gérard.
Debout, à la portière du fiacre où il avait installé Isabelle, et comme j’allais les quitter, il me confia:
--J’ai voulu faire une expérience: je l’avais avertie de mon arrivée. Elle est venue.
Je dis:
--C’est gentil de sa part.
Il sourit et rejoignit sa maîtresse.
Et six semaines s’écoulèrent sans que j’entendisse parler ni des Chanclos ni de Claude Gérard.
Dans le commencement de décembre, un matin, chez moi, Claude Gérard fit passer sa carte.
J’achevais de m’habiller devant la glace; je me vis légèrement pâlir. Que me voulait Gérard? Il était homme à venir me demander conseil, à m’avertir tout au moins, en qualité d’ami commun, s’il avait résolu quelque démarche touchant Bernerette.
Je le fis attendre un peu; je me préparai. Enfin:
--Bonjour, Gérard, comment vas-tu?
Il s’excusa de venir me trouver si matin; mais l’après-midi l’on ne se rencontre guère, et il me devait, dit-il, quelques remerciements pour les petites vacances en Touraine qu’il n’eût point prises, en somme, sans mon intermédiaire...
--Tu es bien bon.
... Et qui lui avaient été agréables et profitables... qui lui avaient donné beaucoup à réfléchir...
--Ah!
--A propos, comment vont ces dames?
--J’allais te le demander, dis-je en souriant: je suis sans nouvelles.
--J’ai reçu ce matin, me dit-il, un bout de mot; tu ne peux manquer d’avoir le même; il s’agit d’un dîner... déjà!
--«Déjà!» répétai-je, étonné du sens qu’il semblait donner à ce mot.
Et en même temps, je sonnai ma domestique afin de savoir si, moi aussi, j’avais «un bout de mot». En effet, je l’avais; le même que Gérard: une invitation pour le 15.
--Eh bien! dis-je, voilà une excellente occasion de nous rencontrer!...
Et par là, je semblais bien un peu lui dire: «Nous nous serions aussi bien rencontrés seulement le 15!...»
--Mais c’est que..., dit-il, hésitant, c’est que je ne crois pas pouvoir y aller...
--Ah!
Il me fournit deux raisons pour ne pas être de ce dîner. C’était une de trop. Ces raisons étaient des prétextes. Mon cœur palpita. Je pensai à mon amour, à ma jalousie, au sort de Bernerette qui allait être encore remis en suspens, plus gravement que jamais, après l’espoir né à la Tourmeulière.
Et il se tut sur les Chanclos, me parla du Palais et de petites affaires du Conseil d’État. Puis, tout à coup:
--J’ai un poids sur la conscience, dit-il; il faut que je m’en délivre pendant que je te tiens. Voilà!... Je t’ai parlé inconsidérément d’Isabelle, sur le coup d’une petite pique entre nous deux. Tout ce que j’ai pu te dire de fâcheux à propos d’elle, est faux; je ne pensais pas ce que je disais, et quant aux minces fondements sur lesquels s’étayait ma rancune: néant! Je m’étais bel et bien fourré le doigt dans l’œil jusque-là!...
Je lui faisais signe qu’il était inutile d’insister. Mais il ajouta:
--Te rappelles-tu ce que je t’ai dit moi-même, à plusieurs reprises: «J’ai voulu la mettre à l’épreuve?...» Oui! Eh bien! elle faisait de même: tout avait pour but de me mettre à l’épreuve!...
--Tout est bien qui finit bien, dis-je en riant.
Il se leva; il était soulagé. C’était pour cela qu’il était venu.
Que devais-je faire, moi, de cette invitation pour le 15? L’accepter, n’était-ce pas rendre plus sensible l’absence ou l’abstention de Gérard? Que penserait Bernerette en ne le voyant pas?... et en me voyant? «Ah! celui-ci est toujours prêt!» Et elle m’en voudrait d’être à sa disposition, tandis que celui qu’elle désire se dérobe. M’abstenir?... On dirait: «Ces jeunes gens, on ne les tient pas!...» On assimilerait le cas de Claude Gérard et le mien. Ainsi j’innocentais un peu Claude!...
Cependant si Bernerette souffre par l’absence de Claude,--ce qui est probable,--elle brûle de s’informer, elle veut m’interroger, savoir si Claude m’a confié quelque impression sur son séjour à Langeais, sur elle-même!... Alors, avouer à Bernerette que Claude est ressaisi par sa maîtresse!...
J’avais, moi, envie de voir Bernerette, car sa pensée me tourmentait sans cesse. Mais j’éprouvais une aversion insurmontable à l’entretenir de son amour; je crois même qu’elle s’en était aperçue déjà à la Tourmeulière, et, à partir de ce moment, ne m’avait-elle pas traité en ennemi? Et l’idée que j’étais son ennemi m’était plus odieuse que celle de lui parler de Gérard.
Elle avait découvert que je ne la servais qu’avec dépit; et peut-être que je l’aimais! Dès lors, combien devait-elle me haïr? Dans la proportion de ce qu’elle aimait l’autre. Non! non! Je n’irais pas au Ranelagh le 15!
J’écrivis que j’étais empêché. Puis je me mordis les pouces pour avoir écrit cela. Le 15, toute la journée, je ne tins pas en place; que n’aurais-je pas donné pour entendre, dans un coin du salon, le soir, Bernerette me parler, fût-ce de Claude!...
A part moi, j’attendais un de ces mots de madame de Chanclos, comme j’en avais tant reçus, me priant de venir le jour qu’il me plairait. Mais le mot, je ne le reçus pas. Je pensai: «On attend ma visite...» J’allai faire ma visite avant Noël. Je me trouvai perdu dans une assemblée nombreuse. Bernerette n’avait pas encore pris d’inquiétude; elle était jolie à un point qu’elle n’avait jamais atteint, un peu nerveuse, toutefois, car elle attendait la visite de Claude. On parla de lui; on parla de sa visite probable, comme on l’avait tant fait l’année précédente.
J’admirais, en tremblant, la confiance que se crée l’amour, inconsidérément, et pour cela seul qu’il s’en nourrit.
Tout le monde savait que Claude Gérard avait passé une quinzaine de jours à la Tourmeulière; et les cinq ou six femmes qui s’étaient particulièrement intéressées à lui poussaient de petits «Ah! ah!...» fort entendus; et les langues allaient.