Le meilleur ami

Part 3

Chapter 33,917 wordsPublic domain

D’ailleurs, les deux romans l’avaient également ennuyée. Elle jouait au tennis; elle était très courtisée, car sa langueur lui donnait un grand charme. Elle s’obstinait à prendre des bains de mer: Dieu! qu’elle était jolie, coiffée d’un petit foulard bleu d’azur, d’où s’échappaient des cheveux blonds qui faisaient les rebelles!... Et jamais, non, pas une fois, le nom de Gérard ne fut prononcé entre nous. Une des «Cinq ou six» était à Dinard; elle dit un jour, à la villa, en décrivant un certain Anglais, champion au match de tennis:

--Figurez-vous un Claude Gérard blond.

Bernerette ne sourcilla pas, ne chercha pas à voir l’Anglais. Je m’en assurai. Elle le vit une fois, par hasard, et ne dit rien de lui, n’eut pas un trait qui bougea.

C’était bien ce qui pouvait arriver de plus grave. Qu’il eût donc mieux valu qu’elle parlât de Gérard à tort et à travers!

* * * * *

Nous fîmes, un beau jour, le merveilleux petit voyage de la Rance. On prend un bateau à Saint-Malo le matin, on remonte le cours de cette rivière sinueuse aux bords de verdures déchiquetées, on va visiter Dinard, on revient le soir, et la nuit vous prend à demi échoués, faute d’eau, à marée basse. On attend, anxieux, entre des prairies et des arbres, le secours indispensable de la mer; enfin on perçoit son bruit de cavalerie lointaine, et aux dernières lueurs du crépuscule, on la voit accourir, comme à un rendez-vous, à un relais; elle supplée la rivière tarie et vous remporte à cet estuaire admirable où l’on voit d’un coup, au sortir des ténèbres, les feux de Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.

Sur le pont, à l’avant, Bernerette et moi, assis l’un près de l’autre, quand l’obscurité fut tombée, quand la mer, longtemps attendue, eut soulevé notre bateau sur ses eaux vigoureuses, quand un bien-être indéfinissable nous eut engourdis, quand l’odeur de l’air salin mêlé aux parfums de la campagne nous eut grisés, nous sentîmes tous les deux que des minutes inoubliables s’écoulaient. Nous avancions, nous avancions dans l’ombre; des ormes tordus, des peupliers frais et frissonnants, des meules de foin semblaient courir; l’air nous fouettait comme une averse; on n’entendait que le bruit sourd et régulier de la machine et la friture de l’eau coupée par l’étrave du vapeur; chacun, instinctivement respectueux de ces belles heures, se taisait; on désirait que le voyage durât longtemps, longtemps; et l’on savait que l’arrivée dans l’estuaire lumineux était plus magnifique encore que le voyage. Nous avions eu tant d’intimité, Bernerette et moi, depuis quelques semaines, tant de plaisir commun aujourd’hui, une si voluptueuse entente dans ce voyage nocturne, qu’elle put, sans que je m’en étonnasse, me prendre la main. Je la lui abandonnai un court instant. Ma complaisance fidèle lui laissait croire que je suivais sans cesse son rêve secret, en ami dévoué. Je le suivais bien, mais d’une autre manière. Ah! fallut-il qu’elle en fût possédée, et obsédée, et toute gonflée, de son rêve! Elle me dit, ma main dans la sienne:

--Henri! Henri! dites-moi, où croyez-vous qu’_il_ soit, en ce moment-ci?...

Je ne lui répondis pas; je retirai doucement ma main. Elle ne m’en demanda pas plus, d’ailleurs; son cœur trop plein avait crevé; c’était fait.

Dans le silence, dans la nuit, se prolongèrent nos émotions, à tous deux. Je fus content qu’elle ne pût pas voir ma figure qui, malgré une si forte préparation, ne manqua pas d’être secouée, et de son côté elle put croire que je ne la voyais pas pleurer. Et, lorsqu’elle fut un peu calmée, elle soupira, se pencha vers moi et murmura:

--Quelle confiance ai-je en vous pour vous en avoir tant dit!

* * * * *

Je souris parce que son énorme aveu avait tenu en une petite syllabe: _il_. Elle crut que mon sourire était encore de bonté, et je vis bien qu’elle n’avait pas un seul instant soupçonné mes émotions véritables. A l’extrémité où je m’étais laissé entraîner, je ne pouvais plus compter de sa part sur aucune pitié, elle ne me ferait désormais grâce de rien, l’atroce petite amoureuse!...

* * * * *

Nous arrivions dans l’estuaire; je remarquai tout haut comme il était beau; je nommai les feux; c’était une ressource opportune, cela me donnait quelque contenance et m’excusait de ne rien dire.

J’eus malgré moi, de la rancune contre Bernerette. Que nos sentiments sont étranges parfois! Celui-ci me surprit. Je méditai à ce propos toute la soirée, en me promenant, solitaire, sur les remparts de Saint-Malo. Comment pouvais-je en vouloir à Bernerette à cause de son aveu? Je connaissais son secret; j’en suivais, jour par jour, depuis plusieurs mois, la marche souterraine. J’avais, qui plus est, accepté tacitement le rôle d’ami muet des choses de son cœur; autrement dit, son aveu m’était fait depuis longtemps, puisqu’il s’était laissé deviner; la formule seule de l’aveu manquait; eh bien! elle avait été prononcée enfin! Voilà tout. Mon étonnement, mon mécontentement me découvrirent les résignations hypocrites du cœur. Je me croyais résigné; ma raison seule l’était; mais la passion, le noyau sauvage que n’atteignent pas les opérations de culture pratiquées à l’épiderme ou dans la pulpe du fruit, projetait un jus amer qui me donna un moment la nausée. Je vis qu’en ses profondeurs, ma passion, cette bête, elle, espérait toujours.

Et puis il fallait aussi tenir compte de l’effet magique de la formule. On a beau dire, tout ce qui reste inconsacré par le «verbe» est presque négligeable, et l’amour, quel qu’il soit, a besoin, pour avoir vie, du traditionnel «je vous aime». Bernerette, par un détour délicat, il est vrai, m’avait donc dit: «Je l’aime!»

En une soirée, sur les remparts de Saint-Malo, et en une nuit, à l’_Hôtel de Chateaubriand_, je dus recommencer à envisager la réalité face à face, et me cheviller une résignation plus profonde et plus solide, comme si depuis deux ou trois mois, en vérité, je n’avais rien fait!

Rancune, raison, résignation! Je devais partir deux jours après le voyage de la Rance; j’en restai huit à Dinard.

Le premier jour, avec la fermeté, l’orgueilleux courage d’un stoïcien, j’affrontai Dinard; et tout ce qui eût pu m’arriver de douloureux par Bernerette eût été reçu par moi avec l’ivresse du martyre. Mais le hasard voulut qu’il ne m’arrivât rien, rien de désagréable; Bernerette joua au tennis, prit son bain, fut courtisée, et se montra gentille avec moi, comme à l’ordinaire. Nulle allusion à l’énorme aveu.

Et les jours suivants, j’espérais qu’elle ne me reparlerait plus jamais de Gérard, plus jamais de son amour! Cela me paraissait improbable; mais je me disais: «Elle n’a pas repris ce sujet dès le lendemain de l’aveu, alors que c’eût été si facile... Il lui faudra maintenant un nouvel effort pour rouvrir une porte qui n’a cédé une première fois qu’à la pression de circonstances tout extérieures... Enfin, elle ne me parlera peut-être jamais plus de cela!...»

Et un autre jour, encore, je pensai: «Ne serait-il pas possible qu’elle oublie Gérard?» Je promenai beaucoup ce refrain sur les remparts de Saint-Malo: «Ne serait-il pas possible qu’elle oublie Gérard?...»

Enfin, quand je quittai Dinard et Saint-Malo, Bernerette me fit des adieux tout à fait tendres, puis elle me mena dans une encoignure et me dit:

--Vous tâcherez de ramener votre ami au Ranelagh cet hiver?

Ce fut moi qui rougis. Elle n’eut pas encore la moindre idée d’avoir pu me peiner; elle plaisanta même à cause de ma rougeur:

--Oh! dit-elle, aurai-je commis une inconvenance?

Puis il y eut des poignées de main, des adieux répétés, une fausse sortie par le jardin, une fausse sortie par la plage, et des offres d’aller un peu me conduire, et des mots d’aimable tristesse qu’inspirent les séparations. Par-dessus la barrière, en présence de ses parents, Bernerette me cria:

--C’est juré?

J’entendis sa mère qui demandait:

--Quoi donc?

Je fis signe, en souriant, que j’avais compris, moi, et que c’était juré.

J’avais laissé Bernerette en bien meilleure santé qu’elle n’était lors de mon arrivée à Dinard. Le sort a de ces ironies: j’apportais à Bernerette un peu de la présence de Gérard, parce qu’elle avait confiance que par moi elle pouvait être rapprochée de lui! Trois semaines après mon départ, je recevais une lettre de madame de Chanclos qui me donnait de mauvaises nouvelles de sa fille: elle ne me cachait pas son regret que je fusse si tôt parti de Dinard, puisque avec mon séjour là-bas avait coïncidé une véritable résurrection de la pauvre enfant. Et l’on pouvait voir, dans cette lettre, que Bernerette n’avait point fait de confidence à sa mère, et--ce qui était plus grave et plus douloureux pour moi--que sa mère était en voie de commettre une cruelle confusion. Je devinais la confusion à ceci, que cette lettre d’une mère qui décrivait l’état inquiétant de sa fille n’était pourtant pas une lettre affligée. Madame de Chanclos avait cru découvrir finement la cause du mal dont souffrait sa fille: des allusions à mots couverts, et quasi riantes, y étaient faites. C’est ce demi-sourire qui m’était le plus pénible. Elle croyait, connaissant la cause, posséder le remède, et elle semblait me dire, d’un ton beaucoup plus chaud que de coutume: «Mon ami, il ne tiendra qu’à vous!...» Oui, oui, j’apprenais maintenant que si Bernerette m’avait aimé, on me l’eût bien volontiers donnée!

La situation devenait intenable. Un tel quiproquo ne pouvait durer. Que Bernerette ne parlait-elle à sa mère! Mais je savais bien que l’amour-propre l’en empêchait: elle n’avouerait jamais son amour pour un jeune homme qui n’avait pas seulement paru la remarquer. Mais elle m’avait bien fait, à moi, son aveu? Oui, mais j’étais, moi, l’intermédiaire indispensable pour que ce jeune homme un jour la remarquât... Ah! Bernerette! Et je vous aimais tout de même!

Dans le moment d’exaltation que me valut la lettre de madame de Chanclos, j’éprouvai le besoin de voir tout de suite Gérard. Qu’allais-je lui dire, si je le rencontrais? Je n’en savais rien; mais un mouvement de chagrin, de dépit, de colère contre la destinée, un besoin de me cogner la tête contre les murs ou de me jeter dans une crevasse me poussait à voir Gérard le plus tôt possible. Voir Gérard était bien pour moi la chose la plus détestable en ce moment-ci: je la voulais à toute force! Je sentais si bien ce qu’eût fait, dans ma situation, un homme ayant vécu quelques siècles plus tôt! Courir sus à Gérard qui, en définitive, ne m’était de rien; le détruire. Gérard supprimé, consoler Bernerette! Que les temps sont changés, si l’instinct qui gronde au dedans de nous est le même!... Enfin, je voulais voir Gérard.

Je me rendis chez lui. Il était en province, et dans sa famille, au moins jusqu’à la fin d’octobre. Je m’en revins par le jardin du Luxembourg où les feuilles jaunissaient et tombaient dans les allées presque désertes. J’habitais dans les environs de ce magnifique jardin; j’y venais rarement. Je remarquai ce jour-là combien il était favorable à la promenade de l’homme attristé et énervé que j’étais, et j’y revins plusieurs jours de suite. Un après-midi, j’y rencontrai sous les platanes qui ombragent le monument de Delacroix, Isabelle, à qui, ma foi, je ne pensais guère.

Elle me confirma que Gérard était absent pour quelque temps encore. Mais elle avait bien d’autres choses à me dire: n’avait-elle pas failli se marier?

--Avec le père du pauvre petit? lui dis-je.

Pas du tout! Avec un jeune homme sur le point de s’établir et qui la voyait fréquemment chez sa tante--car elle habitait chez sa tante.--Ce jeune homme aimait Isabelle depuis quatre ans, paraît-il, le sournois! et il n’avait fait sa déclaration que la semaine dernière!

--Il est bien, vous savez! dit-elle.

--Pas mieux que Claude, je suppose?...

--Claude est un beau garçon, je ne dis pas non; mais il y a aussi bien que lui. D’abord, je vous dirai entre nous, que, pour ma part, je suis plutôt portée pour les blonds...

--Eh bien! mais, ce mariage?

--Je n’ai dit ni oui ni non; c’est une affaire, comme vous pensez, qui a de l’importance; il s’agit de l’avenir pour moi. J’ai écrit à Claude...

--Ah! Que dit-il de cela, Claude?

--Vous pensez que ça lui a mis la puce à l’oreille! Il n’en dort pas, à ce qu’il m’écrit... Oh! n’allez pas le plaindre, surtout: il se rattrapera, n’ayez crainte, ce n’est pas un garçon à se faire périr par les mauvais traitements... Malgré ça, il voulait revenir de suite; mais il a son père qui ne plaisante pas, à ce qu’il paraît, le père Gérard, quand il s’agit de rentrer à Paris avant l’heure. Savez-vous combien il m’en écrit? Seize pages! Tenez, les voilà.

Je dus me défendre pour ne pas lire les seize pages de Claude, car Isabelle était flattée évidemment des marques d’amour qu’elles contenaient. Elle avait, d’ailleurs, un invincible besoin de parler, de consulter les uns et les autres; elle me dit:

--Il y a aussi le père du petit...

--Mais oui!

--Je ne l’oublie pas, fit-elle naïvement, et, à vous dire la vérité, c’est celui-là qui me donne le plus de tintouin dans cette histoire; non pas pour lui précisément, mon Dieu, non, mais à cause de ce pauvre petit chérubin qui est là-bas, au cimetière... Vous allez être de ceux qui se moquent de moi, parce que je me fais des scrupules, eh bien, tant pis! Il y a quelque chose qui me dit que j’aurais dû épouser son père et pas d’autre...

--Vous auriez fait une bonne maman, Isabelle!

--Ne m’en parlez pas! dit-elle.

Et la voilà aussitôt toute en larmes. Il n’y avait qu’un sentiment chez Isabelle, c’était l’amour de son petit mort.

Cette rencontre ne me fut pas inutile, mais elle doubla mon embarras; elle me découvrit ce qui menaçait Gérard; sa maîtresse, somme toute, lui avait écrit: «Épouse-moi ou j’épouse le jeune homme blond.» Qu’allait-il faire?

Et que devais-je faire, moi?

En conscience, avant que ce benêt ne prît un engagement irréparable, ne devais-je pas, pour Bernerette, essayer de retarder sa décision tout au moins jusqu’à ce qu’il pût revenir, au Ranelagh, revoir une jeune fille qui se mourait d’amour pour lui, l’entendre, lui parler, entendre ses parents qui, alors informés, sans doute, lui tiendraient peut-être le langage dont me gratifiait par erreur madame de Chanclos, dans sa dernière lettre? Mais retarder sa décision, comment? Si j’eusse reçu encore ses confidences! Mais je n’avais que celles de sa maîtresse... Était-ce moi, à présent, qui allais assumer le rôle ingrat de dénonciateur, prévu par l’un des deux amis avec qui j’avais dîné chez Gérard? Je me rappelai les paroles de l’auditeur de première classe: «Ce sera probablement notre devoir d’avertir Claude», et l’objection opposée par le même: «... Et alors... il rompra avec nous et épousera tout de même sa maîtresse.» Il ne s’agissait pas d’aboutir à ce que Gérard m’envoyât au diable! Je n’avais non plus aucun titre suffisant à tenter de lui rendre un service de cet ordre; mais je pensai à son collègue, à son ami, l’auditeur de première classe. J’avais oublié son nom; je le retrouvai en consultant la liste du Conseil d’État; j’eus son adresse. Je courus chez lui et par bonheur je le rencontrai. Sans lui livrer le secret de mademoiselle de Chanclos, je pus lui confier une partie de mes perplexités et de mes désirs, et il en retint, je pense, ce qu’il pouvait en être tiré de très favorable à l’avenir de Gérard, son ami. Il me promit son concours, et, entre autres mesures urgentes, de se rendre au Luxembourg afin de tenir d’Isabelle même la confidence qu’elle ne saurait manquer de lui faire, à première vue. Là-dessus, il pourrait dire à son ami: «Tu ne vas pas l’épouser, j’espère!...» et la suite. Quelques jours après, il avait l’obligeance de m’annoncer qu’il avait parlé à Gérard, car Gérard était revenu précipitamment à Paris, rappelé par les velléités matrimoniales de sa maîtresse, et, d’ailleurs, assez monté contre elle à ce propos. L’ami avait profité de ces dispositions, me disait-il, et Gérard était sorti de chez lui, stupéfait, incrédule encore, mais disposé à enquêter lui-même, tout prêt à rompre brutalement avec Isabelle.

--Ce n’est pas fait! ajoutait l’ami.

Dans la semaine, je reçus moi-même la visite de Gérard. Je crus qu’Isabelle m’avait accusé de traîtrise ou que l’auditeur de première classe, par oubli de nos conventions, avait parlé de moi. Point du tout. Gérard avait trouvé chez lui ma carte et s’excusait de n’être pas venu me rendre ma visite plus tôt, ayant eu, disait-il, de petits tracas ces jours derniers. D’un signe des sourcils, je lui donnai à entendre qu’il ne serait pas importun en me narrant ses tracas; mais il ne me les conta point et se contenta de me dire, avec un léger sourire satisfait:

--Tout est arrangé.

Alors je crus pouvoir lui demander des nouvelles d’Isabelle. Il me dit qu’elle allait fort bien et que même il allait profiter de ce qu’il était revenu à Paris plus tôt que de coutume pour faire avec elle un petit voyage.

Grand Dieu! était-ce un voyage de noces? Le mot m’en vint sur les lèvres. Ah! ne valait-il pas mieux que cette sottise fût accomplie rapidement, tout de suite,--que m’importait le sort de Gérard!--et que Bernerette se trouvât contrainte à se résigner avant d’avoir espéré davantage?

Mais je me crus obligé de dire à Gérard:

--On te verra, cet hiver, au Ranelagh, j’espère?

Il fit un geste évasif.

--Écoute, lui dis-je, ce n’est pas une plaisanterie: il y a cinq ou six femmes qui sont folles de toi!...

Il sourit bonnement, mais sans fatuité, et dit lui-même:

--Cinq ou six femmes!...

Soudain, quelque main invisible et cruelle me tordit l’estomac; je me sentis rougir et puis pâlir; je me sentis possédé par une force ennemie de moi-même, mais autoritaire, irrésistible, et je dis:

--Je ne te parle que de celles qui sont mariées!...

Ah! Bernerette, avais-je assez fait pour vous?

Gérard rit de bon cœur en montrant, sous sa moustache noire, ses dents magnifiques; et il me serra la main.

Et madame de Chanclos qui m’écrivait pour m’inviter à la campagne! Et M. de Chanclos qui ajoutait quelques lignes pour m’inciter à prendre part aux plaisirs de la chasse! Et Bernerette qui griffonnait dans un coin de la lettre: «Venez! venez! BERNERETTE.»

Le supplice continuait pour moi, plus irritant de jour en jour. Je dois avouer des mouvements d’impatience et d’agacement qui faillirent me décider à entreprendre, moi aussi, un voyage--non pas de noces, en vérité!--mais long et lointain et par lequel je fusse tenu à l’écart des Chanclos obséquieux, de la trop cruelle Bernerette et de celui que je ne pouvais m’empêcher de nommer, à part moi: «Cet imbécile de Gérard.» Comme je n’osais maudire la famille de Chanclos, c’était contre Gérard que se concentrait ma mauvaise humeur, et l’excès de son aveuglement me faisait bondir: ne venais-je pas d’apprendre par l’auditeur de première classe que Gérard, après avoir procédé lui-même à une enquête, après avoir vu Isabelle au Luxembourg, au bras d’un autre, et après qu’elle avait menacé d’en épouser un troisième, venait d’annoncer à son collègue au Conseil d’État qu’Isabelle était innocente et qu’il était avec elle en meilleurs termes que jamais?

«Quel imbécile, que ce Gérard!» disais-je en me promettant de fuir résolument tout motif d’esclavage. «Quel imbécile, que ce Gérard!» répétais-je encore, quelques jours après en faisant ma visite... pour fuir l’esclavage? pense-t-on, pour éviter d’être «imbécile» comme Gérard?... non: pour aller rejoindre la famille de Chanclos et Bernerette!

Car je m’étais soudain donné, pour les aller rejoindre, un motif irréfutable, à savoir, qu’il était de mon devoir d’honnête homme et d’ami, d’essayer, pendant qu’il en était peut-être temps encore, de détourner Bernerette de Gérard. Franchement, ne devais-je pas à cette petite de l’éclairer sur la situation et sur l’état d’esprit de «cet imbécile»? Je le devais.

Et je le fis, aussitôt mon arrivée en Touraine, où les Chanclos habitaient, l’automne, une vieille gentilhommière nommée la Tourmeulière, située près de Langeais, flanquée d’une tour ventrue et ornée de lucarnes dans le style d’Azay-le-Rideau. Je le fis, sans attendre seulement le lendemain, dès le soir de mon arrivée, sous une charmille magnifique dominant la vallée de la Loire.

Marchant dans cette belle allée assombrie, à vingt pas en avant de monsieur et de madame de Chanclos et de quelques hôtes, seul avec Bernerette, je lui parlai de son Gérard comme si ce sujet nous était à tous deux familier. Et elle avait à ce point l’habitude de penser à Gérard à côté de moi, et de me tenir pour l’ami de sa pensée muette, qu’elle ne manifesta ni surprise, ni joie excessive à m’entendre tout à coup toucher sans précautions le sujet secret qui, depuis six mois l’étouffait.

Elle m’écouta, me laissa parler, m’interrogea elle-même, m’obligea à éclaircir la situation en ses menus détails. Elle me stupéfia: elle n’avait pas la moindre gêne, pas la trace de cet embarras qu’une toute jeune fille éprouve à parler d’un homme à un homme; ce qui lui restait de plus juvénile était qu’elle manquait tout à fait de pudeur! Quand je pensai l’avoir édifiée sur l’attachement de Gérard pour sa maîtresse, et lui avoir enlevé, comme cela s’imposait, toute espérance, un petit silence s’écoula: nous étions arrivés au bout de l’allée pour la quatrième fois; nous traversâmes le groupe de la famille et reprîmes notre marche en avant. Une lune d’octobre, qui semblait courir comme une folle à travers de gros nuages floconneux, argentait par endroits la Loire et ses saulaies; Bernerette me dit:

--Mais il n’a pas refusé de venir au Ranelagh cet hiver?

Je regardai, un moment, sans répondre, ces deux yeux fiévreux qui me parurent lumineux dans l’ombre comme ceux d’une chatte.

Je lui dis, sans ménagement, la vérité:

--Il n’a répondu ni oui ni non.

Elle accepta cela sans sourciller, et dit:

--Vous n’avez pas insisté?

Au risque de lui tordre le cœur, je lui dis encore la vérité:

--Si fait! si fait! j’ai insisté: ne lui ai-je pas fait entendre qu’il y avait chez vous des femmes, et de jolies, folles de lui!...

Cela ne la choqua point du tout. Je la vis, la bouche ouverte, happant, par avance, la réponse que Gérard avait faite à cela.

La frénésie de sa passion me brûlait comme un fer rouge. Elle aimait au point de désirer que Gérard vînt au Ranelagh, fût-ce pour d’autres, parce que, du moins, elle le verrait!... Je faillis crier, ou bien lui dire à elle, tout à coup, ma douleur, et m’en aller.

Comme je temporisais, elle demanda, en précipitant l’une sur l’autre les syllabes:

--Eh bien! eh bien! qu’est-ce qu’il a dit à cela?

--Il a ri.

Elle l’aimait trop! elle l’aimait trop! Elle usait trop aussi de moi, sans vergogne. Ce que je souffrais atteignait l’intolérable. Cependant, cette extrémité, je le sais, n’excuse pas la faute que je commis. Je ne fus pas bon, ce soir là! J’ajoutai, en regardant la petite martyre dans ses deux yeux de chatte:

--Il a ri: je lui ai vu sous la moustache toutes ses belles dents!

Je me vengeais en la laissant sur une image qui pouvait lui faire désirer son Gérard davantage...

Un domestique apporta des châles pour ces dames; puis madame de Chanclos supplia sa fille de rentrer au château, parce qu’un peu de fraîcheur montait de la vallée. Je vis que l’on commençait à traiter Bernerette comme une malade. En rentrant avec elle, je lui dis qu’il était urgent qu’elle fît l’aveu de ses sentiments à sa mère, qui s’égarait sur la cause de son tourment, d’une façon désobligeante pour moi.

--De quelle façon? dit Bernerette.

--Oh! épargnez-moi d’insister!

Elle ne comprenait pas du tout l’erreur qu’avait pu commettre sa mère; il me fallut insister, ce qui était atrocement gauche; mais je n’étais pas au bout de ma peine! J’arrivai à lui faire entendre, par lambeaux, que sa mère la croyait certainement amoureuse, que je m’en étais aperçu, mais amoureuse d’un autre...

--Comment! d’un autre?... dit Bernerette.