Chapter 8
L'homme à la belle barbe brune fut désormais une rencontre de tous les jours. On entendait de loin le mouvement trépidant de sa machine, et l'on voyait tout à coup déboucher la voiture lourde et gauche d'allure, mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des boutiques et se levait aux terrasses des cafés pour admirer l'instrument nouveau. La forte silhouette élégante du conducteur, accompagné seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mécanique de l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononçaient: «Charmant!» on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une représentation de _Samson et Dalila_ dans la loge de Saint-Saëns. On le vit souper au même cercle en compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et animée d'une grande hilarité; et, le lendemain, à la Villa-des-Fleurs, vis-à-vis d'une svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de beauté en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune parcimonie. Après cela, quand on l'eut aperçu de la villa Julie, assistant à un lunch en plein air, offert par les divines soeurs Iñès et Mercédès, de l'Opéra, aux artistes parisiens et à S. M. spartiate, où l'on s'embrassa au dessert et prononça des mots insalubres, sa personnalité fut haussée, particulièrement dans l'esprit de M. Durosay, à cet étage spécial à la fortune où l'on passe la liberté des moeurs comme la colère au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire dirigea les promenades du côté du Petit-Port où l'on disait que, parfois, la voiture s'arrêtait pour prendre eau.
Dans les conversations, on disait: la Voiture.
Il y eut donc une minute inoubliable quand, à la descente des grands chars à bancs qui mènent à la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la cour de l'auberge, à Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant subitement en des subtilités, hésita s'il convenait de s'approcher comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrétion ne commandait pas que l'on demeurât à l'écart et profitât d'un instant favorable pour en demander la permission au propriétaire. Grandier l'arrêta au bras.
--Parler ainsi de but en blanc à un homme qui donne la main au roi de Sparte et s'affiche avec des hétaïres!
Mais M. Durosay, fort sérieux, tint au contraire à faire le bravache, et, le chapeau à la main, s'épongeant de l'autre le front, d'une attitude mi-déférente, mi-aisée, il aborda carrément ce monsieur qui, pour l'instant, se lavait les mains, fort maculées du maniement des rouages.
--Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion m'intéressant vivement en qualité de propriétaire et, à la fois, d'ami du progrès, je prends la liberté de me présenter à vous et de vous demander quelques petits renseignements.
Il se nomma, le sourire aux lèvres, toute la figure dilatée d'une vaste satisfaction.
--Parfaitement! parfaitement! faisait ce monsieur, regardant, plutôt que M. Durosay, la renaissante blancheur de sa main parmi la mousse du savon. Excusez-moi, je vous prie, et voyez tout d'abord que l'invention a l'avantage de vous entretenir en malpropreté.
Mais ayant aperçu madame Durosay sans doute lorgnée déjà parmi les beautés du balcon, il eut une subite vibration des cils, s'essuya vite, salua, et fut tout aménité et complaisance. Il dut se nommer quand M. Durosay eut achevé les présentations et, charmé de la compagnie d'une jeune femme, esquiva la démonstration du mécanisme de la voiture en conversant tout de suite aimablement et quasi de rien.
M. Godefroy Lureau-Vélin, ingénieur, à la tête d'une grande fortune, vivait à sa guise et en complète indépendance. Il avait beaucoup et longtemps voyagé, voyagerait sans doute encore. Cependant il commençait à se faire vieux, disait-il avec un sourire fin, il essaierait de se fixer. C'était dans ce but qu'il parcourait la province, à la recherche d'une terre qui lui plût.
--J'ai ce qu'il vous faut, fit sur-le-champ maître Durosay, notaire. La terre de Saint-Pont...
M. Godefroy Lureau-Vélin jeta un nouveau et rapide regard du côté de madame Durosay, et se passant la main tout le long de la barbe, prononça:
--Nous en reparlerons, monsieur, très volontiers.
--Bigre! fit, à part lui, Grandier qui se piquait de voir loin dans les choses, cependant que Septime levait sur le nouveau venu des yeux remplis d'étonnement, d'admiration et d'une immédiate et sourde haine incomprise.
Tout cela fut l'affaire d'une courte minute. On traversait un petit pont. Des groupes d'excursionnistes stationnaient le temps du relais.
--Avez-vous jamais fait la montée de la Grande-Chartreuse, au clair de lune? demanda M. Lureau-Vélin.
--Nous ne l'avons jamais faite.
En ce cas, M. Lureau-Vélin proposa d'attendre à Saint-Laurent la tombée de la nuit, ce qu'il n'eût pas eu la patience de faire sans l'aubaine d'une aimable compagnie, mais que, pour lui, il désirait ardemment, sachant la promenade incomparable.
--Au clair de lune! oh! oui, au clair de lune! s'écria madame Durosay un peu enfantine, battant des mains et découvrant la double rangée pure de ses dents.
Il fut aussitôt décidé que l'on abandonnerait les grands chars à bancs, dînerait au village même, et laisserait se lever la lune. La Chartreuse ne fermait ses portes à présent qu'à dix heures; on assisterait à l'office de nuit qui se dit à onze heures et demie, après avoir confié madame Durosay à l'hôtellerie des dames. Quant au retour, M. Lureau-Vélin ne voulut point qu'on y pensât; il se ferait un plaisir de ramener tout le monde en sa voiture, ce qui permettrait à M. Durosay d'en voir de près et étudier le fonctionnement.
Le jour s'acheva sans que l'on y prît seulement garde. M. Lureau-Vélin parlait avec une égale aisance de tout et à tous. Il s'initiait d'un coup au caractère, aux penchants et jusqu'aux manies de chacun; et les flattait incontinent par son dire expert et souple, ses connaissances variées, son prodigieux et prompt accommodement aux tempéraments les plus divers. Il conquit le docteur par son habileté et le reste de la société par un prestige d'homme supérieur. M. Durosay était anxieux de connaître la nature des liens qui l'unissaient à l'illustre musicien Saint-Saëns et à Sa Majesté le roi de Sparte. M. Lureau-Vélin le séduisit beaucoup plus que s'il avait dit: «Ce sont mes cousins», en avouant avec une adorable simplicité qu'il les connaissait par le pétrole. En toutes choses, il agissait avec une semblable bonhomie et cependant vous déconcertait.
M. Lureau-Vélin craignit pour sa machine les côtes par trop dures; on prit un break et l'on partit à la nuit noire.
Septime, gagné lui-même par certaines attentions particulières qu'ont rarement les hommes pour les très jeunes gens et par une façon que ce monsieur avait de vous prendre au sérieux, blottissait cependant avec plus de plaisir qu'à la conversation de M. Lureau-Vélin, contre la hanche et le bras de madame Durosay, l'exaspération de son amour, croissante depuis ces derniers jours.
Ils s'accordaient, à présent, tout ce qui, des caresses, n'en a pas la figure bien consacrée, tout ce qu'on s'imagine que l'on pourrait à la rigueur, se permettre sans s'aimer, tout ce qui peut encore dérouter une interprétation un peu douée de complaisance. Ils s'asseyaient infailliblement l'un contre l'autre et toléraient le contact immédiat et chaud de leurs personnes; ils se prenaient la main en toute occasion, en principe; et à défaut, se les laissaient errer voisines: une occasion était, par exemple, de proposer brusquement de jouer à la main chaude en en donnant aussitôt l'exemple, d'ailleurs jamais suivi; ou bien de lire les lignes de la main; le défaut d'une occasion, c'était de se rencontrer par hasard sous les châles et de demeurer ainsi, un doigt contre un doigt, immobiles et sans oser plus.
Mais, ce soir, une fièvre extraordinaire, ardente jusqu'à la douleur, animait l'âme et la chair de Septime. L'introduction, dans le petit groupe si formé à une consistance immuable, de cet homme important et nouveau, sans encore éveiller en lui la jalousie, qu'il ignorait, lui communiquait une sorte de hâte brûlante, de disposition à se jeter tête baissée dans le flot d'instincts qui l'assourdissait et enfin le voulait rouler dans son tourbillon plus fort que tout. Et sa nature, fortement ouverte au monde extérieur, recevait de ce nouveau personnage une force d'imitation confuse, mais qui le servait. La hardiesse contenue de ce monsieur; ce qu'on savait et devinait de sa vie galante, de sa puissance séductrice, et la belle politesse sous laquelle il habillait de simple bon ton toutes ses réserves précieuses, enfin, l'aise avec laquelle il se mouvait, en élégance, parmi les femmes et les hommes, causaient au jeune homme le mirage de sa propre personnalité qu'il eût désirée telle, et il s'augmentait véritablement de la vertu de ce reflet.
On mit pied à terre quand la lune parut. La côte était extrêmement rapide et les chevaux allaient au pas.
Mais le spectacle fut tout à coup inouï. La route serpentait dans la gorge que des pics feuillus, exagérés par l'ombre, dominaient, étranges et terribles. Les regards se perdaient, par une complaisance naturelle aux effets romantiques, parmi les déchiquetures des cimes sombres découpées sur une nuit de lumière. Une silhouette d'arbre, parfois, apportait sa familiarité reposante en ce beau jeu d'ombres du ciel et de la terre; et c'était subitement une percée immense où les yeux erraient dans la brume d'argent vaporeuse apparue comme un rideau divin pour une féerie nouvelle. En effet, d'autres monts surgissaient, d'assemblage fantastique, d'apparence irréelle, à cause de leur splendeur diverse et renouvelée à plaisir et à cause des jeux étonnants de la clarté lunaire sur les plans échelonnés, pour un résultat de séduction et d'angoisses et d'effarements.
Madame Durosay et Septime, un peu lents, marchaient en arrière, et la jeune femme, à chaque tournant de la route, ne pouvait retenir son petit cri. M. Lureau-Vélin parlait, de sa mâle voix mélodieuse, et il se plut à diriger les impressions qui eussent pu demeurer en la puérilité coutumière qu'ont les femmes au clair de lune. Il savait, par de justes comparaisons pittoresques, rendre sensible et élargir le spectacle, et surtout, après les expressions appropriées, garder de ces habiles silences qui prolongent l'écho des paroles. Il dit même des vers, car cet homme possédait tout; et la musique en demeurait durant qu'on avançait dans l'enchantement.
La jeune femme, prise au milieu de sa crise de sens, subissait un charme impersonnel; sa sensualité attendrie et les environs habituels de sa tendresse en profitaient, et à mesure que sa tête s'échauffait de visions, elle se désaltérait du doux visage muet de Septime qui, lui, ne voyait rien qu'à travers elle ou qu'elle à travers tout.
M. Lureau-Vélin éveillait le souvenir d'épisodes romanesques où se trouvaient justement mêlées des somptuosités de paysages; il évoquait de grands poètes, depuis Chateaubriand jusqu'à Loti. Et les aventures connues d'un René ou d'une petite Rarahu, se retraçaient dans l'imagination des amants simples, soutenues et avivées par le déroulement continu d'un décor harmonieux, et les pénétraient doucement et profondément, comme une nourriture idéalement appropriée à leurs appétits et à leur moment. Un tel penchant à l'abandon naturel, à la caresse instinctive, naissait de ces histoires, en cet extraordinaire milieu! Le coeur de Septime battait jusqu'à le contraindre de s'arrêter, par instants, en la montée. Elle souriait à tout, voulait baiser les feuillages et boire la jolie vapeur de lune. Un tronc d'arbre penché leur fit peur, parmi des roches obscures; ils se saisirent la main, et dans le prétexte du léger effroi, affolés tout à coup de la fraîche moiteur de leur visage, se donnèrent leur premier baiser. Sans un mot. Ils voulurent même, aussitôt après, faire entre eux comme si rien ne s'était passé, et, riant de leur peur, ils allèrent toucher l'arbre. Pourtant, dans l'instant de cet enfantillage, la face du monde et le sens de la vie étaient changés pour eux.
Brusquement, la lune haussée dans le ciel éclaira la profondeur de la gorge au-dessous du niveau de la route. Des brises momentanées y faisaient frissonner de petites feuilles d'argent pareilles à des miroirs aux alouettes sur les bords des gouffres. On découvrait les arbres par la cime et le trou noir immense semblait sans fond. C'était toute la féerie fantastique retournée. On relevait les yeux: non, les mêmes scènes grandioses se jouaient encore en haut. Et l'on restait suspendu sur ce ruban étroit et serpentant, entre ces deux emphases pittoresques où M. Lureau-Vélin jetait des vers d'Hugo répercutés de ciel en abîme.
Ce soir-là, les amants eussent accompli l'invraisemblable.
M. Lureau-Vélin décrivit par avance à madame Durosay la façon dont elle serait logée à l'hôtellerie des Dames. Il dit la qualité du lit, les images de piété appendues, le prie-Dieu; il eut même un tour charmant et discret pour annoncer les objets d'un plus familier usage. C'était à croire qu'il y eût couché lui-même. Il ne dit point quelle dame il y avait hospitalisée; mais il frappa lui-même à la porte et la soeur tourière eut, pour toute sa personne si comme il faut, un signe de reconnaissance.
À la Chartreuse même, en face, où l'on frappa après avoir dit adieu à madame Durosay, il s'informa près du frère portier de la santé du R. P. supérieur qu'il avait eu l'honneur d'approcher. Un religieux, muni d'une planchette de bois crasseux percée de petits trous numérotés, indiqua à ces messieurs leurs cellules et planta de petites fiches dans les trous correspondants.
Éveillerait-on ces messieurs pour l'office de nuit? Préféraient-ils attendre en se promenant dans la cour?
À peine avait-on fait dix pas dans cette cour de couvent, désormais inoubliable, que M. Lureau-Vélin, décidément en verve, aborda des sujets auxquels on était le plus éloigné de s'attendre. Les toits d'ardoise brillaient sous la lune, et le pignon du porche d'entrée piquait durement le ciel de ses arêtes de zinc. Le grand Som, dressé au delà des portes, recevait de Phoebé des caresses ambiguës. Cette nuit claire, improvisée après cette montée romanesque, et dans ce monastère célèbre et isolé, disposait les âmes à la méditation ou, du moins, les tournait à des impressions insolites. M. Durosay, lui-même, s'apprêtait à exalter la magnificence de la vie des pieux solitaires. Septime mêlait de la religiosité à sa passion. Grandier, qu'intriguait le nouveau compagnon, s'attendait à l'entendre encore débiter ici quelque intelligent à-propos.
--Pour moi, dit M. Lureau-Vélin, je vous avouerai, messieurs, que ce couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis-à-vis de ce mystérieux dépôt de dames, m'engagea toujours à des pensées érotiques.
Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hâta de l'éclaircir.
--Je ne sais si cette impression est personnelle et causée chez moi par une certaine analogie. Je fus élevé en un collège qui n'était séparé que par une étroite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les études, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait qu'aux récréations nous puissions confondre nos cris. Cette particularité même devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres, une étrange volupté. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de chars, on entendait un cri isolé auquel une voix plus aiguë, dehors les murs, répondait comme par hasard. Notre adolescence s'écoula dans cette atmosphère échauffée. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos rêves, mais nous les y voyions extrêmement. Il y eut des nôtres qui en moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladèrent les murailles et parvinrent à toucher les chères mignonnes d'à côté.
M. Durosay, choqué du ton de la conversation en un séjour qui lui semblait si respectable, eût donné quelque chose pour que le beau parleur au moins baissât la voix. La présence de sa femme à ce «dépôt de dames», l'eût même averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur n'eût été M. Lureau-Vélin. Le docteur souriait. Le mot d'érotisme blessait Septime en son naissant amour.
M. Lureau-Vélin poursuivait, parmi des groupes d'étrangers, et dominant le délicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:
--J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'échanger de l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant deux et trois nuits à l'Hôtellerie des pieuses soeurs dont vous aperçûtes tout à l'heure la cornette. Je m'entêtai à savoir son secret, je le soupçonnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens sont bons au psychologue! Messieurs, elle y goûtait, en des journées terribles et délicieuses, la présence enclose de tous ces hommes continents!
--Oh! fit M. Durosay.
--Cas amusant d'érotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous, appuya-t-il, qu'il n'y a pas une réunion de personnes ayant dîné convenablement, et partant enclines à des passe-temps aimables, pas un cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafées, pas un lieu où jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain délice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'oeuvre de ces sévères pénitents... Ah! quel bon tour ce serait à toute la luxure du monde, de venir en belle ébriété, brandir ici les flacons jaunes, et dansant autour des cellules une sarabande effrénée! Je vois d'ici de roses fillettes pour qui le goût de la liqueur se confond avec celui du premier baiser, des femmes qui reçurent du flacon marqué au signe de la croix, la grâce efficace à l'étourdissement qu'il fallait; et tous les yeux des débauchés qui gardent la mémoire du beau reflet d'or inséparable de celle d'une épaule ou d'un sein qui s'étale!... «Grâces vous soient rendues, révérends Pères! Hosanna! au divin élixir!»
»Ah! je voudrais pénétrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes et réfléchis qui sait que, par lui, de la volupté se répand par le monde, et qui orne de cette idée sa solitude et son silence!...
--Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit pervers...
Grandier s'exclamait et M. Lureau-Vélin en même temps entamait le prélude d'une aventure scandaleuse, quand on vint avertir ces messieurs que l'office allait commencer.
On s'enfonça dans des couloirs indéfinis que la lueur de veilleuses, de loin en loin, éclairait d'un jour louche. La chapelle était complètement obscure; le jubé cachait la lampe du choeur; un prêtre, dans la tribune du public, avait allumé une petite bougie et lisait son bréviaire. Quelques personnes se soupçonnaient dans la pénombre.
Une cloche tinta. Une à une, à intervalles irréguliers, de lentes formes blanches apparurent au-dessous de la tribune, munies d'une petite lanterne. Elles disparaissaient derrière le jubé, et la double rangée des stalles dans le choeur se piquait alors d'une lumière encore aussitôt voilée par un écran de bois.
Après des minutes de silence, l'ensemble des voix s'élevait et les versets des psaumes s'égrenaient, monotones et singulièrement impressionnants, dans la nuit religieuse.
Septime tomba sur le prie-Dieu, harassé d'une fatigue morale et physique. Que de choses, mon Dieu! Et comme la vie se précipitait! À quoi songer? À son baiser? Il en avait le coeur encore tout disloqué. Ou à ceux qui allaient venir, à tout ce qui allait venir après, et qui l'effrayait en l'anéantissant de désirs? Ou bien à cet étrange nouveau venu dont la personne l'emplissait à la fois d'admiration et de répugnance, mais, en tout cas, le captivait jusqu'à ne pouvoir penser à quoi que ce fût que sa figure n'y fût mêlée? Il l'admirait homme fait, fort et beau, tel que lui-même souhaitait, espérait être. Ses connaissances, sa prodigieuse facilité le subjuguaient. Et en même temps, il subissait de ces connaissances et de cette facilité une sorte d'effarouchement mal expliqué. Il se rappelait le _Faust_ de Goethe à cet endroit adorable et délicat que Gounod a passé, et où Marguerite entrant dans la chambre après le départ de Méphistophélès, qu'elle ignore, ne peut se retenir d'ouvrir la fenêtre, et chante comme pour purifier l'atmosphère. Il éprouvait au fond même de son instinct, un contact pénible de cette expérience si complète des hommes et des choses, et de cet esprit et de cette chair si parfaitement entretenus et dispos. Toute sa jeune fébrilité passionnée s'en indignait en quelque sorte. Et de plus, des nausées lui venaient de cette désinvolture à parler d'amour. Il se souvint de petits camarades qui mêlaient ce mot à des expressions ordurières. Ce monsieur, lui, le faisait sauter comme des osselets sur la main. N'était-ce pas une chose sainte et sacrée? M. Grandier lui-même, avait eu à ce propos une attitude qui ne concordait guère avec ses idées coutumières. Et il semblait au pauvre enfant que l'on avait, ce soir, piétiné son aimée, profané son culte. Il se prenait la tête à deux mains, courbé sur le prie-Dieu. L'aspect du lieu et la sévérité des prières influaient; les ressouvenirs de sa vie dévote remontaient à son âme en un tumulte confus. Il crut qu'il éprouvait le besoin d'expier la profanation du cher objet. Il s'enfonçait la paume des mains sur les yeux, se provoquait à une douleur rédemptrice, eût voulu sentir les larmes jaillir et l'inonder et laver autour de lui le sol, les gens et les choses.
Il releva ses yeux attristés, et, dans la pénombre qui paraissait moins obscure, les laissa reposer sur le jubé où des peintures se devinaient, sans qu'on en pût distinguer les formes. Pourquoi ces toiles indiscernables l'intriguaient-elles? Il n'en avait aucune conscience. Était-ce la pénitence singulière qu'il s'était imposée? Demeurer là, immobile et sans pensée, devant cette oeuvre inconnue, jusqu'à ce qu'il en eût recréé le sujet? C'était absurde et tyrannique. Cependant, il recréait malgré lui. Mais infailliblement des formes naissaient de l'ombre; des lignes s'incurvaient, se joignaient, s'harmonisaient; quelque chose de vivant, d'extraordinairement vivant allait sortir de ce demi-songe. Quand la figure s'anima, il faillit s'écrier; se boucha les yeux; ramena ses mains sur les paupières. C'était sa figure, à elle, à la chérie, à l'aimée; mais sa figure transformée, remaniée et comme modelée à nouveau par quelque artiste sceptique et aimablement terrifiant, à la façon des conversations de ces messieurs. Elle était souriante et jolie, mais ses yeux étincelaient d'un éclat inaccoutumé; et le comble était qu'elle laissait voir son corps et l'indiquait presque, de son petit air mutin. Et c'était lui qui venait de faire surgir cela, petit à petit, de son regard lentement promené sur la toile sombre!
Cette figure, ainsi, était contenue en lui, avec ses traits amusants et toute cette chair découverte! Il l'ignorait totalement, ne l'avait jamais imaginée. Cela était nouveau, absolument nouveau après les phases de son amour. Il en eut un grand tressaillement, une forte surprise douloureuse hérissée de petits aiguillons voluptueux. Il trouvait cette image horrible et était par elle irrésistiblement attiré. Il crut tout à coup avoir découvert qu'il la détestait, qu'il la haïssait à lui cracher à la face, et était porté vers elle par le goût pressenti de petites morsures, de petites absorptions goulues de tout elle. Il ne pouvait plus s'abstraire de cette image, il appelait toutes les mains sur ses yeux, et en même temps les écartait d'un geste brutal. Il retourna au panneau du triptyque. Rien ne s'effaçait, et il commençait d'être suspendu et haletant, dans la crainte que cela s'effaçât. Oui, oui, là, c'était bien sa tête avec ses cheveux noirs, qu'elle relevait d'un bras, défaisant l'ordre de ses bandeaux reposés. Il voulait lui dire: