Le meilleur ami

Part 2

Chapter 23,920 wordsPublic domain

--Mais le plaisir qu’il éprouve à fuir en cachette vient de ce qu’il se sent prisonnier!...

Et l’auditeur au Conseil d’État prophétisa:

--Gérard épousera Isabelle!

Je ne pus m’empêcher de rire. Le plus jeune de ces messieurs fit comme moi et s’écria:

--Et l’autre?...

L’auditeur au Conseil d’État ne broncha pas, car il ne me croyait pas informé. Je dis alors, moi aussi:

--Oui, en effet, et l’autre?...

Il fut surpris un instant, me regarda, comprit qu’Isabelle m’avait parlé dès la première entrevue comme elle l’avait fait sans doute à lui-même. Il dit:

--L’autre?... Eh bien, oui, ce sera alors probablement notre devoir d’avertir Claude qu’il n’est pas le seul amant d’Isabelle, et alors...

--Alors, dit le jeune homme, il faudra bien qu’il rompe avec sa maîtresse.

--Alors, dit l’auditeur, il rompra avec nous et il épousera sa maîtresse!

* * * * *

Le paradoxe était amusant. Le chemin de ces messieurs et le mien étant le même, nous ne nous séparâmes pas que je n’eusse entendu toute l’idylle du beau Claude et d’Isabelle.

Il l’avait rencontrée dans un café du quartier Latin, celui-là précisément dont le nom, prononcé par moi pendant le dîner, avait paru si malséant; un des amis, présent ce soir, l’accompagnait et avait été témoin des premières paroles échangées. Isabelle portait alors le deuil de son petit garçon, et ses cheveux blonds, sous le crêpe, lui donnaient un certain air de belle jeune veuve, et de dignité douloureuse, destinés à séduire définitivement le correct et sérieux Gérard. La conquête, toutefois, avait été un peu trop facile, et de ceci un ami avait été témoin, mais Gérard aujourd’hui niait cette particularité, et il disait à son ami: «J’ai voulu me flatter; tu ne sauras jamais ce que j’ai eu de fil à retordre.» Elle avouait la perte d’un enfant, se disait mariée d’abord, puis, quelque temps après, donnait à entendre qu’elle n’avait été que fiancée à un jeune officier d’infanterie de marine, parti inopinément pour le Tonkin, d’où il n’était pas revenu... Par malchance, Gérard la rencontrait la même semaine dans le jardin du Luxembourg, au côté d’un monsieur qui lui tenait la taille enlacée.

L’ami qui racontait cela souriait.

Bernerette était informée que je devais revoir Gérard dans l’intervalle de deux de mes visites au Ranelagh. J’affectai de ne point parler de lui avant qu’elle-même ne m’y invitât. Elle ne se pressa pas. Le dîner et une bonne partie de la soirée se passèrent sans qu’elle fît mine de se souvenir du «lancier de Nemours», et je me disais à part moi: «Faut-il qu’elle mette tant d’application à dissimuler l’intérêt qu’elle prend à lui!» Et, en même temps, je pensais: «Mais c’est ma réserve, à moi, qui est suspecte! Pourquoi, puisqu’on sait ici que j’ai dîné cette semaine avec Gérard, pourquoi est-ce que je tarde tant à dire simplement: «Je l’ai vu; j’ai dîné avec lui.» Si Bernerette est fine, elle est en droit de supposer de moi: «Il est jaloux.» Parlons donc! Non! je ne pouvais pas parler.

Un moment, s’agita entre nous la question de savoir quel jour avait eu lieu la première d’une pièce aux Variétés, où j’assistais, où monsieur et madame de Chanclos n’assistaient pas. Je n’ai aucune mémoire des dates, je dis:

--C’était vendredi.

Bernerette me dit:

--Non. Vendredi, vous dîniez chez monsieur Gérard.

Je convins qu’elle avait raison.

Je dus aussi pâlir un peu, car je surprenais sous ce petit front la pensée qui ne l’avait pas quittée de la soirée: «Il a dîné vendredi chez monsieur Gérard, il va nous parler de lui... Tiens! il ne nous parle pas de lui... Ah çà! va-t-il nous parler de lui...» Et enfin: «Attends un peu, mon bonhomme, je vais t’obliger à nous parler de lui!»

En effet, je fus acculé à un mensonge assez humiliant; je dis:

--A propos!... et moi qui oubliais...

D’avance, j’avais calculé l’effet déplorable de ce raccrochage maladroit, mais c’était aussi la seule façon de ne pas donner d’importance à ma réserve sur le dîner chez Claude Gérard. Je vis la cernure bleuâtre sous les yeux de Bernerette, qui fut dessinée par une main invisible, rapidement, dans le temps qu’il faut pour tracer deux virgules.

Enfin, je puis me rendre cette justice que je parlai de Claude Gérard en termes suffisamment neutres, comme la prudence le commandait,--car enfin il ne s’agissait pas d’enflammer la pauvre Bernerette,--mais qui ne pouvaient que transmettre une opinion très favorable de l’impression que la soirée passée chez lui m’avait laissée. Nous sommes tellement rompus aux usages, qu’ayant tu complètement la présence d’Isabelle dans l’intérieur de Gérard, je croyais fermement avoir dit, en conscience, tout ce que je savais de lui. Bernerette me laissa parler et dit:

--Et sa maîtresse?

Les parents sursautèrent. Je n’étais pas peu embarrassé. Mais Bernerette ne se troubla guère:

--Oh! fit-elle, madame de Lansacq a assez parlé d’elle, je peux bien me permettre...

--Qui ça, madame de Lansacq? hasardai-je dans l’espoir de détourner l’esprit de Bernerette.

--La Belle-Hélène du bal costumé!... Oh! vous n’avez pas eu le temps de la voir, vous... Une folle!... elle est toquée de votre ami Gérard; elle le suit ou le fait suivre; elle connaît tout ce qui le concerne... Tantôt, ici, elle n’a parlé que de lui, de son entourage; voulez-vous que je vous en donne la preuve: la maîtresse de votre ami se teint...

--Ma fille, s’écria madame de Chanclos, je t’interdis absolument de tenir un pareil langage!...

M. de Chanclos, qui gâtait sa fille, ne pouvait s’empêcher de sourire. La maman, pour innocenter Bernerette, dit elle-même:

--Elles sont quatre ou cinq ici, figurez-vous, qui, depuis notre soirée costumée, n’ont en tête que ce monsieur Gérard; naturellement, Bernerette ne peut se boucher les oreilles... Je trouve que les femmes de nos jours ont vraiment peu de retenue; et il est difficile de garder une jeune fille à l’écart!...

Bernerette me regarda dans les yeux:

--Étonnez-vous donc, dit-elle, que nous soyons intriguées par ce monsieur Gérard!

En effet, à peine maintenant avais-je la moindre raison d’en être étonné. Bernerette pouvait fort bien ne s’intéresser à lui que parce qu’elle voyait quatre ou cinq femmes préoccupées de ce joli garçon; et je me souvins qu’elle les avait vues préoccupées de lui dès la fameuse soirée, et dès la première heure, puisque, avant même que j’eusse quitté le bal, plusieurs de ces dames se disputaient Gérard.

Je me mis à appréhender la première soirée où je me rencontrerais avec Gérard chez madame de Chanclos.

Mon appréhension fut désordonnée, exaspérée et je pourrais dire hallucinée. J’imaginai d’avance ce qui se passerait. Je le vis. Je me découvris jaloux, de la jalousie la plus ordinaire, accompagnée de toute sa queue de médiocrités.

Pourquoi ne m’étais-je pas cru jaloux plus tôt? Parce que je le redoutais trop! Et toutes mes facultés s’employaient à détourner de là ma pensée; mais, par une rouerie de la destinée, voilà qu’un motif se présentait de pouvoir croire que Bernerette n’était pas amoureuse; sur une aussi belle perspective, j’ouvrais toutes grandes mes fenêtres et à force de me complaire à voir que Bernerette pouvait n’être pas amoureuse, je découvrais que je l’étais, moi, bel et bien!

A dessein ou non, aucune des quatre ou cinq ardentes amies de Claude Gérard ne se trouva invitée. Nous étions une douzaine de personnes à table! Gérard se trouvait assis entre la maîtresse de maison et une femme jeune encore, non pas laide, mais, comme on dit, «de tout repos». Bernerette était en face de lui ou à peu près; j’étais voisin de Bernerette. Pour la première fois je m’aperçus que je m’efforçais de lui plaire. Je voulais retenir son attention; je lui parlais plus que de coutume; je triais mes sujets et mes mots; je pestais de n’être pas un fascinateur. Pourtant, si ma conscience à ce moment m’eût crié: «Mais tu veux la séduire!» j’aurais répondu à ma conscience elle-même: «Ce n’est pas vrai!» Je ne croyais pas vouloir séduire Bernerette; je croyais, de bonne foi, faire une belle action en la mettant à l’abri du séduisant Gérard!

Mon supplice commença. Je remarquai, à plusieurs reprises, que Bernerette n’avait pas entendu mes paroles, pas compris mes finesses, ou bien qu’elle avait répondu à moitié, sans nul souci de compléter une phrase commencée, enfin comme si d’elle à moi l’échange était sans importance. Elle ne regardait pas Gérard, non; elle n’affectait pas non plus de ne pas le regarder, non. Elle ouvrait tout à coup de grands yeux en se tournant vers moi. Et je me disais: «Elle s’étonne ou s’ennuie parce que je lui parle tant et si bien; elle se demande: «Mais qu’a-t-il, ce soir?» Elle découvre mon jeu; elle en est stupéfaite ou irritée; elle se moque de moi ou elle me plaint!...» Elle m’écoutait par politesse; elle ne prêtait l’oreille--c’était bien naturel--qu’à ce qui venait du nouveau venu, de ce joli garçon assis en face d’elle et de qui on avait fait, depuis trois semaines, une espèce de héros de roman d’amour. Je me méprisais pour essayer de détourner cette enfant d’un attrait si simple et si fatal. Mais je trouvais à présent la beauté de Gérard commune, vulgaire et même niaise; ce qu’il disait me semblait épais; quand il ne parlait pas, je l’accusais de se laisser admirer. Le souvenir de la bibliothèque de notaire, de la pendule en zinc doré, de la petite soirée solennelle, me le rendait à présent ridicule; et je pensais aux aventures de sa maîtresse Isabelle, à l’ami qui, en les racontant, se moquait un peu du pauvre Gérard...

Je ne sais ce qu’il dit, pendant un moment que nous étions silencieux, à la jeune femme, sa voisine; elle sourit. Et je vis que Bernerette aussi souriait, du même propos évidemment. Comment avait-elle fait pour l’entendre?

Je fus alors paralysé, et ne dis plus rien. Bernerette ne parut pas observer que je me taisais; son voisin de droite était un vieillard qui, d’un autre côté, parlait fort haut de la «loi Falloux». Gérard, lui, ne semblait pas du tout faire attention à Bernerette.

Après le dîner, madame de Chanclos me dit:

--Il est délicieux, votre ami, délicieux!...

Plus tard, passant près de moi, elle me glissa à l’oreille:

--Vous savez que sa voisine est conquise!

Jusqu’à une femme «de tout repos».

En me parlant de lui tout le monde disait: «Votre ami.» On me complimentait de son Conseil d’État, de sa jolie figure, d’un mot qu’il avait dit et de ce qu’il avait plu à madame Une Telle!...

Et lui, indifférent ou dédaigneux, qui ne s’amusait pas, c’est probable, me recommandait en me pinçant la manche:

--Quand tu fileras, fais-moi signe!

De sorte que je ne terminai pas cette soirée sans «mon ami». Nous partîmes ensemble; ensemble nous allâmes, je m’en souviens, à une taverne de la rue Royale, et «mon ami» ne me lâcha qu’à ma porte.

Seul avec lui, je n’éprouvais, je l’avoue, aucune répugnance. Il était tout à fait bon garçon, intelligent aussi, sans rien d’original dans l’esprit, mais sans rien non plus qui fût fâcheux. Et puis, il me parut bien que les Chanclos n’étaient pas pour lui le monde où «se détendre»! De Bernerette, il ne me fit pas mention.

Mais il me pria instamment, dans le cas où je verrais Isabelle, de lui taire ce dîner comme la soirée précédente.

On atteignait la fin de mai, les beaux jours; madame de Chanclos recevait dans le jardin, plus familièrement qu’en hiver, et, quoique je fusse, en qualité d’ami ancien, dispensé des visites, j’allais maintenant à ses samedis. On n’y vit point Gérard de tout un mois. Le premier samedi, on parla fort de lui; les «Quatre ou cinq» étaient là, et on les nommait maintenant les «Cinq ou six», car il convenait d’ajouter à leur nombre par taquinerie, et peut-être bien par vraisemblance, la vertueuse voisine du dernier dîner. Il était très apparent, ce samedi-là, que la famille de Chanclos se prévalait d’avoir revu et possédé tout un soir le beau Gérard, tandis que les «Quatre ou cinq» en étaient encore à leur soirée du 23! Mais on attendait Gérard. Tout le monde allait donc goûter sa présence en commun.

On fut privé de lui. On l’excusa. Quelques cœurs, je le crois, battirent, le samedi suivant, et, pour une maison un peu sévère, comme l’était celle de madame de Chanclos, et où le sujet de la galanterie occupait rarement le premier plan, ce fut un fait assez remarquable de voir chacun sourire à l’entrée des «Cinq ou six» à bon droit suspectées de venir un peu pour _lui_.

On parla peu de lui, toutefois, car on avait commencé à soupçonner, ici et là, des susceptibilités; en outre, comme il ne venait point, les «Quatre ou cinq» triomphaient de mesdames de Chanclos et de la «cinq ou sixième», car le beau Gérard décidément faisait peu d’honneur au dernier dîner.

Quant à moi, je vis Gérard la semaine suivante, car je lui devais une politesse. Il vint dîner avec moi et quelques amis et, incidemment il dit:

--Il faudra pourtant que je «me fende» d’une visite au Ranelagh!

--C’est la moindre des choses.

--Oh! dit-il, on a excusé ma négligence, j’ai déjà reçu une autre invitation!

--Compliments!

Il ajouta, en confidence:

--Un peu «collant» le Ranelagh!

On l’avait invité de nouveau. On le voulait avoir à tout prix.

Il n’était pas malaisé de discerner, à cet acharnement, une cause bien vulgaire: le pur amour-propre froissé. Mesdames de Chanclos ne se résignaient pas à paraître négligées vis-à-vis de leurs amies; c’était une rivalité mesquine. Mais quel jeu périlleux que ces rivalités-là pour une jeune fille qui y prend part! Mais à ce jeu, le cœur de la pauvre Bernerette?... Le danger--si danger il y avait--devenait, par ce jeu, cent fois pire que ce qu’il y eût pu être par la présence et même par l’assiduité de Gérard. Oh! ce cœur de Bernerette, que faisait-il en tout cela?

Personne ne m’avertit, au Ranelagh, que Gérard avait été réinvité. Personne ne confessa qu’il avait refusé. Car il refusa. Je le sus, en même temps que quelques-unes des «Cinq ou six», en visite, sous les marronniers, un après-midi humide du mois de juin; je le sus par lui-même, car il vint, enfin, ce jour-là, s’excuser de n’être pas venu depuis six semaines.

On le jugea très occupé, et de toutes sortes de façons, très pris, et de bien des côtés!... Ces dames, entre elles, échangeaient des clins d’œil. On se moquait de madame de Lansacq qui tirait vanité de savoir qu’il avait une maîtresse aux cheveux teints, comme si la Pompadour était toute l’histoire de Louis XV!... A peine Claude était-il parti, qu’une légende se forma, absurde et regrettable, où le nom d’un conseiller référendaire au Conseil d’État, qui venait d’épouser une femme beaucoup plus jeune que lui, était mêlé. Je ne pus m’empêcher d’intervenir et d’affirmer que Gérard, entre autres qualités, avait celle d’être loyal et fidèle. Du diable si, en disant cela, je pensais faire autre chose que m’élever contre un odieux potin.

Je compris aussitôt que Bernerette m’en savait un gré dont je l’aurais bien dispensée. Elle me regarda d’un air reconnaissant, et puis, dès qu’elle put me tenir à part, elle me dit:

--C’est bien de prendre la défense de ses amis!

Que Gérard fût fidèle, en effet, cela pouvait contrister les femmes intéressées à ce qu’il ne le fût pas, au moins à sa maîtresse, mais cela, au contraire, plaisait à une jeune fille. Pourtant cela signifiait qu’il aimait sa maîtresse, qu’il était, par conséquent, peu disposé au mariage? N’importe! cela plaisait à une jeune fille. Cela signifiait pour elle, j’imagine: «C’est un homme tendre et qui s’attache»; et, pour une jeune fille, un homme n’est pas attaché indissolublement à sa maîtresse; il reste tendre, et il s’attachera de nouveau à sa femme.

On me pria de dîner au Ranelagh; Bernerette fut avec moi trop gracieuse. Elle se montra plus douce que de coutume, plus attentive à me plaire; et il y avait dans ses façons, dans sa parole, dans sa voix qui m’émouvait tant, enfin jusque dans le plus insignifiant de ses gestes, une chaleur d’oiseau, une câlinerie, un roucoulement de tourterelle. Nous étions en tout petit comité; nous parlâmes très librement de maintes choses: point du don Juan, car enfin c’eût été dépasser les bornes! Nous semblions revenus aux réunions d’autrefois, à celles qui avaient précédé «la soirée du 23», mais avec une Bernerette moins enfant et ayant, à s’être faite femme, infiniment gagné en grâces. Qui donc n’eût juré, ce soir, que c’était moi qui recueillais tout l’avantage de cette exquise métamorphose? A tout propos, elle s’adressait à moi; elle me demandait mon goût pour une robe d’été, pour un poney qu’elle allait avoir à la campagne, mon opinion sur une saynète où l’on voulait lui donner un rôle: «Si vous la trouvez trop bête, disait-elle, vous comprenez, je n’y figurerai seulement pas!» Elle m’emmena dans sa salle d’étude à propos d’un portrait de moi qu’elle avait fait, l’automne dernier, au pastel, et qu’elle désirait retoucher. Elle me fit poser, en lumière, sous la lampe, le pastel calé à côté de moi; sur la grande table en désordre, elle déplaçait le pastel et me déplaçait; sa petite main touchait mon front et ma joue; son jeune bras frais, nu jusqu’au delà du coude, à tout instant me frôlait le visage; elle me tint un moment la tête entre les deux paumes de ses mains, en me regardant dans les yeux, sa tête charmante s’approcha à quatre doigts de ma bouche; j’entrevis l’ivresse qui eût été la mienne, si elle m’eût aimé, et si je l’eusse vue venir ainsi, animée et heureuse, vers mon baiser! Elle me dit:

--Oui, je le savais bien! quelque chose m’avait échappé en vous!...

--Quoi donc?

--La bonté. Vous êtes bon, Henri, vous avez de la bonté plein la figure!

J’eus, en tout cas, la bonté de sourire, car je n’en avais guère envie.

Puis elle me lâcha, remit le pastel au tiroir. Nous redescendîmes, et elle fit part à tous de la découverte de ma bonté. Je fus sur le point de lui demander grâce.

Cette soirée, qui parut à tous agréable, me fut plus dure que celle même où Gérard était là. Plusieurs fois mon instinct me pressa de fuir; mais je sentis bien que déjà je n’avais plus le courage d’abréger la douleur qui me venait de Bernerette.

Si j’avais moins aimé Bernerette, qu’il m’était donc facile d’écarter de moi des coups plus pénibles, en me retirant de l’aventure à temps! Je prétextais un voyage; je ne reparaissais qu’en décembre au Ranelagh! Sans moi, intermédiaire encore indispensable, point de Gérard au Ranelagh!... C’était pour moi tant mieux, tant mieux aussi pour le cœur de Bernerette!

Je ne prétextai pas de voyage, ah! que non! Je demeurai à Paris aussi longtemps que la famille de Chanclos elle-même. Et je m’arrangeai pour ne pas m’éloigner trop d’elle pendant la période des villégiatures. La tendresse amicale dont m’enveloppait depuis quelque temps Bernerette, le comprend-on? c’était tout de même de la tendresse! Bernerette amoureuse d’un autre, c’était tout de même Bernerette!

Elle ne parlait plus de Gérard. Madame de Chanclos avait cessé de recevoir; on quittait dans ce temps-là Paris de bonne heure: les «Cinq ou six» étaient dispersées; et il n’était guère admissible d’inviter quelqu’un qui ne fût pas tout à fait des familiers de la maison. Le beau Gérard, on l’avait pour longtemps perdu de vue. Deux ou trois jeunes gens, un cousin de Bernerette et moi, nous nous retrouvions tous les huit jours, quelquefois plus souvent, dans le beau jardin du Ranelagh. Bernerette avait rajouté de la bonté au pastel. J’avais avec elle de fréquentes causeries, où je remarquais qu’elle me parlait plus qu’autrefois d’elle-même; elle disait à tout instant: «Je pense... Moi, je suis ainsi... Si je vous confessais que...» Et surtout: «Au fond de moi!»

«Au fond de moi!...» Me l’a-t-elle répété! c’était un inconscient appel à l’accompagner au fond de son cœur! C’est là qu’elle demeurait à présent, je le voyais bien; elle ne voulait pas le dire, mais elle avait élu domicile dans le sous-sol obscur où elle caressait une pensée constante, inavouée; et après en avoir beaucoup ou joui ou souffert dans la solitude, elle avait bien envie de faire faire à quelqu’un ce qu’on appelle le tour du propriétaire. Ah! Bernerette! Bernerette! ne devinai-je pas vos secrètes demeures? Et ce muet manège m’inspirait une telle compassion que j’en oubliais parfois ma sourde rage de jaloux, et je n’avais de moments paisibles, et, ma foi, presque agréables, que ceux où je me sentais plein de pitié pour elle.

Elle me devina, tout au moins elle soupçonna ce dernier sentiment chez moi, et me répéta un jour, en me touchant la main, ce qu’elle m’avait déjà dit:

--Vous êtes bon!

C’est un fait assez curieux, que je consentais bien à compatir à sa misère secrète, tant que nous restions là-dessus silencieux. Mais à cette légère allusion qu’elle y fit, je ne sais quoi regimba en moi: non, non! je ne voulais pas avoir l’air de dorloter avec elle l’image de Gérard! Et je protestai:

--Assez de bonté, Bernerette! Vous vous trompez, je vous jure!

Elle eut presque peur. Après quoi, dès que je la vis troublée et malheureuse à cause d’un mot que je lui avais dit, ce fut moi qui faiblis, et j’aurais commis toute bassesse pour qu’elle se rassérénât, la chère petite!

Elle ne saisissait pas, bien entendu, tant de nuances sentimentales, et elle me cajolait de nouveau pour que je fusse «son ami», disait-elle. Ah! l’ami que j’étais!

--Si je vous perdais!... me dit-elle aussi un jour.

Et une question qu’elle voulait provoquer peut-être, m’effleura les lèvres: «Vous êtes donc malheureuse, Bernerette?» Mais je ne posai pas la question. Je ne fus pas bon, cette fois-là.

Puis arrivèrent, dans la première semaine de juillet, de grandes chaleurs; la famille partit précipitamment pour la mer, parce que Bernerette semblait fatiguée. Sa mère me confia:

--Elle devient taciturne, elle si gaie, si ouverte!...

Je la rassurais; je lui disais:

--Non, non. Nous avons encore bavardé beaucoup, l’autre soir...

Mais les yeux de Bernerette s’enfonçaient; une ombre les envahissait. Les Chanclos avaient une petite villa à Dinard, où ils allaient chaque année. On me demanda:

--Vous verra-t-on par là?

Je dis:

--Mais oui! mais oui!

Et l’idée me vint aussitôt de faire une excursion à Jersey.

* * * * *

J’allai à Jersey par Granville et j’en revins au bout de peu de jours par Saint-Malo, où l’on est presque à Dinard. Il n’y avait pas trois semaines que je n’avais vu Bernerette: elle était méconnaissable. J’en fus tellement frappé que je ne pus cacher mon impression à sa mère. Madame de Chanclos croyait que le mer lui était mauvaise. Mais la mer lui était favorable les années précédentes! Eh bien, et le médecin? Le médecin voyait là une crise physiologique: Bernerette s’était beaucoup développée cette année, trop vite; il en était résulté une fatigue de l’organisme, et maintenant elle maigrissait. Tout le monde avait vu cela, comme le médecin.

Bernerette m’accueillit avec une joie presque compromettante: on eût pu croire que c’était moi de qui l’absence la faisait souffrir; et, à la façon dont les parents m’entourèrent, je me demande s’ils ne pensaient pas à ce moment que leur fille m’aimait. Que n’auraient-ils pas fait pour lui être agréables et sauver sa santé! On jugea Saint-Malo trop loin; on voulait m’avoir à Dinard. Je tins cependant pour Saint-Malo d’où je venais chaque jour en barque.

--Mais si vous chaviriez! me dit madame de Chanclos, du même ton que sa fille, peu de temps auparavant, m’avait dit: «Si je vous perdais!...»

Nous reprîmes nos causeries avec Bernerette. Elle lisait, depuis qu’elle était à la mer. Imagine-t-on ce que son père lui avait permis de lire, en fait de romans «convenables»? _La Princesse de Clèves_ et _Dominique_! Je lui dis:

--Lisez n’importe quoi, excepté cela.

Peu après, elle m’annonça:

--Vous savez, je les ai lus tout de même.