Chapter 14
L'abbé ne consentit à se soumettre que lorsque parut le médecin de la localité.
--J'aime voir, dit-il, des figures nouvelles parce qu'il y a quelque possibilité que celles-là ne soient pas corrompues...
Il se coucha, prit la potion et put enfin s'assoupir. Ces messieurs eurent, en bas, un colloque d'un quart d'heure, puis Grandier remonta au chevet de l'abbé et s'y installa, fort peu rassuré et incliné vers des réflexions.
Vers huit heures, on apporta une lettre à l'adresse de M. l'abbé Gatien de Prébendes. Le docteur, en examinant le timbre, reconnut qu'elle venait du père de Septime.
--Voici des nouvelles de monsieur de Jallais, prononça-t-il à part lui, qui courent risque de n'être plus fraîches quand ce pauvre monsieur l'abbé sera en état d'en prendre connaissance. Et il fit demander Septime.
Septime arriva, n'ayant pris le temps que de passer son pantalon; le col de la chemise ouvert sur son cou moite et blond, de longues mèches de cheveux pendant sur le front, et ses grands beaux yeux clairs affermis par quelque chose de si puissant sans doute que toute surprise étrangère semblait pouvoir surgir sans en entamer la sérénité.
Grandier ne put s'empêcher de l'admirer; sa vue lui donna plus d'émotion que le gisement du pauvre malade. «Voici de la vie, se dit-il, dans le moment qu'elle est adorable! Ce jeune homme vient de cueillir une émotion éternelle, car, vieillard, il s'attendrira encore au souvenir de cette nuit, et la larme qu'il pleurera en mourant sera peut-être du regret de l'heure qui vient de fuir.» Il gardait sur le visage une belle fatigue d'amour; dans sa langueur, une nouvelle énergie et de la virilité se mêlaient; mais ce qui charmait était de sentir qu'il voyait tout en beauté.
Grandier eut envie de l'arrêter avant qu'il eût pénétré dans la chambre et de lui dire! «Allez-vous-en à votre bonheur et à votre rêve que je ne veux pas troubler.» Il hésita un instant:
--Eh bien! mon enfant, voici notre monsieur l'abbé en un fâcheux état!
Septime parut tomber des nues. Quelqu'un était en mauvais état! Quelqu'un n'était pas le mieux du monde! M. l'abbé, c'était M. l'abbé qui n'allait pas bien! Il avait du mal à se mettre au point, étant saturé de la grande insouciance de l'état d'amour. Puis, subitement, il eut une clarté vive comme la lueur d'un éclair. Il vit que l'abbé qui était l'obstacle était aussi le lien, que l'abbé qui, vivant, voulait briser son amour, mort, le détruisait plus sûrement, car sans l'abbé plus de Néans, et sans Néans!... grand Dieu!
Il n'avait jamais envisagé ceci. Puis, la foi reprit le dessus: Non! non! ce n'est pas possible, rien ne peut rompre ce qui est à présent; le monde entier est ouvert; il n'y a pas que Néans; il y fuirait, elle l'y suivrait. Puis la sympathie se raffermit là-dessus, et il fut très sincèrement affecté de ce que l'abbé fût malade. Et il apporta ce singulier visage où le Grandier psychologue lisait tout, lisait le premier plan de la sensibilité si fortement étayé que tout le reste des impressions d'arrière en recevait comme un équilibrement, en était garanti de toute violence excessive.
--Monsieur l'abbé a eu le délire toute la matinée, et il est profondément abattu.
--Ah! mon Dieu! mais aussi, avec ses mortifications, ses pénitences qu'on eût comprises s'il eût commis des crimes...
--C'est bien rarement pour soi que l'on s'abîme. La moitié de l'humanité s'exténue à cause de l'autre moitié sans que l'une ni l'autre ne se rende compte de ce qu'elle fait ou de ce qu'on fait pour elle. On dirait, la plupart du temps, qu'il n'y a aucune bonne raison à cela, mais le monde est ainsi, et les vraies raisons des choses nous échappent. Il y a là une lettre de monsieur votre père.
Septime, qui eût dû encore être remué violemment de l'arrivée de cette lettre, la considéra presque avec calme. Il avait une immense confiance en toutes choses.
--N'attendiez-vous pas précisément une lettre de monsieur de Jallais? dit le docteur.
--Mais oui, et il ne s'agissait de rien moins que d'être autorisé à rester ici.
--Monsieur l'abbé restera quelque temps ici, à ce que je vois, ce matin; ne vous préoccupez donc pas de ce chef. Mais vous auriez aimé, sans doute, avoir des nouvelles de papa? Monsieur l'abbé ne nous les communiquera pas d'ici plusieurs jours...
--C'est bien dommage, car je serais curieux de savoir ce que contient cette lettre...
--Nous allons soigner monsieur l'abbé, de façon qu'il nous le puisse dire au plus tôt.
--Tout de même, docteur, ne le mettez pas en état de faire sa valise... car si je dois le suivre...
--Gredin! fit Esculape.
On frappa à la porte. Madame Durosay, qui venait d'apprendre l'accident de l'abbé, arrivait offrir ses soins. Septime pâlit tout à coup et alla ouvrir doucement sur un signe du docteur. Elle sut tendre la main à Septime de la façon la plus aisée et l'on s'entretint à voix basse, près de la porte. Elle fut très affectée, pensa immédiatement à tout le nécessaire, à faire monter un double tapis sur le palier pour éviter le bruit; à se procurer une presse à viande pour dès le moment que l'abbé pourrait prendre quelque chose; à avoir des oeufs frais et des raisins, une veilleuse pour la nuit prochaine: elle s'aperçut qu'on n'avait pas seulement mis un bout de christ dans la chambre de l'abbé: elle en avait un petit en argent, dans une de ses trousses de voyage, et elle vit la place où elle le ferait épingler. Elle conçut en une minute le plan d'une maison transformée par la présence d'un malade et accommodée aux mille exigences délicates que cela réclame. Et parmi tout cela, elle n'oubliait pas son inquiétude, sa douleur, très sincère; elle s'attendrit à de vieux souvenirs de l'abbé, du temps qu'il lui donnait de petites tapes sur la joue et de belles images, à l'issue des vêpres, au Sacré-Coeur du Mans. Puis elle parla de sa mère, madame de Ravaud, qui était une sainte femme; et, ce faisant, elle s'apprêtait à revêtir le tablier de garde-malade et à s'installer au chevet de ce pauvre M. l'abbé.
Grandier, qui avait présent aux yeux le spectacle de la nuit, dont trois ou quatre heures à peine les séparaient, était tenté de lui sauter au cou et de l'embrasser pour être si femme, si complètement femme. Il adora, un instant en elle, toute la femme en sa complexité infinie qu'il faut saisir entièrement, sous peine de quelles déplorables extravagances! Et il regardait l'abbé qui se mourait par elle; et il la regardait qui se tuerait pour l'abbé; et il aperçut dans la glace de l'armoire, où la jeune femme en cet instant prenait du linge, et qui lui apporta brusquement son image, qu'il souriait lui-même au milieu de tout cela...
XXV
L'amour semblait croître à la Villa Julie dans la mesure qu'on y voyait dépérir ce pauvre M. l'abbé. Il n'y avait pas d'inquiétude, pas de soins empressés, pas de fatigues alentour du malade qui atteignissent l'impétuosité de ce courant nouveau, grossi et renforcé plutôt de chaque obstacle. Le docteur se décourageait, au contraire, en son espoir de sauver son malade, lorsqu'il embrassait, d'un même regard, ces trois êtres, l'un rongé de fièvre, les deux autres se donnant des baisers dans les coins. «C'est l'éternelle compensation, se disait-il; ces deux beaux êtres se gorgent de la vitalité qui, par ici, s'enfuit; nous n'y ferons rien!» Et réfléchissant un peu plus: «J'ai fait moi-même ce qui est!» Alors, il s'efforçait de garder de la sérénité en face de cette balance aux deux plateaux emplis de choses humaines, comme on envisage, impassible, l'idéal accomplissement d'une grande loi. Or, il était fort ému, et, quoique assuré de la beauté de son oeuvre, je ne sais quelle pitié qui vient peut-être d'un mince côté du coeur, lui donnait quelques soubresauts à la poitrine. Son oeil d'acier clair s'humidisa un court instant d'une perlette légère qu'il fit sauter d'un prompt geste de doigt.
Depuis quarante-huit heures, M. de Prébendes n'avait pas recouvré sa complète connaissance. La fièvre, avec des intermittences, le tenait toujours, et il avait déliré plusieurs fois encore, revenant avec une insistance singulière à ce clocher, à cette corde et à toute cette paroisse de Néans, hissée par une étrange frénésie bachique au mauvais lieu.
Il y eut une si belle journée de soleil et de léger vent frais à la suite des derniers orages, que Grandier prit sur lui de veiller M. l'abbé et ordonna que tout le monde s'allât promener, au moins l'après-midi.
Monsieur et madame Durosay sortirent donc, après le déjeuner, avec Septime, et l'on descendit à pied du côté du Grand-Port, avec un goût prononcé de voir le lac par ce beau temps pur.
Quelques équipages, un grand nombre de voitures et des boggies conduits par des courtisanes, parcouraient élégamment la longue et belle allée qui mène au lac: c'était un va-et-vient gracieux et riche, un remuement de mondanité de parade qui avait une odeur suave et aucune signification.
M. Durosay, contrairement à ses habitudes assez rassises, avait un mot pour chaque beauté rencontrée, et peu s'en fallut qu'il ne portât la main au chapeau en croisant un landau brillant où se trouvait une femme de magnifique prestance à côté d'une autre qui avait les cheveux roux. Il se contenta de dire: «Ce pauvre docteur qui aime tant les cheveux de cette couleur-là!» Madame Durosay et Septime voyaient tout d'un oeil distrait.
Le bateau à vapeur partait pour Hautecombe et l'on délibéra un moment si l'on ne ferait pas bien d'aller visiter l'abbaye. Mais M. Durosay se trouva ne pas avoir une envie folle de s'embarquer pour si loin. Si alors on prenait une petite barque et un rameur et se promenait tout simplement?
--Mes enfants, dit-il, je serais bien fâché de vous empêcher d'aller sur l'eau, partez-y donc avec ce batelier qui me paraît un solide gaillard; je vous regarderai filer, vous ferai signe et m'en irai au Casino mettre cent sous sur le tapis.
Certaines occasions ont tant d'opportunité parfois qu'il en naît presque une gêne. Mais celles du genre de celle-ci, comme chacun a pu en être mille fois témoin, sont si naturelles, si coutumières malgré leurs apparences paradoxales, que ni madame Durosay ni Septime n'en furent le moins du monde incommodés. Ils sautèrent dans la barque garnie d'affreux coussins rouges, qui vacilla, les fit s'agripper aux genoux et aux bras, puis reprit son équilibre et fila, vite, tout d'un coup éloignée du rivage, par l'effort bien rythmé du rameur vigoureux.
--Au revoir! bon voyage!...
--À tout à l'heure!... Adieu! adieu!
La jeune femme et Septime se regardèrent durant que la barque filait.
--Où allons-nous; firent-ils, quand la barque fut presque au milieu du lac.
--À Bourdeaux, fit pour eux le batelier.
--À Bourdeaux, dit Septime, Lamartine habita; et il y a une grotte qui porte son nom, vous nous la ferez voir...
Le nom de Lamartine prononcé sur cette eau dormante où la barque glissait, apporta quelque chose d'indéfinissable et de doux à l'esprit. Madame Durosay ne le connaissait guère que pour avoir lu ou chanté _le Lac_, mais ce nom avait pris pour elle, comme pour beaucoup, le sens d'un appel au rêve mélancolique qui s'accommodait si bien des promenades en bateau. Et elle eût pu aisément s'attendrir et pleurer au souvenir de ce poète pour la seule pensée qu'il était poète et que l'heure présente était délicieuse. Elle tournait le dos au rameur et donnait librement la main à Septime. Ils ne dirent rien de quelques minutes; puis elle lui prononça tout bas:
--Vous êtes poète aussi, vous; cela se voit!
Septime sourit et rougit.
--Non! soupira-t-il.
Cependant le docteur prétendait que tous les jeunes gens de son âge qui ne montent pas à bicyclette sont un peu poètes.
Mais elle disait cela avec une conviction sérieuse. Et puis, c'était un besoin chez elle de hausser, de grandir cet enfant. Elle voulait voir en lui ce qu'il doit y avoir en l'homme qui vous ravit. Il ne ressemblait à aucun des hommes ordinaires; il ne disait jamais de sottises ni de paroles de mauvais goût, et semblait, en toute occasion, prendre un plaisir secret qui ne venait pas des sources où le commun s'alimente. Il parlait peu, semblait éprouver des choses que la langue a mal à traduire, et elle s'apercevait en cet instant même qu'elle avait interprété dans ses yeux, la plupart de ce qu'elle croyait lui avoir entendu dire.
Elle lui découvrait tout juste ce qu'il faut de mystère pour qu'un homme en reçoive des proportions illimitées. Elle voulait qu'il fût extraordinaire; elle s'étonnait que ces messieurs ne s'aperçussent pas que ce jeune homme qui ne paraissait presque rien au milieu d'eux, les allait dépasser tous... tous? Elle prononçait le mot en dedans et au fond de soi, et sa rêverie s'élargit et se parsema.
Elle s'étendit un peu sur la banquette au dossier garni de si vilain rouge; elle laissa ses yeux errer de droite et de gauche: les Alpes du Dauphiné blanches et lointaines et de l'autre côté le si joli bout du lac où le petit château de Châtillon s'avance en décor romantique; Aix, en face, s'éloignait. Elle aperçut au sommet du Revard les chalets, les fameux chalets et même l'endroit où le chemin en lacet descend sur le flanc à pic, et elle fut sur le point de dire: «regardez-donc!» mais quelque chose la retint. L'avancée sur l'eau était rapide et douce, ses yeux retombèrent simplement sur l'eau fuyante que regardait aussi Septime, et tous les deux, les mains enlacées, se mêlèrent en l'anéantissement léger qui vient d'être emporté sans heurts sur l'étrange miroir immobile et profond.
Ils se ressaisirent tout à coup et se firent mal aux mains, de la façon qu'ils se les serrèrent, en rejoignant directement leurs regards. Le batelier, désespérant d'être écouté, s'était tu. Il y avait un complet silence.
Septime sentit que jamais, jamais il ne l'aimerait davantage et ne serait plus complètement heureux. Elle le regardait et il se baignait dans le clair azur de ses yeux implorants. Cependant il fut vulgaire en croyant comprendre ce que ses yeux imploraient avec une si suppliante ardeur, et il fit signe qu'il se donnait tout à elle.
Que demandait-elle donc de plus?
Ce fut à peine un plaisir d'aborder au pied du château de Bourdeaux, et la visite à la grotte où Lamartine s'assit et chanta ne leur représenta rien.
Ils aperçurent que des costumes de dames galantes étaient appendus en une fissure du roc et, en effet, l'on voyait, à quelque distance, au-dessus des eaux, deux têtes ornées de cheveux teints; et l'épaule et la croupe des nageuses paraissaient à intervalles réguliers. Parmi quatre souliers et des bas à jour, sur la grève, était ouvert le petit volume des _Méditations_. Les amants éprouvèrent quelque chose de vague à l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour délicat.
Ils prirent un sentier et montèrent du côté d'une petite église, allongeant le temps par des baisers à tout endroit couvert. L'église était pauvre et à demi ruinée; elle leur parut tout à fait jolie et telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetière l'entourait planté de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque près des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvèrent cet endroit charmant et dirent ensemble:
«On entrerait bien dans l'église si l'on n'avait si chaud.»
Ils s'étendirent sur l'herbe d'une prairie située derrière l'église, ombragée de platanes énormes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au bord du lac que l'on distinguait à son beau bleu d'azur, à travers les feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher: il la saisit par la taille et se lia étroitement à elle. Un calme assoupissement leur vint de la tiédeur du vent, du chant monotone des oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime couché vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une demi-conscience, recevait le souffle de ses lèvres et le parfum de sa chair émue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lèvres. Puis, relevant la tête vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il vit la petite église et pensa: Dieu. Il baisa les lèvres de nouveau; il vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa: des morts, des tas de petits morts tout ratatinés en poussière, ou en fins débris secs, à cause de ces beaux raisins qui les ont mangés pour être si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout à l'heure... Et il baisa encore la bouche bien-aimée et fit par avance le geste d'y écraser le grain de raisin doré dont ils recevraient le suc chacun en leurs bouches unies. Elle s'éveilla au baiser qu'il avait pris un peu fort et lui dit:
--Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, là?
--Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!
Mais cette idée ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute grande en attendant. Septime prit une grappe à la vigne abandonnée et ils la mangèrent grain à grain, comme il l'avait voulu.
Puis ils se mirent à pousser de gros soupirs, couchés côte à côte sur cette herbe fraîche que de petites marguerites égayaient. Il avait relevé la manche légère et bouffante et il lui baisait le bras en le faisant aller et venir sur ses lèvres d'une façon qu'il aimait. Ils s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un venait et c'était pour se rapprocher la tête, et se dire tout près, les lèvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!
--Il faudrait avoir une maison à nous, dit Septime.
--Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les cheveux.
--Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver...
--Et alors?...
--Et alors, il faut que nous puissions nous retrouver toujours...
--Toujours... fit-elle. Et ils tombèrent tous les deux dans une songerie.
Le vent, plus frais, faisait frissonner et écartait les feuillages, et dans les éclaircies de toutes ces branches murmurantes, on voyait de temps en temps paraître l'autre rive du lac, avec Aix et les choses de ce monde. Cela faisait une sorte de vision lointaine et clignotante, cela vous forçait d'ouvrir et de fermer les yeux tour à tour et s'emparait des regards comme doit faire le miroir à l'alouette, vers quoi l'alouette a le soupçon probablement, de quelque chose de mauvais, et vient... Ils ne pouvaient s'empêcher de regarder par les petits jours intermittents... Ils virent le moment qu'il allait falloir parler des choses de là-bas; ils avaient tous les deux arrêté sur leurs lèvres, la question: «Voit-on d'ici la Villa Julie?» Alors elle reprit la pensée qu'il avait eue et qu'elle avait trouvée folle!
--Un abri!... dit-elle.
Il lui fut impossible de découvrir pourquoi ce mot, si cher à l'oreille des amants, sonnait mal à la sienne. S'abriter à deux, c'est se déclarer deux aussi forts que le monde, capables de faire contrepoids au reste dédaigné de la terre; s'isoler, s'enclore est la plus éclatante marque d'amour.
Elle éprouva comme un léger vertige d'estomac que, plusieurs fois, déjà, elle avait eu; la brusque menace d'un vide, sous ses pieds, d'un grand creux qui lui était caché d'ordinaire par une masse de petites idées embrouillées et confuses qu'elle appelait aussitôt à son aide.
Par ce mot, lui, au contraire, était séduit tout à fait.
--Oui, un abri! dit-il. Il faut un abri, vois-tu! Je veux t'embrasser! Je ne peux plus t'embrasser là maintenant; je veux t'embrasser une fois chez moi, entends-tu? dans un endroit où je sois chez moi; nous fermerons les volets et les rideaux; nous empêcherons jusqu'à l'air de pénétrer, pour que je t'aie à moi, chez moi! Viens! viens, je veux que ça soit tout de suite.
Il l'entraînait vers une maison qui portait une enseigne de location.
Quelque chose d'inouï emportait cet enfant timide qui eût osé à peine, une heure auparavant, demander son chemin. Il était disposé à mettre ses économies à louer une pièce, au mois s'il le fallait, et qu'il garderait une heure.
--Oh! non, non! pas là dedans... vous ne voudriez pas!...
--Je veux t'embrasser, je te dis! Je veux t'embrasser chez moi... Viens!
Mais il lui plut, avec sa volonté et une certaine violence; elle se dit qu'elle l'admirait en ce moment et, prise entre un désir et un instinct sourd, elle ferma les yeux, ne sut plus ce qu'elle faisait.
Quand ils furent dans la chambre proprette, aux murs peints à la chaux, Septime ferma tout, et il dit, en joignant les mains:
--Il n'y a plus que nous deux au monde!
Il se pendait à son cou; lui mordait la bouche en lui répétant:
--Je veux t'aimer à l'abri!... Il n'y a rien! il n'y a plus rien dehors! rien du dehors ne vient ici!... Dis avec moi qu'il n'y a plus rien, plus rien!...
Elle regardait tout autour d'elle, voulant sourire et répondre. Elle se laissait atteindre par cette idée de chambre close et de solitude à eux deux.
--Nous avons fermé les volets, les vitres et les rideaux, insistait-il; j'ai mis le verrou, un gros verrou énorme, as-tu vu?... Nous nous sommes bâti une forteresse!... Nous nous aimons derrière quatre murs à nous... Je t'ai: je suis à toi, tout seul!...
Elle se mit tout à coup à pâlir, et trembla; puis elle l'écarta d'elle un peu brutalement:
--Non! non! s'écria-t-elle, éperdue; je ne veux pas! je ne peux pas!... Ouvrez la fenêtre et la porte! ouvrez! ouvrez! ouvrez! Sauvons-nous!
--Ma chérie, tu as peur, n'est-ce pas? Tu as peur de la pénombre, mais pourquoi crier? Tu as peur avec moi, tu crois que je ne suis pas assez fort?...
--Non! non! allons-nous-en! je vous en supplie! Je n'ai pas peur, mais je vous jure que je ne peux pas rester ici.
Elle cherchait son ombrelle dans la demi-obscurité.
--Mais ouvrez donc! lui jeta-t-elle, impatientée.
Le jour tombait quand ils joignirent la barque; et le lac, privé des feux du couchant par la montagne, était sombre et froid. Ils n'avaient pas prononcé une parole et ils demeuraient absorbés et abattus. On n'entendait que le souffle régulier du rameur et le frottement sourd des avirons. Septime, complètement hébété par l'étrangeté de l'aventure, n'osait tenter de l'éclaircir à cause de l'homme. Et n'était-il pas visible que la jeune femme elle-même s'interrogeait?
Le soir mélancolique soutint un long moment leur trouble. Ni l'un ni l'autre, à la vérité, ne savaient plus où ils allaient et la confusion de leurs âmes errait parmi les brumes et les ombres incertaines des bords. Vers le milieu du lac, des souffles venus de la terre étaient tièdes, et la paresse de leurs cerveaux s'amusait d'attendre en l'insensible avancée, le prochain souffle tiède. Ce lac leur parut, tant qu'il durerait, une suspension de tout; ils se reposèrent en l'attente du rivage où sans doute des clartés naîtraient. L'eau fut bientôt moins sombre que la nuit, et ils regardèrent l'eau doucement gémissante au froissement de la barque. Une cloche sema sur les eaux la tristesse de son tintement espacé; et les rives apparurent. Ils se les étaient données comme un demain redouté qui approche infailliblement. On distinguait les noires silhouettes des arbres, et les gens et les choses parmi les lumières du port. La jeune femme et Septime, en même temps surpris, ne purent s'empêcher de prononcer ensemble:
--Voici monsieur Lureau-Vélin.
Ils pâlirent l'un et l'autre et tremblèrent également dans la main qu'il leur tendit en leur offrant galamment une place dans sa voiture.
Cet homme était-il la clarté? Était-il «demain»?
XXVI
M. Grandier prononça:
--Monsieur l'abbé est mort!
Il tenait un bougeoir à la main en disant ces mots et se trouvait sur le perron de la Villa Julie, les cheveux en désordre, énorme et cependant défait.