Chapter 6
ALCIDE.--D'abord, Julien n'y perdra rien, car son richard d'Anglais, qui l'a pris en amitié, je ne sais pourquoi, lui donnera le double de ce qu'il a perdu. Pas à tes parents non plus, qui sont assez riches pour perdre deux dindons: ils n'en mourront pas, tu peux être tranquille. D'ailleurs, comme je te l'ai déjà dit plus d'une fois, est-ce que leur bien ne t'appartient pas? N'es-tu pas leur seul enfant? Ne sera-ce pas toi qui auras un jour la ferme et tout ce qu'ils possèdent? Et s'ils ne te donnent jamais un sou pour t'amuser, n'as-tu pas droit de prendre dans leur bourse? Est-ce qu'un garçon de dix-sept ans doit être traité comme un enfant de sept? Tu as donc pris ce qui est à toi. Où est le mal?
--C'est pourtant vrai! s'écria le faible Frédéric: jamais on ne me donne rien!
ALCIDE.--Tu vois bien que j'ai raison. Ils veulent que tu vives comme un mendiant. Ne te laisse pas faire. A dix-sept ans on est presque un homme. Voyons, n'y pense plus et continuons notre chemin tout doucement pour ne pas arriver trop tard à la ville. Nous avons encore une demi-heure de marche, et je crois bien qu'il n'est pas loin de midi.»
Ils continuèrent leur chemin.
XIII
TERREUR DE MADAME BONARD
Tout à coup, au tournant d'une haie, Frédéric poussa un cri étouffé.
ALCIDE.--Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a?
FRÉDÉRIC, _tremblant_.--Je crois reconnaître maman, là-bas, sur la route: elle est arrêtée à causer avec quelqu'un.
ALCIDE.--Vite, derrière la haie; ils nous tournent le dos, ils ne nous ont pas vus.»
Ils se jetèrent tous deux à plat ventre, rampèrent à travers un trou de la haie et se blottirent derrière un épais fourré. Pendant quelques instants ils n'entendirent rien; puis un bruit confus de rires et de voix arriva jusqu'à eux, puis des paroles très distinctes.
«Comme vous marchez vite, madame Bonard! Je puis à peine vous suivre; ça me coupe la respiration.
MADAME BONARD.--C'est que j'ai peur de faire attendre mon pauvre garçon, madame Blondel. Je lui avais promis d'être de retour avant midi, et voilà que j'entends sonner midi à l'horloge de la ville; je ne serai pas revenue avant la demie.
MADAME BLONDEL.--Ah bah! il restera plus tard ce soir; une demi-heure de perdue, ce n'est pas la mort.
MADAME BONARD.--C'est qu'il n'est pas très docile, voyez-vous, madame Blondel; il est capable de s'impatienter et de partir, laissant la ferme et les bestiaux à la garde de Dieu.
MADAME BLONDEL.--Tout le pays est à la foire, il ne viendra personne.
MADAME BONARD.--Et les chemineaux qui courent tout partout, qui volent, qui tuent même, dit-on!
MADAME BLONDEL.--Laissez donc! Tout ça, c'est des bourdes qu'on nous fait avaler... Mais nous voici arrivées; nous n'avons pas rencontré Frédéric, il n'est donc pas parti.»
Elles entrèrent dans la cour de la ferme.
MADAME BONARD.--Tiens! où est donc Frédéric? Je pensais le trouver à la barrière.
MADAME BLONDEL.--C'est qu'il est dans la maison, sans doute.»
Mme Bonard entra la première; elle ôta son châle, le ploya proprement et voulut le serrer dans l'armoire. Elle poussa un cri qui épouvanta Mme Blondel.
MADAME BLONDEL.--Qu'y a-t-il? vous êtes malade? Vous vous trouvez mal?»
Mme Bonard s'appuya contre le mur; elle était pâle comme une morte.
«Volés! volés, dit-elle d'une voix défaillante. L'armoire brisée! la serrure arrachée!»
Mme Blondel partagea la frayeur de son amie, toutes deux criaient, se lamentaient, appelaient au secours, mais personne ne venait; comme l'avait dit Mme Blondel, tout le pays était à la foire.
Ce ne fut que longtemps après qu'elles visitèrent l'armoire et qu'elles s'assurèrent du vol qui avait été commis.
MADAME BONARD.--Pauvre Julien! tout son petit avoir! Ils ont tout pris! Je m'étonne qu'ils ne nous aient pas entièrement dévalisés; ils n'ont touché ni aux robes ni aux vêtements.
MADAME BLONDEL.--C'est qu'ils en auraient été embarrassés. Qu'auraient-ils fait du linge et des habits, qui auraient pu les faire découvrir?
MADAME BONARD.--Mais Frédéric, où est-il?... Ah! mon Dieu! Frédéric, mon pauvre enfant, où es-tu?
MADAME BLONDEL.--Il se sera blotti dans quelque coin.
MADAME BONARD.--Pourvu qu'on ne l'ait pas massacré!
MADAME BLONDEL.--Ah! ça se pourrait! Ces chemineaux c'est si méchant! Ça ne connaît ni le bon Dieu ni la loi.»
Mme Bonard, plus morte que vive, continua à crier, à appeler Frédéric, à courir de tous côtés, cherchant dans les greniers, dans les granges, dans les étables, les écuries, les bergeries. Son amie l'escortait, criant plus fort qu'elle, et lui donnant des consolations qui redoublaient le désespoir de Mme Bonard.
«Ah! ils l'auront égorgé... ou plutôt étouffé, car on ne voit de sang nulle part... Quand je vous disais que ces chemineaux, c'étaient des démons, des satans, des riens du tout, des gueux, des gredins!... Et voyez cette malice! ils l'auront jeté à l'eau ou enfoui quelque part pour qu'il ne parle pas.»
Après avoir couru, cherché partout, les consolations de Mme Blondel produisirent leur effet obligé; Mme Bonard, après s'être épuisée en cris inutiles, fut prise d'une attaque de nerfs, que son amie chercha vainement à combattre par des seaux d'eau sur la tête, par des tapes dans les mains, par des plumes brûlées sous le nez; enfin, voyant ses efforts inutiles, elle reprit son premier exercice, elle poussa des cris à réveiller un mort. La force de ses poumons finit par lui amener du secours; Bonard, qui revenait tout doucement de la foire après avoir bien, très bien vendu ses bestiaux, entendit le puissant appel de Mme Blondel; fort effrayé, il pressa le pas et entra hors d'haleine dans la maison. Peu s'en fallut qu'il ne joignît ses cris à ceux de Mme Blondel; sa femme était étendue par terre dans une mare d'eau, le visage noirci et brûlé, les membres agités par des mouvements nerveux. Mais Bonard était homme: il agissait au lieu de crier; il releva sa femme, l'essuya de son mieux, la coucha sur son lit, lui enleva ses vêtements mouillés, lui frotta les tempes et le front avec du vinaigre, et la vit enfin se calmer et revenir à elle.
Mme Bonard ouvrit les yeux, reconnut son mari et sanglota de plus belle.
BONARD.--Qu'as-tu donc, ma femme ma bonne chère femme?
MADAME BONARD.--Frédéric, Frédéric! ils l'ont assassiné, égorgé, étranglé, enfoui dans un fossé.
BONARD, _avec surprise_.--Frédéric! Assassiné, étranglé! Mais qu'est-ce que tu dis donc? Je viens de le quitter riant comme un bienheureux dans un théâtre de farces, en compagnie de Julien, de M. Georgey et, ce que j'aime moins, d'Alcide; mais M. Georgey a voulu les régaler tous et leur faire tout voir.
MADAME BONARD, _joignant les mains_.--Dieu soit loué! Dieu soit béni! Mon bon Jésus, ma bonne sainte Vierge, je vous remercie! Je croyais que les voleurs l'avaient tué.
BONARD.--Les voleurs! Quels voleurs? Mon Dieu, mon bon Dieu! mais tu n'as plus ta tête, ma pauvre chère femme!»
Mme Blondel prit la parole et lui expliqua ce qui avait causé leur terreur et le désespoir de Mme Bonard.
La longueur de ce récit eut l'avantage de donner aux Bonard le temps de se remettre.
Mme Bonard se leva, se rhabilla, montra à son mari l'armoire et la serrure brisées. Ils firent des suppositions, dont aucune ne se rapprochait de la vérité, sur ce vol qu'ils ne pouvaient comprendre; ils firent une revue générale à l'intérieur et au dehors; bêtes et choses étaient à leur place. Quand ils arrivèrent au dindonnier et qu'ils eurent compté les dindons, les cris des femmes recommencèrent.
«Taisez-vous, les femmes, leur dit Bonard avec autorité; au lieu de crier, remercions le bon Dieu de ce que nos pertes se bornent à deux dindes, à quelque argent, et que les craintes de ma femme ne se trouvent pas réalisées.»
Les femmes se turent.
Bonard continua:
«D'ailleurs, ces dindes ne sont peut-être pas perdues; elles se seront séparées dans les bois, et tu vas les voir revenir probablement avant la nuit.»
Mme Bonard, déjà heureuse de savoir son fils en sûreté, accepta volontiers l'espérance que lui offrait son mari.
Quant à la femme Blondel, le calme de Mme Bonard lui rendit bientôt le sien, qu'elle n'avait perdu qu'en apparence.
Mme Bonard, ayant complètement repris sa tranquillité d'esprit, commença à trouver mauvais que Frédéric fût parti avant son retour et eut livré la ferme et les bestiaux au premier venu.
«Et puis, dit-elle, on n'a jamais entendu parler de vol à l'intérieur dans aucune maison; qu'est-ce qui a pu être assez hardi pour venir briser une porte, et une serrure dans une ferme qu'on sait être habitée?
MADAME BLONDEL.--Et puis, comment aurait-on pu deviner qu'il y avait une somme d'argent dans cette armoire?
MADAME BONARD.--Et pourquoi s'est-on contenté de prendre l'argent et n'a-t-on pas emporté du linge et des habits?
MADAME BLONDEL.--Et si Frédéric n'est parti qu'à midi, comme vous le lui aviez recommandé, comment des voleurs ont-ils pu avoir le temps de commettre ce vol?
MADAME BONARD.--Et si les dindons ont été volés, comment ne les aurait-on pas tous emportés?
MADAME BLONDEL.--Et comment supposer que des voleurs se soient entendus pour venir dévaliser votre ferme, juste pendant la demi-heure où il n'y avait personne?
MADAME BONARD.--Et comment...?
BONARD.--Assez de suppositions, mes bonnes femmes; quand nous parlerions jusqu'à demain, nous n'en serions pas plus savants. Frédéric reviendra avant la nuit; nous allons savoir par lui ce qu'il a vu et entendu. Et demain j'irai porter ma plainte au maire et à la gendarmerie: ils sauront bien découvrir les voleurs.»
Cette assurance mit fin aux réflexions des deux amies. Mme Blondel continua son chemin pour se rendre au village, où elle alla de porte en porte raconter l'aventure dont elle avait été témoin. Mme Bonard s'occupa des bestiaux et de la recherche de ses dindes perdues. Bonard alla soigner ses chevaux, faire ses comptes et calculer les profits inespérés qu'il avait faits de la vente de ses génisses, vaches et poulains.
Quand le travail de la journée fut terminé, le mari et la femme se rejoignirent dans la salle pour souper et attendre le retour de Frédéric et de Julien.
XIV
DÎNER AU CAFE
Pendant ces agitations de la ferme, Frédéric et Alcide avaient rejoint à la ville M. Georgey et Julien. Ils ne reconnurent pas Julien au premier coup d'oeil. M. Georgey lui avait acheté un habillement complet en beau drap gros bleu, un chapeau de castor, des souliers en cuir verni: il avait l'air d'un monsieur.
Le premier sentiment des deux voleurs fut celui d'une jalousie haineuse de ce qu'ils appelaient son bonheur; le second fut un vif désir d'obtenir de M. Georgey la même faveur.
ALCIDE.--Comment, c'est toi, Julien? Qu'est-ce qui t'a donné ces beaux habits? Je n'en ai jamais eu d'aussi beaux, moi qui suis bien plus riche que toi!
FRÉDÉRIC.--Es-tu heureux d'être si bien vêtu! Je serais bien content que mes parents m'eussent traité aussi bien que toi. Mais ils ne me donnent jamais rien; ils ne m'aiment guère, et je suis sans le sou comme un pauvre.
M. GEORGEY.--C'était lé pétite Juliène soi-même avait acheté tout.»
Julien voulut parler. M. Georgey lui mit la main sur la bouche.
M. GEORGEY.--Toi, pétite Juliène, pas dire une parole. Jé pas vouloir. Jé voulais silence.
ALCIDE.--Je parie, Monsieur, que c'est vous qui avez tout payé. Vous êtes si bon, si généreux!
FRÉDÉRIC.--Et vous aimez tant à donner! Et on est si heureux quand vous donnez quelque chose!
M. GEORGEY.--C'était lé vérité vrai? Alors moi donner quelque chose à vous si vous êtes plus jamais malhonnêtes. Vous trois vénir après mon dos. Jé donner dans lé minute. Pétite Juliène, toi mé diriger pour une excellente dîner. Et après, jé donner un étonnement, une surprise à les deux.
ALCIDE.--J'ai un de mes cousins qui tient un excellent café Monsieur. Si vous voulez me suivre, je vous mènerai.
M. GEORGEY.--No. Moi voulais suivre pétite Juliène. Marchez, Juliène.»
Julien obéit; il marcha devant; les deux autres suivirent M. Georgey, et tous les quatre arrivèrent à un des meilleurs cafés de la ville. M. Georgey prit place à une table de quatre couverts; ses compagnons s'assirent auprès et en face de lui.
M. GEORGEY.--Garçone!
UN GARÇON.--Voilà, M'sieur! Quels sont les ordres de M'sieur?
M. GEORGEY.--Un excellent dîner.
LE GARÇON.--Que veut Monsieur?
M. GEORGEY.--Tout quoi vous avez.
LE GARÇON.--Nous avons des potages aux croûtes, au vermicelle, à la semoule, au riz. Lequel demande M'sieur?
M. GEORGEY.--Toutes.
LE GARÇON, _étonné_.--Combien de portions, M'sieur?
--Houit. Deux dé chacune.»
Le garçon, de plus en plus surpris, apporta deux portions de chaque potage.
M. GEORGEY.--Deux à moi Georgey, deux à pétite Juliène, deux à les autres.» Le garçon posa devant M. Georgey et les trois garçons les assiettées de potage.
M. GEORGEY.--Mange, pétite Juliène; mangez, les autres.
JULIEN.--Monsieur..., Monsieur, mais... c'est beaucoup trop.
M. GEORGEY, _d'un ton d'autorité_.--Mange, pétite Juliène; je disais mange.»
Julien n'osa pas désobéir, il mangea; les deux autres convives en firent autant.
M. GEORGEY.--Garçone.
LE GARÇON.--Voilà, M'sieur.
M. GEORGEY.--Quoi vous avez?
LE GARÇON.--Du bouilli, du filet aux pommes, du dindon...
--Oh! _yes_! vous donner lé _turkey_; et pouis du _claret_ (bordeaux) blanc, rouge; _bourgogne_ blanc, rouge.»
Le garçon apporta deux ailes de dindon et quatre bouteilles du vin demandé.
M. GEORGEY.--Quoi c'est? deux bouchées pleines! Jé voulais une _turkey_ toute... Vous pas comprendre. Une _turkey_, une dindone toute, sans couper aucune chose.»
Et il avala du vin que lui versa Alcide; M. Georgey remplit le verre de Julien.
«Toi boire, pétite Juliène», dit-il en vidant son verre, qu'Alcide s'empressa de remplir de nouveau, tandis que Frédéric remplissait celui de Julien.
Le garçon, émerveillé, alla chercher une dinde entière. M. Georgey donna à Frédéric et à Alcide les deux portions apportées d'abord, coupa le dindon entier, en mit une aile énorme devant Julien, et mangea le reste sans s'apercevoir que toute la salle et les garçons le regardaient avec étonnement.
M. GEORGEY.--Garçone!
LE GARÇON.--Voilà, M'sieur!
M. GEORGEY.--Quoi vous avez?
LE GARÇON.--Des perdreaux, du chevreuil...
M. GEORGEY.--Oh! _yes_! Moi voulais perdreaux six; chévrel, un jambe.
LE GARÇON.--M'sieur veut dire une cuisse?
M. GEORGEY.--Oh! _dear! shocking_! Moi pas dire cé parole malpropre. On disait: _un jambe_.»
Le garçon alla exécuter sa commission au milieu d'un rire général. Quand les plats demandés furent apportés, M. Georgey donna un perdreau à Julien, un à Frédéric et à Alcide, et en mangea lui-même trois. Il avala d'un trait la bouteille de vin qu'il avait devant lui, après en avoir versé dans le verre de Julien, coupa trois tranches de chevreuil qu'il passa à ses convives, et mangea le reste. Alcide remplissait sans cesse le verre de l'Anglais, qui buvait sans trop savoir ce qu'il avalait. Alcide commença à mélanger le vin blanc au vin rouge pour le griser plus sûrement. Julien buvait le moins qu'il pouvait.
M. Georgey appela:
«Garçone!
LE GARÇON.--Voilà, M'sieur!
M. GEORGEY.--Apportez vitement, _champagne, madère, malaga, cognac_. Vitement; j'étouffais, j'avais soif.»
M. Georgey ne s'apercevait pas du manège d'Alcide, du mélange des vins, et du nombre de verres qu'il lui versait sans cesse.
Le reste du dîner fut à l'avenant; M. Georgey demanda encore des bécasses, des légumes, quatre plats sucrés, des fruits de diverses espèces, des compotes, des macarons, des biscuits, un supplément de vin.
Quand il demanda la carte, qui était de quatre-vingt-dix francs, il dit:
«C'était beaucoup, mais c'était une bonne cuisson. Moi revenir... Voilà...»
Il posa sur la table cent francs, se leva et se dirigea vers la porte en chancelant légèrement.
LE GARÇON.--Si M'sieur veut attendre une minute, je vais apporter la monnaie à M'sieur.
M. GEORGEY.--Moi attends jamais.»
Et il sortit. Julien le suivit, chancelant plus que l'Anglais. Alcide dit au garçon:
«Apportez-moi le reste; c'est moi qui lui garde sa monnaie.»
Le garçon rapporta à Alcide les dix francs restants; celui-ci les mit dans sa poche.
LE GARÇON.--Et le garçon, M'sieur?
ALCIDE.--C'est juste. Frédéric, donne-moi deux sous.
Frédéric les lui donna; Alcide les mit dans la main du garçon, qui eut l'air fort mécontent et qui grommela:
«Quand je verrai le maître, je lui dirai la crasserie de ses valets.»
Malgré que M. Georgey fût habitué à boire copieusement, la quantité de vin qu'il avait avalé et le mélange des vins firent leur effet: il n'avait pas ses idées bien nettes. Julien, qui buvait jamais de vin, se sentit mal affermi sur ses jambes; ils marchaient pourtant, suivis de Frédéric et d'Alcide; plus habitués au vin et plus sages que Julien, ils avaient peu bu et conservaient toute leur raison. Ils dirigèrent la marche du côté du théâtre, où ils firent entrer M. Georgey et Julien. Alcide paya les quatre places, se promettant bien de rattraper son argent avec profit. C'était là que les avait vus Bonard entre deux et trois heures de l'après-midi. On jouait des farces; tout le monde riait. Après les farces vint une pièce tragique. Alcide profita de l'attention des spectateurs, dirigée sur la scène, et de l'assoupissement de M. Georgey et de Julien, pour glisser doucement sa main dans la poche de l'Anglais et en retirer une poignée de pièces d'or, qu'il mit dans son gousset, après en avoir glissé une partie dans la poche de Julien.
«Pourquoi fais-tu cela? demanda Frédéric.
ALCIDE.--Chut! tais-toi. Je te l'expliquerai tout à l'heure.»
La pièce continua; quand elle fut finie et que chacun se leva pour quitter la salle, M. Georgey et Julien dormaient profondément. Personne n'y fit attention; la salle se vida. Alcide et Frédéric étaient partis.
Vers huit heures du soir, la salle s'éclaira et commença à se remplir une seconde fois. M. Georgey se réveilla le premier, se frotta les yeux, chercha à se reconnaître, se souvint de tout et fut honteux de s'être enivré devant trois jeunes garçons et surtout devant Julien, dont il devait être le maître et le protecteur à partir du lendemain.
Il chercha Julien; il le vit dormant paisiblement près de lui.
«Quoi faire? se demanda-t-il. Quel racontement je lui dirai! Quoi dire! Quoi j'expliquerai! Pauvre pétite Juliène! C'était moi qui lui avais donné lé boisson!... Jé suis très terriblement en punissement!»
Pendant qu'il rougissait, qu'il s'accusait, qu'il secouait légèrement Julien, celui-ci fut réveillé par le bruit que faisaient les arrivants et par les efforts de M. Georgey. Il regarda de tous côtés, vit M. Georgey debout, sauta sur ses pieds.
«Me voilà, M'sieur. Je vous demande bien pardon, M'sieur. Je ne sais ce qui m'a pris. Je suis prêt à vous suivre M'sieur.»
M. Georgey se leva sans répondre; il sortit, suivi de Julien. Il faisait déjà un peu sombre, mais la lune se levait; la route était encombrée de monde; M. Georgey marchait sans parler.
«M'sieur, lui dit enfin Julien, je vois que vous êtes fâché contre moi... Je vous demande bien pardon, M'sieur. Je sais bien que j'ai eu tort. Je ne bois jamais de vin, M'sieur; je n'aurais pas dû en accepter autant. Je vous assure, M'sieur, que je suis honteux, bien triste. Jamais, jamais je ne recommencerai, M'sieur. Je vous le jure.
M. GEORGEY.--Pauvre pétite Juliène! Moi pas du tout en colère, pauvre pétite. Seulement, de moi-même j'étais furieuse et j'étais en rougissement. Jé avais fait une actionnement mauvaise, horrible; j'étais une stupide créature: et toi, povre pétite Juliène, pas mal fait, pas demander excuse, pas rien dire mauvais pour toi-même. Voilà lé barrière de Mme Bonarde; bonsoir, _good bye, little dear_; bonsoir. Jé revenir demain.»
XV
REVEIL ET RETOUR DE JULIEN
M. Georgey continua sa route, laissant Julien à la barrière.
Julien entra, alla à la maison, et trouva les Bonard inquiets de lui et de Frédéric. Il faisait tout à fait nuit; il était neuf heures.
«Ah! vous voilà, enfin! dit Mme Bonard; je commençais à m'inquiéter. Où est Frédéric? j'ai à lui parler.
JULIEN, _d'un air embarrassé_.--Je ne sais pas, maîtresse; il y a longtemps que je ne l'ai vu.
MADAME BONARD.--Et pourquoi vous êtes-vous séparés?
JULIEN, _baissant la tête_.--Maîtresse, c'est que... je me suis endormi au théâtre, et M. Georgey ne m'a éveillé qu'à huit heures.
MADAME BONARD.--Endormi! Eveillé à huit heures! par M. Georgey! Qu'est-ce que cela signifie?
JULIEN, _éclatant en sanglots_.--Oh! maîtresse, cela signifie que je suis un malheureux, indigne des bontés de M. Georgey; je me suis enivré; c'est pourquoi je me suis endormi. Oh! maîtresse, pardonnez-moi; je vous jure que je ne recommencerai pas.
MADAME BONARD.--Mon pauvre garçon, je te pardonne d'autant plus volontiers que tu ne t'es pas grisé tout seul, sans doute, et que M. Georgey t'aura payé ton vin.
JULIEN.--Oui, maîtresse.
MADAME BONARD.--C'est donc lui qui t'a grisé?
JULIEN.--Oh non! maîtresse, il dînait; il ne faisait pas attention à moi; je buvais quand je n'aurais pas dû boire. Et moi qui avais été à la foire pour l'empêcher d'être trompé!
MADAME BONARD.--Trompé par qui?
JULIEN.--Par..., par... Alcide.
MADAME BONARD.--Mais il n'était pas avec vous, Alcide.
JULIEN.--Pardon, maîtresse, il nous a rejoints avec Frédéric.
BONARD, _frappant du poing sur la table_.--Avec Frédéric! Encore! Quand je l'avais tant défendu!
MADAME BONARD.--Et sont-ils restés ensemble?
JULIEN.--Je ne sais pas, maîtresse; je ne les ai plus vus quand je me suis réveillé.
BONARD.--C'est égal, mon garçon, ne t'afflige pas; tu n'y as pas mis de méchanceté, tu ne savais pas que ce vin te griserait. Tu as l'air fatigué; va te coucher.
MADAME BONARD.--Ote tes beaux habits neufs, d'abord. Je vais les serrer ici à côté.»
Julien ôta sa redingote, puis son gilet. Il mit les mains sur les poches.
«Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc?... De l'argent!... De l'or!... D'où vient ça? Ce n'est pas à moi!... Je n'y comprends rien.
MADAME BONARD.--De l'or! Comment as-tu de l'or dans tes poches?»
Elle et son mari comptèrent les pièces: il y en avait dix, plus quelques pièces d'argent. Ils étaient stupéfaits.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Julien, on va croire que je les ai volées! Mais comment tout cet or a-t-il pu venir dans ma poche? Je ne me souviens de rien que d'avoir dîné et puis dormi au théâtre.
BONARD.--Ecoute, Julien, M. Georgey n'était-il pas un peu gris comme toi?
JULIEN, _avec hésitation_.--Je crois bien que oui, Monsieur... Un peu, car ses jambes n'étaient pas solides; il marchait un peu de travers dans la rue. Alcide et Frédéric le soutenaient.
BONARD.--C'est peut-être lui qui t'a mis tout cela lui-même dans ta poche.
JULIEN.--Je ne peux pas garder ça, M'sieur. Si c'est lui, bien sûr, il ne savait guère ce qu'il faisait. J'étais près de lui, il se sera trompé de poche; il l'aura voulu mettre dans la sienne et il l'a mis dans la mienne... Oh! M'sieur, laissez-moi lui porter cet argent tout de suite, qu'il ne croie pas qu'il a été volé.
BONARD.--Tu le lui reporteras demain, mon ami; il est trop tard aujourd'hui. Tu le trouveras couché, et, comme il a trop bu, il ne serait pas facile à éveiller.
JULIEN.--Ce pauvre M. Georgey! Ce n'est pas sa faute. Je me souviens, à présent, qu'Alcide le pressait toujours de boire, et qu'il lui mettait du vin blanc avec du rouge; et puis il lui a fait boire à la fin du cidre en bouteilles, qui moussait comme son champagne; c'est ça qui lui a porté à la tête! Ce pauvre M. Georgey! C'est donc pour cela qu'il me demandait pardon le long du chemin en revenant; il paressait honteux. Et moi qui me méfiais d'Alcide et qui allais à la foire pour empêcher qu'il ne fût attrapé! Je l'ai laissé enivrer et... voler peut-être.
MADAME BONARD.--Volé!... Comment?... tu crois que..., qu'Alcide...?
JULIEN, _avec précipitation_.--Non, non, maîtresse, je ne crois pas ça; je ne crois rien, je ne sais rien. J'ai parlé trop vite.»