Chapter 7
Bonard et sa femme gardèrent le silence; ils engagèrent Julien à aller se coucher. Il leur souhaita le bonsoir et alla regagner son petit grenier.
Arrivé là, il pria et pleura longtemps.
«Ce que c'est, pensa-t-il, que le mauvais exemple et de mauvais camarades! Sans eux je n'aurais pas la honte de m'être enivré; le pauvre M. Georgey n'aurait pas non plus à rougir de sa journée de foire! Pauvre homme! c'est dommage! il est si bon!... Et comme Alcide a gâté Frédéric! Mes malheureux maîtres! il leur donnera bien du chagrin! Et moi qui m'en vais! Ils n'auront personne pour les aider, les soigner... Et de penser qu'il faut que je m'en aille pour ne pas leur être à charge! Ah! si je n'avais pas eu cette crainte, je ne les aurais jamais quittés. Mes bons maîtres! s'ils étaient plus riches! mais le bon Dieu fait tout pour notre bien, dit M. le curé; il faut que je me soumette.»
Et, tout en pleurant. Julien s'endormit.
XVI
LES MONTRES ET LES CHAINES
Pendant ce temps, qu'avaient fait Alcide et Frédéric?
A la fin du spectacle, ils s'en allèrent tout doucement, de peur de réveiller M. Georgey et Julien. Quand ils se trouvèrent hors du théâtre, Frédéric demanda à Alcide:
«Pourquoi as-tu mis des pièces d'or dans la poche de Julien? Où les as-tu prises?
ALCIDE.--Dans la poche de l'Anglais, parbleu!
FRÉDÉRIC.--Comment? tu l'as volé?
ALCIDE.--Tais-toi donc, imbécile! Tu cries comme si tu parlais à un sourd. On ne dit pas ces choses tout haut. J'ai pris, je n'ai pas volé.
FRÉDÉRIC.--Mais puisque tu as pris dans sa poche sans qu'il s'en doutât.
ALCIDE.--Eh bien, je les ai prises pour empêcher un autre de les prendre. Il était ivre, tu sais bien; il dormait et soufflait comme un buffle. Le premier sujet venu pouvait le dévaliser et peut-être l'égorger. Ainsi, en lui vidant ses poches, je lui ai probablement sauvé la vie.
FRÉDÉRIC.--Ah! je comprends. Tu veux lui rendre son argent.
ALCIDE.--Je ne lui rendrai pas ses jaunets; pas si bête! Il nous avait promis de nous faire un présent, il ne nous a rien donné; je lui ai épargné la peine de chercher; nous achèterons nous-mêmes ce qui nous convient le mieux.
FRÉDÉRIC.--Mais pourquoi en as-tu mis dans la poche de Julien?
ALCIDE.--Pour faire croire que c'est Julien qui a dévalisé celle de l'Anglais, dans le cas où celui-ci s'apercevrait de quelque chose.
FRÉDÉRIC.--Mais c'est abominable, ça! Après avoir volé Julien, tu fais une vilaine chose et tu veux la rejeter sur ce pauvre garçon?
ALCIDE.--Tu m'ennuies avec tes sottes pitiés, et tu es bête comme un oison. D'abord l'Anglais, qui est un imbécile fieffé, ne pensera pas à compter son argent; il croira qu'il a tout dépensé ou qu'il a perdu ses pièces par un trou que j'ai eu soin de lui faire au fond de sa poche. Et s'il se plaint, on lui dira que c'est Julien qui aura cédé à la tentation; on fouillera dans les habits de Julien, on trouvera les pièces d'or; l'Anglais, qui l'aime, ne dira plus rien: il emmènera son _povre pétite Juliène_, et on n'y pensera plus.
FRÉDÉRIC.--Mais mon père et ma mère y penseront, et ils croiront que Julien est un voleur.
ALCIDE.--Qu'est-ce que cela te fait? Ce Julien est un petit drôle, c'est ton plus grand ennemi; il travaille à prendre ta place dans la maison et à t'en faire chasser. Crois bien ce que je te dis. Tu le verras avant peu.
FRÉDÉRIC.--Comment? Tu crois que Julien...?
ALCIDE.--Je ne crois pas, j'en suis sûr. C'est un vrai service d'ami que je te rends... Mais parlons d'autre chose. As-tu envie d'avoir une montre?
FRÉDÉRIC.--Je crois bien! Une montre! C'est qu'il faut beaucoup d'argent pour avoir une montre! Et toi-même, tu n'en as pas, malgré tout ce que tu as chipé à tes parents et à d'autres.
ALCIDE.--Je n'en ai pas parce que je n'ai jamais eu une assez grosse somme à la fois. Mais à présent que nous avons de quoi, il faut que chacun de nous ait une montre. Allons chez un cousin horloger que je connais.
FRÉDÉRIC.--Mais si on nous voit des montres, on nous demandera qui nous les a données.
ALCIDE.--Eh bien, la réponse est facile. Le bon Anglais, l'excellent M. Georgey.
FRÉDÉRIC.--Et si on le lui demande à lui-même?
ALCIDE.--Est-ce qu'il sait ce qu'il fait, ce qu'il donne? D'ailleurs il ne comprendra pas, ou bien on ne le comprendra pas.
FRÉDÉRIC.--J'ai peur que tu ne me fasses faire une mauvaise chose et qui n'est pas sans danger, car si nous sommes découverts, nous sommes perdus.
ALCIDE, _ricanant_.--Tu as toujours peur, toi. Tu as près de dix-sept ans, et tu es comme un enfant de six ans qui craint d'être fouetté. Est-ce qu'on te fouette encore?
--Non, certainement, répondit Frédéric d'un air piqué. Je n'ai pas peur du tout et je ne suis pas un enfant.
ALCIDE.--Alors, viens acheter une montre, grand benêt: c'est moi qui te la donne.» Frédéric se laissa entraîner chez le cousin horloger. Alcide demanda des montres; on lui en montra plusieurs en argent.
«Des montres d'or, dit Alcide en repoussant avec mépris celles d'argent.
--Tu es donc devenu bien riche? répondit le cousin.
ALCIDE.--Oui; on nous a donné de quoi acheter des montres en or.
L'HORLOGER.--C'est différent. En voici à choisir.
ALCIDE.--Quel prix?
L'HORLOGER.--En voici à cent dix francs; en voilà à cent vingt; cent trente et au delà.
ALCIDE.--Laquelle prends-tu, Frédéric?
FRÉDÉRIC.--Je n'en sais rien; je n'en veux pas une trop chère.
L'HORLOGER.--En voici une de cent vingt francs, Monsieur, qui fera bien votre affaire.
--Et moi, dit Alcide, je me décide pour celle-ci; elle est fort jolie. Combien?
L'HORLOGER.--Cent trente, tout au juste.
ALCIDE.--Très bien; je la prends.
L'HORLOGER.--Une minute; on paye comptant; je ne me fie pas trop à ton crédit.
ALCIDE.--Je paye et j'emporte. Voici de l'or; ça fait combien à donner?
L'HORLOGER.--Ce n'est pas malin à compter: cent vingt et cent trente ça fait deux cent cinquante. Voici vos montres et leurs clefs; plus un cordon parce que vous n'avez pas marchandé.»
Alcide tira de sa poche une multitude de pièces de vingt francs; il en compta dix, puis deux; puis deux pièces de cinq francs que lui avait rendues le garçon de café, et empocha le reste.
L'HORLOGER.--Tu as donc fait un héritage?
ALCIDE.-Non, mais j'ai un nouvel ami, riche et généreux, qui a voulu que nous eussions des montres. Au revoir, cousin.
L'HORLOGER.--Au revoir; tâche de m'amener ton ami.
ALCIDE.--Je te l'amènerai; ce sera un vrai service que je t'aurai rendu, car la vente ne va pas fort, ce me semble.
L'HORLOGER.--Pas trop; d'ailleurs, plus on a de pratiques et plus on gagne.»
Les deux fripons s'en allèrent avec leurs montres dans leur gousset; Alcide était fier et tirait souvent la sienne pour faire voir qu'il en avait une. Frédéric, honteux et effrayé, n'osait toucher à la sienne de peur qu'une personne de connaissance ne la vît et n'en parlât à son père.
«A présent, dit Alcide, allons voir les autres curiosités.»
Et il se dirigea vers le champ de foire, où se trouvaient réunis les baraques et les tentes à animaux féroces ou savants, les faiseurs de tours, les théâtres de farces et les danseurs de corde. Ils entrèrent partout; Alcide riait, s'amusait, causait avec les voisins. Frédéric avait la mine d'un condamné à mort, sérieux, sombre, silencieux. Sa montre lui causait plus de frayeur que de plaisir; sa conscience, pas encore aguerrie au vice, le tourmentait cruellement. Sans la peur que lui inspirait son méchant ami, il serait retourné chez l'horloger pour lui rendre sa montre et reprendre l'argent, qu'il aurait reporté à M. Georgey.
Toute la salle riait aux éclats des grosses plaisanteries d'un Paillasse en querelle avec son maître Arlequin. Alcide avait à ses côtés deux jeunes gens aimables et rieurs avec lesquels il causait et commentait les tours d'adresse et les bons mots du Paillasse. Alcide y aurait volontiers passé la nuit; jamais il ne s'était autant amusé. Mais Arlequin et Paillasse avaient épuisé leur gaieté et leur répertoire; ils saluèrent, sortirent et la salle se vida. Dans la foule pressée de courir à de nouveaux plaisirs, Alcide se trouva séparé de ses aimables compagnons, et il eut beau regarder, chercher, il ne put les retrouver.
«C'est ennuyeux, dit-il à Frédéric, me voici réduit à ta société, qui n'est pas amusante. Tu ne dis rien, tu ne regardes rien, tu ne t'amuses de rien. J'aurais bien mieux fait de venir sans toi.
FRÉDÉRIC.--Plût à Dieu que je ne t'eusse pas accompagné à cette foire maudite. Depuis ce matin, je n'ai eu que du chagrin et de la terreur.
ALCIDE.--Parce que tu es un imbécile et un trembleur; tu n'as pas plus de courage qu'une poule; si je t'avais écouté, nous serions partis et revenus les poches vides; nous nous serions mis à la suite de ce sot Anglais et de son petit mendiant; nous n'aurions pas eu nos montres ni tout ce que nous allons encore acheter.
FRÉDÉRIC.--Oh! Alcide, je t'en prie, n'achète plus rien; cette montre me fait déjà une peur terrible.
ALCIDE.--Ah! ah! ah! quel stupide animal tu fais! Suis-moi: je vais te mener chez un brave garçon qui nous complétera nos montres.
FRÉDÉRIC.--Que veux-tu y mettre de plus? Elles ne sont que trop complètes et trop chères.
ALCIDE.--Tu vas voir. Et cette fois, si tu n'es pas content je te plante là et tu deviendras ce que tu pourras.
FRÉDÉRIC, _avec résolution_.--Si tu me laisses seul, j'irai chez M. Georgey, je lui rendrai sa montre, et je lui raconterai tout.
ALCIDE.--Malheureux, avise-toi de faire ce que tu dis, et je mets tout sur ton compte; et je m'arrangerai de façon à te faire arrêter et te faire mettre en prison; et ce sera toi qui auras tout fait. Et mon cousin l'horloger dira comme moi, pour avoir ma pratique et celle de mon riche et généreux ami.»
L'infortuné Frédéric, effrayé des menaces d'Alcide, lui promit de se taire et de prendre courage.
Ils entrèrent chez un bijoutier.
LE BIJOUTIER.--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
ALCIDE.--Des chaînes de montre, s'il vous plaît.
LE BIJOUTIER.--Chaînes de cou ou chaînes de gilet?
ALCIDE.--Chaînes de gilet. (_Bas à Frédéric_.) Parle donc, imbécile; on te regarde.
--Chaînes de gilet, répéta Frédéric timidement.
LE BIJOUTIER.--Voilà, messieurs. En voici en argent... (_Alcide les repousse_.) En voici en argent doré. (_Alcide repousse encore_.) En voici en or.
ALCIDE.--A la bonne heure. Choisis, Frédéric, il y en a de très jolies.»
Ils en prirent quelques-unes, les laissèrent et les reprirent plusieurs fois. Le bijoutier ne les perdait pas de vue; l'air effronté d'Alcide et la mine troublée, effarée de Frédéric lui inspiraient des soupçons.
«Ça m'a tout l'air de voleurs, pensait-il.
ALCIDE.--Choisis donc celle qui te plaît, Frédéric; veux-tu celle-ci?»
Alcide lui en présenta une. Frédéric la prit en disant: «Je veux bien» d'une voix si tremblante, que le bijoutier mit instinctivement la main sur ses bijoux et les ramena devant lui.
LE BIJOUTIER.--Vous savez, Messieurs, dit-il, que les bijoux se payent comptant.
ALCIDE.--Certainement, je le sais. Combien, cette chaîne?
LE BIJOUTIER.--Quatre-vingts francs, Monsieur.
--Voilà, dit Alcide en jetant sur le comptoir quatre pièces de vingt francs. Et celle-ci?
-Quatre-vingt-cinq francs, Monsieur, répondit le bijoutier avec une politesse marquée.
--Voilà», dit encore Alcide.
Il voulut tirer sa montre pour la rattacher à la chaîne, il ne la trouva plus; elle était disparue. Il eut beau chercher, fouiller dans tous ses vêtements, la montre ne se retrouva pas.
«Vous avez été volé, Monsieur? lui dit le bijoutier; soupçonnez-vous quelqu'un?
--Au théâtre, j'étais entre deux jeunes gens qui m'ont fait mille politesses, et auxquels j'ai donné, sur leur demande, l'heure de ma montre, répondit Alcide d'une voix tremblante.
LE BIJOUTIER.--Il faut aller porter plainte au bureau du commissaire de police, Monsieur.
--Merci, Monsieur; viens, Frédéric.»
Frédéric, voyant la figure consternée de son ami, saisit avec bonheur l'occasion de se débarrasser de sa montre.
FRÉDÉRIC.--Tiens, prends la mienne, Alcide, je n'y tiens pas.
ALCIDE, _avec surprise_.--La tienne? Et toi donc? Que feras-tu de la chaîne?
FRÉDÉRIC.--Prends-la avec la montre, que le bijoutier a accrochée après. Prends, prends tout; tu me rendras service.
ALCIDE.--Si c'est pour te rendre service, c'est différent. Merci; je la garde en souvenir de toi.
FRÉDÉRIC.--Vas-tu porter plainte?
ALCIDE.--Pas si bête! pour ébruiter l'affaire et me faire découvrir! Il faudrait donner mon nom, le tien, celui de l'horloger. On me demandera où j'ai pris l'or pour payer les montres, et tout serait découvert. Les coquins! Ils avaient l'air si aimables!»
XVII
LES GENDARMES ET M. GEORGEY
«Qu'est-ce qui se passe donc par là, sur le champ de foire?» demanda Frédéric qui avait repris de la gaieté depuis qu'il s'était débarrassé de sa montre et de la chaîne. «On dirait que les gendarmes ont arrêté quelqu'un.
ALCIDE.--Allons voir, tout le monde y court; il doit y avoir quelque chose de curieux.
Ils se dépêchèrent et vinrent se mêler à la foule.
«Qu'est-ce qu'il y a?» demanda Alcide à un brave homme qui parlait et gesticulait avec animation.
UN HOMME.--Ce sont deux vauriens que les gendarmes viennent d'arrêter au moment où ils enlevaient la montre d'un drôle d'original qui baragouine je ne sais quelle langue. On ne le comprends pas, et lui-même ne comprend guère mieux ce qu'on lui demande.»
Ils avancèrent; Alcide se haussa sur la pointe des pieds et vit avec effroi que l'original était M. Georgey, et que les voleurs étaient ses deux aimables compagnons.
«Sauvons-nous, dit-il à Frédéric; c'est M. Georgey et les deux gredins qui m'ont probablement aussi volé ma montre. Si l'Anglais nous voit, il va nous appeler; nous serions perdus.»
Frédéric voulut s'enfuir; Alcide le retint fortement.
«Doucement donc, maladroit, tu vas nous faire prendre si tu as l'air d'avoir peur; suis-moi; ayons l'air de vouloir nous faufiler d'un autre côté.»
Ils parvinrent à sortir de la foule; pendant qu'ils échappaient ainsi au danger qui les menaçait, Alcide trouva moyen de couler dans la poche de Frédéric la seconde chaîne et l'or et l'argent qui lui restaient. Quand ils se furent un peu éloignés, ils pressèrent le pas.
En passant devant un café très éclairé, Alcide regarda à sa montre l'heure qu'il était.
«Onze heures! dit-il. Rentrons vite.»
Mais au même moment il se sentit saisir au collet. Il poussa un cri lorsqu'en se retournant il vit un gendarme. Frédéric, qui marchait devant, fit une exclamation:
«Les gendarmes!»
Et il courut plus vite. Un instant après, il se sentit arrêter à son tour.
LE GENDARME.--Ah! tu te sauves devant les gendarmes, mon garçon: mauvais signe! Il faut que tu viennes avec ton camarade, qui a une si belle montre avec une si belle chaîne; le tout est mal assorti avec sa redingote de gros drap et ses souliers ferrés.
FRÉDÉRIC.--Lâchez-moi, Monsieur le gendarme. Je suis innocent, je vous le jure. Je n'ai rien sur moi, ni montre, ni chaîne.
LE GENDARME.--Nous allons voir ça, mon mignon; tu vas venir avec nous devant M. l'Anglais, qui a déclaré avoir été volé de tout son or, de sa montre et de sa chaîne.»
Frédéric tremblait de tous ses membres, le gendarme le soutenait en le traînant. Alcide, non moins effrayé, payait pourtant d'effronterie; il soutenait que sa montre et sa chaîne lui avaient été données par l'excellent M. Georgey; il indiquait l'horloger qui la lui avait vendue, le bijoutier qui venait de lui vendre sa chaîne.
Son air assuré, ses indications si précises, ébranlèrent un peu les gendarmes; celui qui l'escortait lui dit avec plus de douceur:
«Eh bien, mon ami, si tu es innocent, ce que nous allons savoir tout à l'heure, tu n'as rien à craindre des gendarmes, Nous voici près d'arriver. M. Georgey, comme tu l'appelles, saura bien te reconnaître et nous dire que tu ne lui as rien volé, non plus que ton camarade, qui dit avoir les poches vides.»
Ils arrivaient en effet devant le commissaire de police qui venait constater le vol. Quand les gendarmes eurent amené devant lui les deux amis, il commanda qu'on les fouillât. Alcide n'avait rien de suspect, mais Frédéric, qui avait protesté n'avoir rien dans ses poches, poussa un cri de détresse quand le gendarme retira de la poche de côté de sa redingote une chaîne et plusieurs pièces d'or et d'argent.
«Tu es plus riche que tu ne le croyais, mon garçon», lui dit le gendarme.
L'exclamation de Frédéric attira l'attention de M. Georgey; il se retourna, reconnut Frédéric et Alcide, et s'écria:
«Lé pétite Bonarde! Oh! _my goodness!_»
Le pauvre M. Georgey resta comme pétrifié.
LE GENDARME.--Veuillez, Monsieur, venir reconnaître si l'or et la chaîne que nous avons trouvés dans la poche de ce garçon sont à vous.»
M. Georgey s'approcha. Il jeta un coup d'oeil sur les pièces d'or, qui étaient des guinées anglaises. C'étaient les siennes, il n'y avait pas à en douter. Que faire! La pauvre Mme Bonard et son mari se trouvaient déshonorés par le vol de leur fils! Son parti fut bientôt pris. Il fallait sauver l'honneur des Bonard.
«Jé connaissais, c'était lé pétite Bonarde. J'avais donné les jaunets au pétite Bonarde et lui avais acheté lé chaîne. C'était très joli... ajouta-t-il en examinant la chaîne. Jé savais, jé connaissais. Lui venir avec moi, jé donnais tout.
LE GENDARME.--Et l'autre garçon, Monsieur? N'est-ce pas votre montre et votre chaîne qu'il a dans son gousset?
M. GEORGEY.--No, no, c'était une donation. J'avais donné, j'avais donné tout. No, no, ma horloge pas comme ça. Une chiffre. Une couronne baronnet. C'étaient les deux grands coquins avaient volé. J'étais sûr, tout à fait certain.»
On amena les deux voleurs devant M. Georgey, et on lui présenta la montre et le porte-monnaie avec lesquels ils se sauvaient quand ils furent arrêtés.
M. GEORGEY.--C'était ça! C'était ma horloge! Jé connais. Voyez voir, chiffre G.G.; ça était pour dire: George Georgey. Voyez voir, couronne baronnet; c'était moi, sir Midleway... C'était très fort visible... Le porte-argent, c'était mon. Jé connais. C'était mon petit nièce avait fait. Voyez voir, G.G... c'était pour dire: George Georgey. Couronne baronnet, ça était pour dire: sir Midleway... Je connais; c'était Alcide, ça. Laissez, laissez tous les deux garçons, jé emmener eux; il était noir, il était moitié la nuit. _Goodbye_, sir. Venez, Alcide; Fridric, marchez avant moi.»
Les deux voleurs, trop heureux d'en être quittes à si bon marché, ne se firent pas répéter l'ordre de M. Georgey; s'échappant du milieu de la foule, ils rejoignirent l'Anglais et marchèrent devant lui en silence.
Quand ils furent hors de la ville, Alcide, qui avait retrouvé son effronterie accoutumée, commença à vouloir s'excuser aux yeux de M. Georgey.
«Vous êtes bien bon, Monsieur, d'avoir défendu Frédéric et moi contre ces méchants gendarmes...
M. GEORGEY.--Tenez vos langues, malhonnête, voleuse; je vous défendais les paroles.
ALCIDE.--Mais, Monsieur, je vous assure...
M. GEORGEY.--Jé disais: tenez lé langue. Jé voulais pas écouter votre voix horrible: voleur, gueuse, grédine. Moi tout dire à Madme Bonarde, à Master Bonarde, à papa Alcide. Ah! tu avais volonté volé moi! Tu croyais Georgey une imbécile comme toi! Tu croyais moi disais des excuses pour toi? Moi savoir tout; moi parler menteusement pour Madme Bonarde, par lé raison de Frédric voleur avec toi. Moi avoir pitié povre Madme Bonarde... Moi savoir Madme Bonarde, Master Bonarde, morte pour la honte de Fridric. Voilà comment moi avoir parlé contrairement au vérité. Et toi, coquine, mé rendre à la minute lé montre, lé chaîne, lé guinées tu avais volé à moi Georgey.
ALCIDE.--C'est Frédéric, Monsieur, ce n'est pas moi...
M. GEORGEY.--Menteuse! grédine! Donner sur lé minute à moi tout le volement.»
M. Georgey saisit Alcide, qui se débattit violemment, mais qui fut bien vite calmé par les coups de poing du vigoureux Anglais. La montre et sa chaîne passèrent en un instant de la poche d'Alcide dans celle de M. Georgey. Frédéric n'attendit pas son tour et remit lui-même en sanglotant la chaîne et tout l'or et l'argent que lui avait rendus le gendarme.
«Oh! Monsieur, s'écria-t-il, ne croyez pas que ce soit moi qui vous ai volé. C'est Alcide qui a tout fait et qui m'a poussé à mal faire. Je ne voulais pas, j'avais peur; il m'a forcé à le laisser faire, à acheter la montre et la chaîne; il m'a coulé votre or dans la poche quand nous avons été dans cette foule qui arrêtait les deux voleurs. Je ne l'ai su que lorsque les gendarmes m'ont fouillé. Pardonnez-moi, Monsieur; ne dites rien à mon père, il m'assommerait de coups.
M. GEORGEY.--Il faisait très bien, et jé voulais dire. C'était trop horrible.»
Alcide voulut aussi demander grâce et accuser Julien; mais l'Anglais le fit taire en lui boxant les oreilles.
M. GEORGEY.--Jé défendais à toi, scélérate, de parler une parole. Jé voulais dire à les deux parents et jé dirai. Demain, jé dirai. Va dans ton maison, et toi, Fridric, va dans lé tien. Jé rentrais chez moi. Caroline, vitement, une lumière; jé voulais aller dans le lit.»
M. Georgey repoussa les deux garçons, entra chez lui, ferma la porte à double tour et monta dans sa chambre. Caroline l'entendit longtemps encore se promener en long et en large et parler tout haut.
«Il devient fou, pensa-t-elle: il l'était déjà à moitié, la foire l'a achevé.»
XVIII
COLERE DE BONARD
Frédéric et Alcide restaient devant la porte de M. Georgey, muets et consternés: Frédéric pleurait; Alcide, les poings fermés, les yeux étincelants de colère, réfléchissait au moyen de se tirer d'affaire en jetant tout sur Frédéric.
FRÉDÉRIC.--Qu'allons-nous devenir, mon Dieu, si M. Georgey va tout raconter à nos parents! Donne-moi un bon conseil, Alcide; toi qui m'as entraîné à mal faire et qui as toujours de bonnes idées pour t'excuser.
ALCIDE.--J'en ai une pour moi; je n'en ai pas pour toi.
FRÉDÉRIC.--Comment, tu vas m'abandonner, à présent que je suis dans la crainte, dans la désolation!
ALCIDE.--Je m'embarrasse bien de toi. Tu es un imbécile, un lâche. C'est ta sotte figure effrayée qui a attiré l'attention des gendarmes et qui nous a fait prendre. Maudit soit le jour où je t'ai mis de moitié dans mes profits!
FRÉDÉRIC.--Et maudit soit le jour où je t'ai écouté, où je t'ai aidé dans tes voleries! Sans toi, je serais heureux et gai comme Julien; je n'aurais peur de personne et je serais aimé de mes parents comme jadis.
ALCIDE.--Vas-tu me laisser tranquille avec tes jérémiades. Va-t'en chez toi, tu n'as que faire ici.»
Au moment où il disait ces mots, un seau d'eau lui tomba sur la tête et il entendit une voix qui disait:
«Coquine! Canaille!»
Alcide, suffoqué d'abord par l'eau, ne put rien distinguer; mais, un instant après, il se tourna de tous côtés et ne vit rien; il leva les yeux vers la fenêtre de M. Georgey: elle était fermée, le rideau était baissé, on n'y voyait même pas de lumière. Il était seul. Frédéric même avait disparu. Surpris, un peu effrayé, il prit le parti de rentrer chez lui et de se coucher; l'horloge du village sonnait deux heures.
Frédéric courait de toute la vitesse de ses jambes pour arriver chez ses parents, qu'il croyait trouver endormis depuis longtemps. Il ouvrit la barrière, se dirigea vers l'écurie, où il comptait passer la nuit, et vit, à sa grande frayeur, de la lumière dans la salle, dont la porte était ouverte. Il n'y avait pas moyen d'éviter une explication.
«Je vais tâcher, pensa-t-il, de faire comme Alcide; l'effronterie lui réussit toujours.»
Il entra. Mme Bonard poussa un cri de joie; Bonard, qui sommeillait les coudes sur la table, se réveilla en sursaut.
FRÉDÉRIC.--Comment, mes pauvres parents, vous m'attendez? J'en suis désolé; si j'avais pu le deviner, je ne me serais pas laissé entraîner par la dernière représentation au théâtre; et puis ce bon M. Georgey, avec lequel je suis revenu, m'a fait manger dans un excellent café. Tout cela m'a attardé; je vous croyais couchés depuis longtemps et bien tranquilles sur mon compte.