Chapter 9
M. GEORGEY.--Fridric, il y avait deux années toi pas heureuse, M. Bonarde pas heureuse, Madme Bonarde pas heureuse. Moi voulais pas. Moi voulais tous heureuse. Toi venir avec moi, toi prendre logement avec moi. Et moi t'arranger très bien. Bonsoir, Madme Bonarde; demain jé dirai toute mon intention. Viens, Fridric, viens vitement derrière moi.»
M. Georgey sortit, Frédéric, très surpris, le suivit machinalement sans comprendre pourquoi il s'en allait. Mme Bonard, non moins étonnée, le laissa partir sans savoir ce que voulait en faire M. Georgey, mais fort contente de le voir quitter la maison et très assurée que c'était pour son bien.
En route, M. Georgey expliqua à Frédéric, tant bien que mal, ce qu'il venait d'apprendre.
M. GEORGEY.--Il fallait pas rester là, Fridric. Il fallait devenir soldat, une bonne et brave militaire française. Toi avais envie. Le père pas, moi jé voulais et toi voulais. Toi demeurer avec pétite Juliène; moi écrire lé lettre pour faire une bonne engagement. Jé connaissais une brave colonel; moi lui faire recommandation pour toi. Quand lé colonel dira _yes_, jé enverrai toi avec des jaunets pour toi être heureuse là-bas... Tu voulais? Dis si tu voulais. Tu avais dix-houit ans, tu pouvais.
FRÉDÉRIC.--J'en serais bien heureux, Monsieur; mais mon père ne voudra pas, il refusera la permission.
M. GEORGEY.--Jé disais tu avais dix-houit années. Jé disais tu pouvais sans permission. Dis si tu voulais.
FRÉDÉRIC.--Oui, Monsieur; je veux, je le veux, bien certainement. Je ne peux plus vivre chez mon père, j'y suis trop malheureux. Il ne me parle que pour m'appeler voleur, coquin, scélérat. Il me fait des menaces terribles pour m'empêcher de recommencer, dit-il. Ma pauvre mère pleure toujours; mon père la gronde. La maison est un enfer.
M. GEORGEY.--C'était mauvais, oune enfer; il fallait oune paradis, et moi lé voulais. Toi devenir oune brave militaire; toi gagner lé croix ou lé médaille, et toi revenir toute glorieuse. Le papa devenir glorieuse, la maman fou de bonheur et toi contente et honorable.
--Merci, Monsieur, merci, s'écria Frédéric rayonnant de joie. Depuis plus d'un an, je mène la vie la plus misérable, et c'est à vous que je devrai le bonheur.»
M. Georgey regardait avec satisfaction Frédéric, dont les yeux se remplissaient de larmes de reconnaissance.
M. GEORGEY.--C'est très bien, _my dear_. Toi rester encore bonne créature; Alcide il était parti, toi jamais voir cette coquine, cette malhonnête. C'était bien.»
M. Georgey rentra avec Frédéric.
M. GEORGEY.--Caroline, Fridric prendre logement ici. Lui rester oune semaine. Vous, préparer oune couchaison.
CAROLINE.--Mais, Monsieur, je n'ai ni chambre ni lit à lui donner.
M. GEORGEY.--Vous cherchez dans lé bourg vitement.
CAROLINE.--Mais, Monsieur, personne ici n'a de lit à prêter.
M. GEORGEY.--Jé demandais pas prêter; jé demandais acheter. Allez vitement acheter le lit de la coquine Alcide.
CAROLINE.--Combien faudra-t-il le payer, Monsieur?
M. GEORGEY.--Caroline, vous mettez en colère moi. Payez quoi demandera lé coquine de père. Allez vitement; j'étais tout en bouillonnement.»
Caroline disparut pour exécuter l'ordre de M. Georgey; elle savait que la contrariété le mettait dans des colères terribles, et, malgré qu'il n'eût jamais frappé ni même injurié personne, elle avait une grande frayeur de ses yeux étincelants, de ses dents serrées, de ses poings crispés, de ses mouvements brusques, des coups qu'il frappait sur les meubles. Le marché fut débattu et pas conclu.
BOUREL.--Pour qui donc demandez-vous le lit d'Alcide?
CAROLINE.--C'est pour quelqu'un qui est pressé.
BOUREL.--Il ne vaut pas grand'chose, je vous en préviens; il n'est pas neuf, il s'en faut.
CAROLINE.--Aussi je ne pense pas que vous me demandiez un grand prix. Vous le donnerez bien pour vingt-cinq francs?
BOUREL.--Ce n'est guère, vingt-cinq francs; mais sans couvertures, alors.
CAROLINE.--Que voulez-vous que nous fassions d'un lit sans couvertures?
BOUREL.--_Nous_, dites-vous? C'est donc pour vous, c'est-à-dire pour votre maître.
CAROLINE.--Certainement, et il est pressé.
BOUREL.--Ah! c'est pour M. Georgey? Et il est pressé! Il m'en donnera bien cent francs.
CAROLINE.--Cent francs pour une patraque de lit! Quatre planches et une méchante paillasse! Vous plaisantez, père Bourel.
BOUREL.--Je ne plaisante pas. Cent francs ou rien.»
Caroline hésita. Si elle revenait sans lit, elle amènerait une crise de colère. D'un autre côté, payer cent francs un vieux lit vermoulu qui se composait d'une paillasse, d'un traversin et de deux mauvaises couvertures, c'était par trop se laisser duper.
«Ma foi non, c'est trop fort aussi. Gardez votre lit, j'en aurai un ailleurs.» Et Caroline sortit.
BOUREL, _criant_.--Man'selle Caroline, man'selle Caroline, revenez donc; je le donne pour quatre-vingts,... pour soixante,... pour quarante. Revenez donc. Ne soyez pas si prompte... Je vous le porterai et je vous le monterai par-dessus le marché.»
CAROLINE.--Apportez-le, dans ce cas, et dépêchez-vous. Monsieur est impatient.
BOUREL.--Le temps de démonter le lit et je serai chez vous.»
Caroline rentra triomphante; elle raconta à son maître comment elle lui avait fait gagner soixante francs. M. Georgey rit de bon coeur. «Tenez, Caroline, voilà cent francs.
CAROLINE.--C'est quarante, Monsieur, puisque j'ai marchandé.
M. GEORGEY.--Vous faire marchandement pour vous, moi marchandais pas, jamais.
CAROLINE.--Mais, Monsieur, c'est soixante francs que vous me donnez. C'est trop.
M. GEORGEY.--Jé disais c'était pas trop pour récompensement. L'honnête, c'était rare beaucoup; jé payais cher lé rare. Et soixante francs c'était pas trop... Moi pas voulais voir cette malhonnête. Faisez tout l'affaire tout seul.» Caroline se retira rouge de joie, avec force remercîments et révérences.
M. GEORGEY.--C'était assez, _my dear_. Allez-vous là-bas. Fridric aussi là-bas. Quand pétite Juliène est retourné, vous direz à lui monter.»
Ils s'arrangèrent de leur mieux en bas. Caroline fit placer le lit de Frédéric dans un cabinet noir près de la cuisine; ce n'était que pour peu de jours; il déclara s'y trouver très bien.
Une heure après, quand Julien monta chez M. Georgey, il le trouva écrivant une lettre.
M. GEORGEY.--Ah! pétite Juliène, je voulais savoir tes connaissances. Jé voulais voir tes écritures.»
Julien lui fit voir ses cahiers qu'il apportait de chez le maître d'école. M. Georgey les examina.
M. GEORGEY.--C'était très parfaitement bien. L'écrivement il était très joli; lé dessination il était très fort régularisé. Le calculement il était parfaitement exactement.
JULIEN.--C'est que voilà plus d'un an, Monsieur, que je prends des leçons.
M. GEORGEY.--Et jé voulais toi prendrais une année encore, et alors toi pouvais rétourner avec Master et Madame Bonarde. Ça était mieux qué faire des dessinations, des fabrications comme jé voulais. Eux tout seuls, tout tristes, eux t'aimer beaucoup fort; toi heureuse chez Madme Bonarde; moi laisser à toi argent; toi pas être un charge, mais un richesse. Tu devenais rouge? Tu étais contente.
JULIEN.--Oui, très content, Monsieur; mais vous, Monsieur que j'aime et auquel je dois tant, il faudra donc que je vous quitte?
M. GEORGEY.--Oui, _my dear_. Moi avoir fini ici l'établissement du fabrication. Moi faisais pour m'amuser, pour voir lé pays, pour faire des progressions de fabrication dans lé France. Moi étais riche, très fort riche. J'avais pas besoin pour moi. Toi avoir instrouction assez dans une année encore; moi laisser à Madme Bonarde argent pour ton vivotement et pour ton établissement.
JULIEN.--Je ne sais pas comment vous remercier, Monsieur, de toutes vos bontés pour moi. Je voudrais ne jamais vous quitter, Monsieur. Je voudrais bien aussi rentrer chez M. et Mme Bonard, si bons pour moi. Mais Frédéric, Monsieur? Il ne m'aime pas beaucoup, vous savez; il ne sera pas content que je rentre chez lui.
M. GEORGEY.--Fridric il avait quitté chez lui; il sé faisait soldat français. Il était dans lé bas, chez Caroline; va demander explication à lui.»
Julien, surpris de savoir Frédéric chez M. Georgey et n'osant le questionner à ce sujet, descendit dans la salle à manger et y trouva Frédéric seul. Caroline s'occupait du ménage. Julien apprit alors ce qui s'était passé le matin entre M. Bonard et son fils; il comprit les terreurs de Mme Bonard et le moyen qu'avait trouvé M. Georgey pour les faire cesser.
JULIEN.--Mais as-tu réellement envie de t'engager, Frédéric?
FRÉDÉRIC.--C'est le seul moyen pour moi d'échapper au mépris et à la colère de mon père! Si tu savais comme je suis malheureux depuis près de deux ans que j'ai repris mon travail avec mon père! J'ai fait de bien grandes fautes, c'est vrai; mais je les ai tant regrettées! J'en ai eu un si grand chagrin, que mon père aurait dû avoir pitié de moi et me les pardonner comme a fait ma mère. Quand je serai soldat, on ne pensera plus à moi; et si j'ai le bonheur d'être tué dans un combat, on me pardonnera peut-être. J'ai été voir plusieurs fois notre bon curé; il a cherché à me consoler. Il trouve que je ferais bien de partir pour l'armée.
JULIEN.--Je trouve aussi que ta pensée est bonne; mais que deviendront tes pauvres parents, ta pauvre mère, surtout?
FRÉDÉRIC.--Tu leur resteras, Julien: ils t'aiment beaucoup, et ils ont bien raison. Ah! si j'avais fait comme toi! Si j'avais repoussé les conseils de ce méchant Alcide! Si je t'avais écouté!»
Frédéric tendit la main à Julien, qui la serra dans les siennes.
FRÉDÉRIC.--Mon cher Julien! j'ai été jaloux de toi parce que tu étais bon! Je t'ai détesté parce que tu avais refusé de faire comme moi! Pardonne-moi, Julien! Sois mon ami, mon frère! Je t'aime à présent.»
Julien se jeta dans les bras de Frédéric.
JULIEN.--Oui. Frédéric, je suis ton ami, ton frère. Je garderai ta place pour ton retour.»
Ils causèrent longtemps encore. Frédéric sentit son coeur soulagé après cette conversation; sa tristesse se dissipa, et il se raffermit dans ses bons sentiments.
Tous deux servirent M. Georgey pendant son dîner, et tous deux s'efforcèrent de lui témoigner leur reconnaissance par mille petits soins, que M. Georgey recevait avec plaisir et affection.
XXI
LES ADIEUX
Cinq à six jours après, Caroline apporta à M. Georgey une lettre timbrée de Lyon. Il la lut et appela Frédéric.
«Voilà, dit-il, c'était lé réponse du colonel.»
Frédéric prit la lettre et lut:
«Mon cher Georgey, envoyez-moi de suite le jeune homme dont vous me parlez, et auquel vous prenez un si vif intérêt. J'en aurai soin: soyez tranquille sur son avenir. Il faudra qu'il passe six mois au dépôt du régiment. Après ce temps, je me le ferai envoyer en Algérie, où nous sommes pour quelques années encore. J'espère que vous n'oublierez pas la visite que vous m'avez promise. Vous trouverez ici de quoi satisfaire votre goût pour les manufactures de toute espèce. Adieu, mon ami: mille amitiés reconnaissantes pour les services que vous m'avez rendus et que je n'oublierai jamais.
«BERTRAND DUGUESCLIN,
«Colonel du 102e chasseurs d'Afrique.»
M. GEORGEY.--Demain, il fallait partir, Fridric.
FRÉDÉRIC.--Demain! Déjà! Julien, mon bon Julien, va dire à ma pauvre mère qu'elle vienne m'embrasser ce soir et demain encore.
M. GEORGEY.--C'est moi qui allais dire à Madme Bonarde. Toi gardais pétite Juliène pour consolation.»
M. Georgey prit son chapeau et sortit.
«Comme il est bon, M. Georgey! dit Frédéric d'un air pensif. C'est pour que je ne reste pas seul qu'il va lui-même parler à maman. Et moi qui le trompais, qui le laissais voler par ce mauvais Alcide!
JULIEN.--Ne pense plus au passé, Frédéric; tu sais qu'un soldat doit être courageux d'esprit et de coeur aussi bien que d'action. Tu vas partir pour nous revenir tout changé; ainsi laisse tes vieux péchés, ne songe qu'à l'avenir.
FRÉDÉRIC.--Je tâcherai; mais, Julien, avant de tout quitter, de tout oublier, il faut que j'écrive à mon père pour emporter son pardon. Apporte-moi de quoi faire mes lettres.»
Julien lui apporta papier, plume et encre, et se mit lui-même à faire un devoir pendant que Frédéric écrivait ce qui suit:
«Mon père, je pars pour signer un engagement; le bon M. Georgey m'ayant assuré qu'à dix-huit ans votre permission n'était pas nécessaire, je me borne à vous demander votre pardon pour le passé, votre bénédiction pour l'avenir. Je serai malheureux tant que je ne me sentirai pas remonté dans votre affection et votre estime. Je vous réponds que désormais votre nom sera dignement porté par votre fils infortuné.
«FRÉDÉRIC,
«Soldat au 102e chasseurs d'Afrique.»
Il écrivit une seconde lettre au bon curé, une autre à M. Georgey, pour leur exprimer une dernière fois son repentir et sa reconnaissance; il écrivit enfin une lettre que Julien devait remettre après son départ à Mme Bonard.
Quelques temps se passa avant le retour de M. Georgey. Il arriva enfin; l'heure du dîner l'avait appelé.
M. GEORGEY.--Madme Bonarde vénir après souper des animals. J'avais dit doucement, pour pas la faire trop surpris, trop affligée. J'avais dit comme ça:
«--Madme Bonarde, vous excellente créature; vous très douce, pas murmurant à bon Dieu. Alors j'avais à dire une chose crouelle, mais pas encore; faut laisser habituer vous au pensée cruel.»
«Madme Bonarde avait prié, avait pleuré, avait supplié moi lui apprendre chose cruelle. Mais, moi, je regardais à l'horloge et je disais:
«--No, Madme Bonarde, c'était impossible; je attendrai oune heure entier de soixante minutes.»
«J'avais du chagrinement, du gros coeur de voir les larmoiements terribles de la povre Madme Bonarde; mais jé voulais pas; j'avais prévenu, oune heure. Et c'était oune heure.
«Quand l'horloge avait sonné, jé m'étais levé; j'avais été debout devant Madme Bonarde, j'avais croisé lé bras, les deux, et j'avais dit:
«--Madme Bonarde.»
«Elle répondait rien. C'était très étonnant. Jé dis encore:
«--Madme Bonarde.»
«Elle répondait rien. Jé regardais, et jé voyais qu'elle pleurait si énormément fort, que pouvait pas dire un parole. Jé dis lé troisième fois:
«--Madme Bonarde, jé voulais, jé devais dire à vous qué Fridric, votre garçone,... devinez quoi?
«--Est mort! elle répondait.
«--No, no, jé dis; pas morte, pas morte.
«--Il est très malade, elle dit.
«--No, no, pas malade, jé dis.
«--Alors, quoi donc? Dites, parlez; vous me faites mourir!»
«--Fridric, jé dis, il allait très bien, il était très excellente; mais il devait partir demain pour soldat; aller très loin; lui voulait vous vénir lé voir, lui donner les embrassements, lé bénédictions, lé consolations, cé soir et encore demain.»
«Elle pleurait pas, elle disait:
«Quoi encore?
«--Rien» jé dis.
«Et puis elle mé disait j'étais oune cruel, j'avais méchanceté; elle très colère. Moi jé disais:
«--Quoi vous avez? J'avais fait exprès. Fridric s'en aller pour lé guerre, pour lé boulète, c'était affreux!»
«Moi lui dire rien, c'était un tourmentement terrible; elle croire Fridric morte.
«Pas du tout. Fridric seulement partir.
«Madme Bonarde alors content, parfaitement heureux. Vous voyez, les deux, j'avais fait parfaitement.»
Frédéric et Julien qui, dans le commencement du récit de M. Georgey, s'étaient sentis irrités contre lui, se mirent à rire à la fin, et n'eurent pas le courage de lui reprocher d'avoir fait souffrir inutilement Mme Bonard. Frédéric le remercia même et attendit avec impatience l'arrivée de sa mère. Elle vint plus tôt qu'il ne l'espérait, parce que son mari avait été au loin pour une vente de foin qu'il devait terminer en soupant chez son acheteur. Elle demanda à M. Georgey la permission de dîner chez lui pour rester le plus longtemps possible avec Frédéric.
M. GEORGEY.--Et votre mari, Madme Bonarde? lui pas venir?
MADAME BONARD.--Non, Monsieur; je n'ai pas osé lui en parler.
M. GEORGEY.--J'étais étonné, très étonné. Master Bonarde faisait mal; et jé croyais il faisait toujours bien.
MADAME BONARD.--Il attend peut-être une demande de Frédéric.
FRÉDÉRIC.--C'est à quoi j'ai pensé, maman, et je lui ai écrit une lettre que vous lui remettrez ce soir, n'est-ce pas? La voici.
MADAME BONARD.--Tu as bien fait, mon enfant; je la lui remettrai certainement aussitôt qu'il sera rentré.»
Mme Bonard était si contente d'avoir été rassurée sur son fils après la terrible inquiétude que lui avait causée l'ingénieuse idée de M. Georgey, qu'elle éprouvait plus de joie que de tristesse; le souper fut assez gai. Frédéric et Julien étaient heureux de la voir si résignée. Caroline avait soigné le repas; le vin était bon; M. Georgey, fidèle à sa promesse, n'en but qu'une bouteille et n'en laissa boire qu'une à ses convives. Ce jour-là tout le monde mangea ensemble, car c'était le dernier repas que faisait Frédéric avec sa mère et avec Julien.
Le soir, ils reconduisirent Mme Bonard chez elle. M. Georgey était reparti pendant qu'elle faisait ses adieux à Frédéric, en lui promettant une dernière visite pour le lendemain de bonne heure avant son départ. Julien demanda à Frédéric s'il ne voulait pas faire un tour dans les champs.
«Non, répondit Frédéric, je retrouverais partout des souvenirs d'Alcide et des mauvaises actions qu'il m'a fait commettre; rejoignons M. Georgey, et revenons avec lui par la route ordinaire.»
La nuit fut agitée pour Frédéric et pour Julien. Le lendemain de bonne heure, Caroline leur apporta à déjeuner. Quand ils eurent mangé, Frédéric alla faire ses adieux à M. Georgey, qui lui serra la main, mit dedans un petit rouleau de pièces d'or, et lui promit d'aller le voir pendant sa visite à son ami le colonel Duguesclin, en Algérie. Frédéric lui adressa un dernier remerciement, lui baisa la main et sortit les yeux pleins de larmes. Il trouva en bas sa mère qui arrivait.
«Et mon père? demanda-t-il.
MADAME BONARD, _hésitant_.--Ton père te remercie de ta lettre; il a voulu venir avec moi, mais au dernier moment il n'a plus voulu. Il a dit qu'il craignait de s'emporter; qu'il sentait qu'il avait tort, mais que c'était plus fort que sa volonté. Il m'a chargé de te dire qu'il te pardonnait, qu'il t'envoyait sa bénédiction.»
Frédéric fut consolé par ces dernières paroles et embrassa sa mère plus de dix fois. Les adieux furent pénibles. Julien accompagna son nouvel ami jusqu'à la ville et ne le quitta qu'à la gare du chemin de fer, au moment où il montait en wagon. Il revint tout triste; M. Georgey lui donna congé jusqu'au soir pour consoler la pauvre Mme Bonard.
XXII
LES MAUVAIS CAMARADES
Une année se passa encore sans aucun événement important. Au bout de ce temps il fut convenu que Julien rentrerait chez ses anciens maîtres, et que M. Georgey partirait pour faire un voyage dans le midi de la France, puis l'Afrique, où il projetait d'établir de nouvelles manufactures. Il avait reçu deux ou trois lettres du colonel Duguesclin, qui lui donnait d'excellentes nouvelles de Frédéric; il était compté parmi les meilleurs soldats du régiment. Il y avait eu deux ou trois petits combats dans lesquels il s'était distingué; il avait été nommé avec éloge deux fois dans l'ordre du jour, et le colonel ne doutait pas qu'il ne fût nommé brigadier, puis maréchal des logis très prochainement.
Ces lettres changèrent entièrement les dispositions fâcheuses de Bonard à l'égard de son fils; au lieu d'en rougir, il en devint fier et ne laissait pas échapper une occasion de parler de son fils et des éloges que faisait de lui son colonel.
Quand M. Georgey dut partir pour l'Algérie, Bonard lui envoya une lettre pleine d'affection et d'encouragement pour Frédéric, le bénissant, l'appelant son cher fils, la gloire de son nom, l'espoir de ses vieux jours, etc.
Pendant cette année, que devenait Alcide? Le hasard l'avait fait entrer dans le même régiment que Frédéric; seulement, et pour le grand bonheur de ce dernier, l'escadron d'Alcide fut envoyé dans une autre garnison assez éloignée.
Mais un jour, jour fatal qui se trouva être celui du départ de M. Georgey pour l'Afrique, l'escadron de Frédéric reçut l'ordre de joindre l'autre. Huit jours après ils étaient réunis, et Frédéric reconnut avec effroi qu'Alcide faisait partie du régiment. Alcide, lui, fut enchanté de cette découverte; il résolut de s'appuyer sur Frédéric, qu'il savait bien vu du colonel, et dont l'excellente réputation au régiment corrigerait la sienne qui était très mauvaise.
«Quand on nous verra amis, pensa-t-il, on me considérera davantage et on ne me fera plus faire toutes les corvées du service. Il faudra tout de même que je ménage ce Frédéric. Pas un mot du passé; il m'éviterait si je lui en parlais. Non, non, pas si bête. Je ferai l'honnête homme, le saint homme même, au besoin. Je le flatterai, je lui ferai faire connaissance avec mes amis, en lui disant que ce sont de braves jeunes gens qui ont besoin de bons conseils, de bons exemples; que nous lui demandons de nous diriger, de nous compter parmi ses amis. Je saurai bien l'empaumer; il est faible, et, une fois pris, nous profiterons de l'argent que lui envoie son imbécile d'Anglais pour faire des parties. C'est ça qui est amusant! Et nous n'avons pas le sou, nous autres pauvres diables! Il faut que je fasse la leçon aux amis. Qu'ils n'aillent pas se trahir devant lui! Ils perdraient tout, les gredins!»
Alcide alla en effet à la recherche de ses camarades, leur expliqua qu'il fallait viser à la bourse de Frédéric, et que pour cela il fallait paraître sages, tranquilles, bons soldats, en un mot.
«Quand il sera pris une fois seulement en manquement de service, nous le tiendrons et nous le ferons marcher. Le tout, c'est de savoir s'y prendre.»
Il continua ses recommandations et ses explications; les autres finirent par l'envoyer promener.
«Est-ce que tu nous prends pour des imbéciles, pour nous mâcher la besogne comme tu le fais? Nous saurons bien l'entortiller sans que tu t'en mêles.
ALCIDE.--Non, vous ne le connaissez pas; vous ne saurez pas le prendre; il vous échappera, et j'en porterai la peine: il connaît bien le proverbe: _Qui se ressemble s'assemble_.
GUEUSARD.--Fais comme tu voudras; mais je dis, moi, qu'il faut commencer par lui faire payer la bienvenue, et l'enivrer si nous pouvons.
GREDINET.--Et le dévaliser après, son Anglais le remplumera.
ALCIDE.--Et tu crois, imbécile, qu'il se laissera faire comme un oison, sans même ouvrir le bec pour crier?
FOURBILLON.--Qu'il crie, qu'il piaille, je m'en moque pas mal, quand j'aurai vidé son gousset.
RENARDOT.--Et quand il crierait, qu'est-ce que cela nous fait? Il ne portera pas plainte, puisqu'il se sera grisé avec nous.
ALCIDE.--Faites comme vous voudrez; seulement vous ferez fausse route, c'est moi qui vous le dis.
GUEUSARD.--C'est ce que nous allons voir. Voilà l'ouvrage de la caserne fini; tu vas nous présenter et lever le premier le lièvre de la bienvenue.
ALCIDE.--Je n'en soufflerai pas mot. Ce serait tout perdre... Mais tenez, le voilà qui débusque dans la cour. Suivez-moi.»
Alcide, suivi de sa bande, se dirigea vers Frédéric qui venait prendre l'air; la journée avait été brûlante, chacun cherchait à respirer avant l'heure de la retraite.
ALCIDE.--Bonjour, mon brave Frédéric. Nous voici enrôlés dans le même régiment, et bien différents de ce que nous étions quand nous nous sommes quittés. Voici des amis que je te présente. Ils ont, comme moi, entendu parler de toi.
FRÉDÉRIC.--De moi? A propos de quoi donc?
ALCIDE.--Comment! tu es donc seul à ne pas savoir qu'il n'est bruit que de toi dans le régiment? Ton nom est dans toutes les bouches. Quand nous voulons faire l'éloge d'un des nôtres, nous disons: «Brave comme Bonard, exact comme Bonard, bon chrétien comme Bonard, généreux comme Bonard». N'est-il pas vrai, camarades? Je ne blague pas, moi.
TOUS.--Oui, oui, très vrai! Ça a passé en proverbe dans l'escadron.
FRÉDÉRIC.--Merci de votre bonne opinion, camarades. Je suis heureux de vous connaître. Et toi, Alcide, je compte bien que nous vivrons en bonne amitié et en bons soldats, en vrais chrétiens.