Part 1
RENÉ BOYLESVE
LE MEILLEUR AMI
--ROMAN--
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
Il a été tiré de cet ouvrage
TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
tous numérotés.
A
MARCEL BOULENGER
LE MEILLEUR AMI
«C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d’arriver en a le cœur brisé.»
HENRI HEINE (_Intermezzo_).
J’évite ordinairement de passer par cette avenue Raphaël qui me rappelle trop de souvenirs. Un hasard m’y a mené tantôt; j’accompagnais un ami; nous causions; je levais les yeux à peine; pourtant je crois bien avoir aperçu la pelouse du tennis, le tramway qui grince en tournant vers la Muette, et le jeu de bagues. Tout à coup, nous sommes arrêtés par un sol boueux, creusé d’ornières dégoûtantes, et mon compagnon me dit:
--Tiens! c’était là l’hôtel des Chanclos!... bon Dieu! comme tout passe!...
Il fallut donc s’arrêter là, d’abord pour tourner la boue, et puis pour voir ce qui est maintenant à la place de l’ancienne habitation des Chanclos. Une sorte de palais monumental a dévoré le joli hôtel du baron de Chanclos et son voisin, celui de la princesse V***; et les arbres admirables des deux parcs, ces beaux platanes, ces marronniers, ces vieux ormes tordus, ces érables d’argent, dont le feuillage se diversifiait si gaiement même avant l’automne, un boulingrin solennel et plat en a rasé la forêt, la gaieté, la fantaisie colorée et l’agréable ombrage, pour découvrir, en noble perspective, au bout du jardin français, une fontaine, elle aussi monumentale, et copie de Versailles. Enfin, il ne reste rien du passé, que nos souvenirs; et, puisque sous notre régime de bouleversements rapides, la chose écrite seule a quelque chance de se faufiler entre les décombres et les murs nouveaux, je veux essayer d’évoquer à la place de ce qui est aujourd’hui, ce qui n’est plus et qui, il n’y a pourtant pas de cela dix ans, était la jeunesse, la vie charmante, la plus riante promesse d’avenir. «Bon Dieu! comme tout passe!...»
C’est la voix de Bernerette de Chanclos qui me frappe avant toute chose au moment où je me penche sur ce trou déjà obscur qu’est une dizaine d’années en arrière. Je l’entends, sous les marronniers garnis de feuilles nouvelles... C’était une voix qui, vers la quinzième année, avait pris je ne sais quel timbre à la fois argentin et grave, laissant, après coup, une résonance comparable à celle de certains angélus frais et mélancoliques, qu’on n’entend que dans la campagne à la tombée du jour: quand Bernerette avait parlé, comprend-on cela? ce n’était pas fini; elle avait projeté dans l’atmosphère quelque chose d’exquis, et qui voletait ou demeurait là, en suspension, comme des vapeurs ou des parfums. Et cette voix n’était pas juste dès que l’on essayait de l’employer pour le chant, c’est assez étrange; et Bernerette avait, en outre, un petit défaut de prononciation, un besoin de manger quelques syllabes, comme si elle eût été pressée, la pauvre petite, et comme si les mots lui eussent paru trop longs pour le peu de temps qui lui était donné. Ce défaut-là pouvait bien être un charme. J’entends cette voix sous les marronniers!... J’arrivais, en familier de la maison, et Bernerette me criait de loin:
--Henri! Henri! il y a du nouveau: nous nous costumons le 23!
Tout est fini. La voix joyeuse qui a résonné ainsi sous les marronniers ne résonnera plus nulle part; et les marronniers qui en ont arrêté les vibrations pour les garder plus délicieuses, sont dépecés et brûlés. Oh! la petite torture subtile et savante qu’est un instant précis d’autrefois qui apparaît en fantôme!
Je me souviens qu’après m’avoir annoncé la soirée, Bernerette empoigna un bout de chien loulou nommé Joë, qu’elle avait, et, le tenant par les pattes de devant, elle lui fit faire prestement trois tours de ronde. Je voulus être de la partie; je saisis une main de Bernerette et une patte de Joë, et nous tournâmes jusqu’à ce que le chien se fâchât.
J’avais vingt-cinq ans, Bernerette dix-neuf. Je n’étais pas trop gai de ma nature; elle non plus; mais la perspective d’un bal costumé a des vertus qu’on cherche en vain à approfondir: notre désir d’être ou de paraître différent de ce que nous sommes suffit peut-être à en expliquer l’attrait considérable chez la plupart des femmes et des hommes.
Elle se mit aussitôt à me parler de ce bal costumé et me dit que sa mère avait invité et fait inviter «des quantités de gens», jusqu’à des inconnus, pour danser. Elle sourit finement en disant «des inconnus», parce qu’elle avait un goût, peut-être excessif, de l’imprévu, de la chose nouvelle, et je la taquinais là-dessus quelquefois:
--Vous êtes lasse de vos amis, Bernerette; vous en voudriez d’autres!...
--Non! disait-elle. Mais le prince Charmant, dame! pour qu’il se présente, il faut bien que les portes soient ouvertes!
Elle ne songeait pas le moins du monde à me faire mal, en disant cela. Hélas! je ne prétendais pas à jouer jamais le rôle de prince Charmant: il y avait si longtemps que j’étais l’ami de Bernerette! A présent, quand je recueille les souvenirs de ce temps-là, je m’aperçois que moi, j’aimais Bernerette. Mais je ne le croyais pas. On peut aimer sans savoir qu’on aime: c’est que, pour nous cacher un sentiment inopportun, l’esprit recourt à des ruses merveilleuses. Dépourvu du bandeau qui m’aveuglait, est-ce que j’aurais pu approcher Bernerette deux fois la semaine sans faire la figure d’un jeune homme aspirant à sa main? La main de Bernerette, non vraiment, je n’y pensais pas! Je n’étais qu’un petit avocat, débutant et quelconque. Mademoiselle de Chanclos était ce qu’on appelait encore dans ce temps-là un «très beau parti». Aussi il fallait voir comme j’avais le cœur léger, comme je badinais, riais, soulevais les épaules lorsqu’il s’agissait de ces passions auxquelles on fait allusion dans les saynètes et dans les pièces de vers fameuses que l’on récite dans les salons ou que l’on chante au piano! D’être jamais épris, moi, ah! non, je ne courais pas risque que l’on me suspectât! Pour moi-même comme pour tout le monde, ah! que j’étais donc un garçon tranquille!...
Comme Bernerette disait avoir choisi pour elle, à ce bal, le costume de _la Finette_ de Watteau, je m’écriai:
--Bravo! vous me donnez une idée!
--Laquelle?
--Je serai, moi, _l’Indifférent_!
Madame de Chanclos descendait à ce moment les marches du perron; elle m’entendit et dit:
--Voilà qui vous ira bien.
Et le bal eut lieu le 23. Je ne le vis guère. J’y fus de très mauvaise humeur et le quittai rapidement. C’est ce soir-là qu’il m’apparut que je n’avais de vrai plaisir qu’auprès de Bernerette. Bernerette se prodiguant à tous ne fut pas à moi deux minutes. Elle avait beaucoup de succès avec son toquet, son pli Watteau, sa guitare; il y avait ce qu’on a raison de nommer un monde fou; des jeunes gens nombreux, des danseurs en quantité suffisante; et _la Finette_, c’est-à-dire la grâce, la fantaisie, l’esprit, la chanson qui fait rire et pleurer, passait et repassait des bras d’un mousquetaire encombrant à ceux d’un long imbécile d’arlequin; des bras d’un Incroyable à ceux d’un Roméo; des bras d’un nègre authentique, en roi mage, hideux, à ceux d’un magnifique lancier de Nemours, beau, svelte et grand garçon, qui vint à moi, après un quadrille, et me dit en me tendant la main:
--Mes compliments, mon cher, tu es joliment bien dans la maison: nous avons causé de toi tout le temps, mademoiselle de Chanclos et moi...
Je n’avais pas reconnu en lui un ancien camarade de lycée, Claude Gérard. A peine avions-nous échangé quatre mots, qu’une Junon le réclamait, et je vis que plusieurs femmes le suivaient des yeux. Peu après, Bernerette valsait avec un homme masqué par une tête de veau. Je m’en allai. Devina-t-elle, je ne sais comment, ma retraite? La voilà qui échappe à ce monstre et qui court à moi:
--Henri! Henri! vous partez?
Je remontai quatre marches pour la saluer. J’étais heureux qu’elle me retînt. Quand je fus près d’elle, elle posa sa main près de sa bouche, pour parler bas, et moi je souriais niaisement parce qu’elle s’apprêtait à ne parler qu’à moi seul. Elle me dit, pour moi seul en effet:
--Qui est-ce, dites, le lancier avec le plastron jaune?... il vous connaît; nous avons parlé de vous tout le temps!...
--Il se nomme Claude Gérard.
--Je le sais, parbleu? On me l’a présenté, peut-être! mais qui est-ce?
--C’est un joli garçon!
--Vous faites exprès de me faire enrager. D’ailleurs, ce que je vous demande là, je m’en moque, vous pensez!... Alors, vous vous en allez, Henri?
--Oui.
--Allons vous n’êtes pas gentil!
Je lui dis adieu: je descendis quelques marches; mais elle demeurait penchée sur l’escalier. Je pouvais bien croire qu’elle était fâchée de me voir si tôt partir. Alors je me retournai vers elle et lui souris encore aussi niaisement que la première fois. Tout à coup, je sentis comme un démon qui m’obligea de dire à Bernerette:
--Je vous donnerai des détails sur Claude Gérard!
--Ah! fit-elle.
Et je vis dans son œil que c’était cela même qu’elle attendait, penchée sur la rampe.
--Mais, dites-moi tout de suite, reprit-elle, c’est un jeune homme qu’on peut recevoir?...
--Sans travestissement? Mais oui, Bernerette!
Elle n’insista plus pour me retenir; elle quitta l’escalier et disparut.
Je rentrai chez moi à pied, par le plus long. Je marchai beaucoup, cette nuit-là. Dieu! qu’il faisait beau sous ces allées du Ranelagh, voûtes de verdure, silencieuses et profondes! Comme un petit hôtel, environné d’un jardin, a l’air de bien dormir!... Les maisons, dans la rue, le passant les frôle, il les touche et il semble un peu qu’il leur marche sur les pieds; mais derrière ces grilles, ces haies de fusains et ces plates-bandes gazonnées, sombre velours si pur, les petits hôtels ont un sommeil abrité, heureux, et qui fait du bien au passant. Leur paix et la fraîcheur nocturne me retinrent,--je le croyais du moins,--et je fus près d’une heure à faire les cent pas dans le Ranelagh.
Et puis, quelques journées passées, du travail, des soucis d’autre sorte atténuèrent le malaise de cette soirée. Je ne pensais pas trop aux mousquetaires, aux arlequins, aux nègres ni au lancier de Nemours, lorsque, avant même d’avoir revu Bernerette, je me trouvai nez-à-nez, sur le boulevard des Capucines, avec l’ex-lancier en personne, Claude Gérard. Il m’aborda avec bonne humeur et franchise:
--Ah! bien, mon vieux, la drôle de chose! On reste dix ans sans se croiser seulement dans la rue, et voilà deux rencontres dans la même semaine!...
--La vie a plus de fantaisie que les hommes.
--Te souviens-tu du père Passereau?
C’était notre commun professeur de rhétorique. Et les souvenirs de lycée affluèrent. Nous fûmes, sans nous être aperçus du chemin, sur la place de la Concorde. Gérard ne me dit mot de la soirée du Ranelagh; je n’y fis moi-même aucune allusion; il semblait bien aise de me revoir; il parlait avec abondance et sans m’ennuyer, je l’avoue; je jugeai tout de suite qu’il était demeuré le brave garçon que j’avais connu sur les bancs. Il était vraiment joli homme; je le voyais bien au regard des femmes qui allaient à lui comme les papillons du soir à la lumière; mais lui ne semblait pas y prendre garde; il n’en tirait aucune vanité; il était accoutumé, sans doute, à ces hommages muets des inconnues; peut-être en était-il las.
Comme nous inclinions vers le boulevard Saint-Germain, en face du Palais-Bourbon, une jeune femme, d’une beauté célèbre, portant une des premières toilettes printanières, passa dans une victoria découverte et donna à mon compagnon, le temps que les chevaux ralentissaient au tournant, ses yeux splendides; tout autre homme en eût été affolé. Je ne pus me retenir de le lui faire remarquer. Il sourit. Je lui dis:
--Tu sais qui est cette femme?
Il ne le savait pas. Je la lui nommai. Il me dit:
--J’ai une amie que je te présenterai si tu me fais l’amitié de venir un soir dîner chez moi sans cérémonie.
Est-ce que l’appréhension que j’avais eue lors du bal costumé n’était pas absurde? Voyons! Pour deux simples questions de Bernerette: «Ce jeune homme, quel est-il? Et peut-on le recevoir?» voilà mon esprit et mon cœur en campagne, et je passe une nuit blanche à marcher comme un homme trahi!... Que ce jeune homme eût plu à Bernerette, quoi d’extraordinaire à cela? D’autres jeunes gens, à ma connaissance, déjà précédemment avaient plu à Bernerette. Quant à Claude Gérard, il ne m’avait même pas parlé d’elle; les femmes lui étaient assez indifférentes; il avait une maîtresse qui les devait éclipser toutes, c’était évident. J’allais la connaître.
Je dînai au Ranelagh avant d’aller chez Claude Gérard. Là, il ne fut parlé que de la soirée, mais de Claude Gérard à peine. On l’avait trouvé bien; il avait fait honneur au bal costumé, oui, mais d’autres jeunes gens aussi. Allons! ce n’était pas celui-là encore qui «nous» ravirait Bernerette! Et je pensais ce «nous» un peu comme l’eussent fait monsieur ou madame de Chanclos, peu pressés, cela va sans dire, de marier leur enfant unique. Ce fut d’un ton bien dégagé, vraiment, que je dis à Bernerette, pour m’acquitter de ma promesse:
--Je vais vous donner les quelques détails annoncés sur ce monsieur Gérard!...
--Donnez! dit-elle.
--Eh bien! c’est un auditeur au Conseil d’État: il est sérieux, intelligent, de bel avenir...
--Tant mieux pour lui!
--De famille provinciale... fortune modeste, au moins d’apparence, mais...
--Que voulez-vous que cela me fasse?...
--Ses mœurs sont pures, autant que j’en ai pu juger en me promenant avec lui, pour vous complaire, de la Madeleine à l’Odéon...
--Merci mille fois!
--Ah! j’oubliais: officier de réserve, 2e dragons...
--Mais je m’en moque!...
--Bon! Très bien. Ne parlons plus de lui.
--Ah! vous savez que maman l’a réinvité?...
--Parfait!
--Qu’avez-vous?...
--Rien du tout.
Elle paraissait plus animée que de coutume; elle parlait beaucoup; elle sautait dans les allées du jardin, comme cinq ou six ans auparavant, lorsqu’elle était encore une fillette. Que le pauvre Joë fut donc bousculé!
Il y avait une chaumière rustique au fond du jardin, que l’on éclairait le soir au moyen d’une grosse lanterne vénitienne arrondie en ballon et de la couleur d’une orange. Assis dans des fauteuils d’osier, monsieur et madame de Chanclos, quelques amis et moi, nous regardions jouer Bernerette et son chien.
--Je ne sais pas ce qu’elle a, dit sa mère.
--Elle est jeune, dit un ami de la famille.
* * * * *
Je reverrai longtemps cette danse à la lueur orangée de la lanterne. Je la trouvais insolite, quoique Bernerette eût coutume de s’agiter ainsi parfois avec le pauvre Joë, et il n’y avait pas si longtemps, n’avions-nous pas dansé, Bernerette, Joë et moi-même, à l’annonce de «la soirée du 23»! Il ne faut qu’un peu de mélancolie pour voir plus profondément dans les scènes d’apparence ordinaire. Je n’en manquais pas sans doute, et il me sembla que Bernerette, en s’agitant, abandonnait tous les mouvements de la jeunesse insouciante et pure; elle secouait ses bras, ses jambes, son jeune corps si souple, et j’en voyais tomber un à un les derniers gestes puérils, qu’une grâce, une langueur nouvelles remplaçaient à mesure en embarrassant peu à peu l’enfant métamorphosée en femme. Je me souviens d’un rien: après avoir sauté sur la pelouse, par-dessus Joë, elle porta la main à son sein qu’elle avait senti vibrer, et aussitôt elle fut un peu gênée et s’assit. Ses tempes étaient moites, ses beaux cheveux d’un blond d’or penchaient d’un côté, et elle les empoigna pour les remettre d’aplomb. A ce moment, je vis pour la première fois sous ses yeux une presque inappréciable cernure dont la courbe alliée au dessin du nez donnait à sa physionomie un air de gravité surprenant; et son bras levé, sa gorge saillante et sa bouche entr’ouverte me troublèrent.
J’allai quelques jours après chez Claude Gérard. Ah! la singulière émotion que la mienne! Est-ce que je haïssais ce Gérard? Est-ce que je n’éprouvais pas un certain plaisir à l’approcher, à le connaître?
Il habitait un petit appartement, rue de Vaugirard, entre la rue Bonaparte et le musée du Luxembourg, dans une maison vieillotte, à porche vénérable et belle cour. On grimpait tout en haut. Une bonne proprette m’introduisit dans le «bureau de monsieur», bureau, ma foi, fort bien, avec bibliothèque vitrée contenant la rigide collection du _Dalloz_, pendule familiale de zinc doré, photographies de gens intègres et de professeurs en robe; des codes partout, et la _Gazette des Tribunaux_. Quel sérieux! Non, rien, rien vraiment, d’un séduisant jeune homme de vingt-sept ans!
Claude parut et me dit aussitôt:
--Que je t’avertisse: motus, devant mon amie, sur la soirée chez les Chanclos... A propos, ces gens sont bien gentils: ils me bombardent d’invitations... Pendant que nous sommes seuls, donne-moi un avis: dois-je accepter?
--Drôle d’avis! n’es-tu pas d’âge à savoir?...
--Je veux dire tout simplement: «Est-ce une maison où l’on se rase?»
--Ce n’est pas non plus une maison où l’on s’amuse. Le père et la mère, tu as pu en juger, même sous le travestissement, ne sont pas ce qu’on appelle de «joyeux fêtards». On lit chez eux la _Revue des Deux Mondes_, et l’on fait maigre le vendredi.
--Tu comprends, dit-il, moi, si je vais dans le monde, j’aime que ce soit pour me détendre un peu.
Je souris, non sans inquiétude. Qu’appelait-il «se détendre», puisqu’il vivait librement chez lui, en garçon, avec sa maîtresse?
Deux jeunes gens entrèrent: l’un était son collègue au Conseil d’État, l’autre un élève de l’École des sciences politiques. Ni l’un ni l’autre, pas plus que Gérard, d’ailleurs, n’avaient cette attitude gourmée ou fate que l’on prête volontiers à ces messieurs des doctes écoles ou des corps imposants de l’État: ils semblaient d’assez gais compagnons même, mais ils mirent une sourdine à leurs propos et rectifièrent leur tenue quand la jeune femme, qui jouait ici le rôle de maîtresse de maison, entra. Ils la connaissaient; lui serrèrent la main. On me présenta:
--Isabelle!
Isabelle n’était ni jolie ni très jeune. C’était une femme menacée d’embonpoint, les cheveux teints, la figure et la bouche assez fraîches. On ne savait si elle était timide ou guindée; elle ne semblait pas à son aise; et les deux amis et Gérard lui-même avaient je ne sais quoi de bien compassé depuis qu’elle était là. On se fût cru chez un ménage bourgeois, où la femme, peu habituée au monde, fait cent efforts pour donner à entendre qu’elle sait vivre. Jamais repas ne fut plus digne, jamais propos ne furent plus décents et plus mesurés. Je fus tenté plusieurs fois de dire à Gérard: «Les Chanclos, non, non! ne sont pas une maison où l’on se rase.» Car je comprenais qu’il s’y fût «détendu». On était chez eux beaucoup plus libre que chez lui.
Quantité de sujets de conversation évidemment gênaient Gérard et Isabelle. Le nom d’un certain café du quartier Latin, jeté par moi, répandit un froid; le nom d’un bal public parut disgracieux à entendre; enfin, il n’y avait pas jusqu’à ce merveilleux jardin du Luxembourg, qui s’étalait non loin de là et dont l’on voyait par la fenêtre un angle de verdure, qui ne rappelât sans doute quelque mystère douloureux au ménage. Il y eut un soulagement quand, de retour dans la glaciale bibliothèque, ces messieurs du Conseil d’État et de l’École des sciences politiques abordèrent des questions d’ordre administratif. J’eus un aparté avec Isabelle.
* * * * *
Comment avais-je gagné sa confiance? Elle me laissa entendre qu’elle menait plusieurs vies superposées, dont la plupart dissimulées soigneusement à Gérard. Aucun des amis de Gérard, j’en eusse juré, n’ignorait ce que j’apprenais là. Isabelle avait un besoin inextinguible de narrer sa propre histoire à tout venant. Et d’ailleurs, prenant ainsi les devants, et vous gagnant par ses confidences, elle obviait aux rapports qu’un ami étourdi peut faire: «Tiens! j’ai rencontré l’autre jour Isabelle avec un grand brun», ou bien: «Ah çà! Isabelle a donc de la famille à Saint-Germain?» Mais elle n’était point du tout habile; elle ne gouvernait pas le moins du monde sa parole; elle savait son défaut, et c’est à cause de cela qu’elle adoptait devant Gérard cette tenue austère, ces propos neutres, cette attitude de personnage officiel, qui nous avaient incommodés pendant la première partie de la soirée, mais qui ne semblaient pas déplaire à Gérard, car si Gérard aimait à se «détendre» chez les autres, il était flatté que l’on pût dire que chez lui, même en ménage irrégulier, on se tenait très comme il faut.
Je ne causais pas depuis trois minutes avec Isabelle, qu’elle me disait avoir perdu un enfant qui aurait aujourd’hui sept ans, que ce pauvre petit s’appelait Gustave, qu’il était si joli que son père aurait certainement fait tôt ou tard pour lui ce qu’il n’aurait pas fait pour la maman:
--Oui, monsieur, il me l’avait promis; c’était bien dans son idée de régulariser... Là-dessus, pan! voilà cette malheureuse scarlatine...
Le chagrin d’Isabelle durait encore; elle s’oubliait; je crus qu’elle allait pleurer et j’en étais un peu gêné, car Gérard, ou les deux amis tout au moins, n’allaient pas manquer de penser qu’Isabelle me parlait déjà de son petit. Elle soupçonna ma crainte, elle me dit:
--Claude le sait; je ne lui ai rien caché... Même qu’il m’a proposé, le Jour des Morts, de m’accompagner sur la tombe, au cimetière Montparnasse. Ça, non, je ne l’ai pas voulu. Pensez donc, si le père avait eu, lui aussi, l’idée d’y aller!...
--Et il l’a eue probablement, puisqu’il aimait tant son fils!...
--Oui, oui, monsieur, il l’a eue, vous pouvez m’en croire. Il n’a pas tenu toute sa parole, non, et en cela, il est fautif, mais je ne laisserais pas dire de lui que ce n’est pas un homme de cœur, et bon, et généreux...
Évidemment Isabelle n’avait pas cessé toutes relations avec le père de son enfant. Isabelle me dit, sans plus de transition:
--Pour ça, Claude n’en sait rien, par exemple. Il est d’un jaloux! Quoique l’autre ne soit plus de la première jeunesse...
--C’est que Claude vous aime!...
--Oh! de ce côté-là, dit-elle, je n’ai pas à me plaindre! Et voilà bientôt quatre ans que ça dure... Un si joli garçon!
Elle parut réfléchir, hésiter un instant, puis elle me dit:
--Il a été en soirée avec vous, je le sais. Il ne m’en a rien dit, comme de juste, mais ce n’est pas de ces choses qui nous échappent, à nous. Il avait pris trop soin de recommander le silence à la concierge... Quand je suis arrivée ici,--je viens le mercredi et le samedi--ce qu’il avait fait était écrit sur toutes les figures...
Sur un signe de Gérard, Isabelle se leva pour remplir machinalement ses devoirs de maîtresse de maison; elle offrit de la bière, et la discussion sur les matières administratives fut interrompue entre Claude Gérard et ses deux amis. Claude me prit à part à son tour et me demanda:
--Comment la trouves-tu?
--Mais, charmante!...
* * * * *
Je descendis avec les deux amis. Dans la rue, celui de ces jeunes gens qui n’était encore qu’élève de l’École des sciences politiques envia le sort de Claude: c’était une chance de posséder une maîtresse si correcte. L’auditeur de première classe au Conseil d’État souleva l’épaule et dit que cette liaison était au contraire déplorable et qu’elle ruinerait l’avenir de Gérard.
--Cette liaison n’est pas éternelle, hasardai-je en riant.
L’auditeur avança les lèvres et me regarda de biais. Je repris:
--Gérard n’est pas esclave; il a une maîtresse qu’il voit deux fois par semaine, bon; mais, entre temps, il sort, il est libre; il commence à aller dans le monde...
--Avec quelles précautions! quelle abondance de cachotteries! Sa soirée costumée a été l’escapade nocturne d’un collégien, d’un gamin qui s’échappe par la fenêtre!
--Elle ne lui a causé que plus de plaisir: il recommencera.