Le Mauvais Génie

Chapter 5

Chapter 53,959 wordsPublic domain

ALCIDE.--Tu as tort: ce sera bien amusant; des théâtres, des drôleries, des tours de force de toute espèce.

JULIEN.--Tu ne verras rien de tout cela, toi, puisque tu n'as pas d'argent.

ALCIDE.--Bah! on trouve toujours moyen de s'en procurer. Et puis, je suis convenu avec Frédéric d'y conduire l'Anglais; il nous régalera.

JULIEN.--Alcide, tu vas faire quelques tromperies à ce bon M. Georgey. Je ne veux pas de ça, moi.

ALCIDE.--Quelle tromperie veux-tu que je lui fasse? Ce n'est pas que ce soit difficile, car il est bête comme tout; on lui fait accroire tout ce qu'on veut.

JULIEN.--Il n'est pas bête; il est trop bon. Si tu l'as trompé avec tes dindons, c'est parce qu'il a eu confiance en toi et qu'il t'a cru honnête.

ALCIDE, _en ricanant_.--Tu m'ennuies avec tes dindons, tu répètes toujours la même chose! Si tu crains que nous ne trompions ton Anglais, viens avec lui; tu nous empêcheras de l'attraper, tu le protégeras contre nous.

JULIEN.--Ma foi, je ne dis pas non; et ce serait une raison pour aller à cette foire dont je ne me soucie guère pour mon compte.

ALCIDE.--Vas-y ou n'y vas pas, ça m'est égal. Frédéric et moi, nous irons avec l'Anglais, tu peux bien y compter.»

Alcide mit ses mains dans ses poches et s'en alla en sifflant:

_J'ai du bon tabac, dans ma tabatière. J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas._

Julien le suivit des yeux quelque temps.

«J'irai, se dit-il. Je vais demander à Mme Bonard d'y aller. J'irai avec le bon M. Georgey, et peut-être lui serai-je utile.»

Alcide se disait de son côté:

«Il ira, bien sûr qu'il ira. Il se figure qu'il nous empêchera de faire nos petites affaires. Mais il est certain qu'il nous y aidera sans le savoir.... Ce Frédéric est embêtant tout de même. S'il avait bien voulu m'écouter, nous n'aurions pas eu besoin de ce grand nigaud d'Anglais pour nous amuser.... Ce n'était pourtant pas si mal de chiper à ses parents une pièce de dix francs. Le bien des parents n'est-il pas le nôtre? Avec cela qu'il est seul enfant et que ses parents ne lui donnent jamais rien pour s'amuser.... Mais, faute de mieux, l'Anglais fera notre affaire. Nous le griserons et puis nous verrons.... Si Julien y va avec lui,... nous le griserons aussi, nous lui ferons faire ce que nous voudrons et nous lui mettrons tout sur le dos. Et puis, d'ici à demain, je trouverai peut-être un moyen de me procurer l'argent. Vive la joie! Vive le vin, la gibelotte et le café! Je ne connais que ça de bon moi!»

X

LE COMPLOT

Julien revint avec ses dindes; il les compta, les renferma, leur donna du grain et rentra à la maison.

Il n'y trouva que Frédéric; Bonard labourait encore, Mme Bonard était à la laiterie.

«Tu ne vas pas à la foire demain? demanda Frédéric à Julien.

JULIEN.--Si fait, je crois bien que j'irai. Je le demanderai ce soir à Mme Bonard.

FRÉDÉRIC, _surpris_.--Comment? tu disais hier que tu resterais à la maison.

JULIEN, _avec malice_.--Oui, mais j'ai changé d'idée.

FRÉDÉRIC.--Qu'est-ce qui gardera les dindes si tu t'en vas?

JULIEN.--Elles ne mourront pas pour rester un jour dans la cour avec du grain à volonté.

FRÉDÉRIC.--Mais il faudra bien que quelqu'un reste pour garder la maison.

JULIEN.--Ah bien! on t'y fera rester sans doute.

FRÉDÉRIC, _indigné_.--Moi!... par exemple! Moi le fils de la maison! Pendant que toi tu irais t'amuser! Toi qui es ici par charité pour servir tout le monde!

JULIEN, _attristé_.--Je n'y resterai pas longtemps! Ce ne sera pas moi qui te ruinerai.

FRÉDÉRIC.--Et où iras-tu? Qu'est-ce qui voudra de toi?

JULIEN.--Ne t'en tourmente pas. Je suis déjà placé.

FRÉDÉRIC.--Placé! Toi placé? Et chez qui donc?

JULIEN.--Chez M. Georgey. Le bon M. Georgey, qui veut bien me garder chez lui.»

Frédéric retomba sur sa chaise dans son étonnement. Julien serait à la place qu'ambitionnait, qu'espérait Alcide! Une place si pleine d'agréments, près d'un homme si facile à tromper! Et c'était ce petit sot, ce petit pauvrard qui profitait de tous ces avantages!

«Il faut que je voie Alcide, se dit-il; il faut que je le prévienne; il a de l'esprit, il est fin, il trouvera peut-être un moyen de le perdre dans l'esprit de l'Anglais.... Heureusement que nous avons encore une journée devant nous.» Julien examinait la figure sombre de Frédéric et se disait:

«Il n'est pas content, à ce qu'il paraît. Il ne veut pas que j'aille à la foire, il a peur que je les empêche de tromper ce pauvre M. Georgey. Raison de plus pour que j'y aille.»

Ils restèrent quelques minutes sans rien dire, sans se regarder. Mme Bonard rentra pour servir le souper.

Tous deux se levèrent. Frédéric allait parler, mais Julien le prévint.

«Maîtresse, dit-il en s'avançant vers elle, j'ai quelque chose à vous demander, une chose que je désire beaucoup.

MADAME BONARD.--Parle, mon enfant; tu ne m'as jamais rien demandé. Je ne te refuserai pas, bien sûr.

JULIEN.--Maîtresse, j'ai bien envie d'aller demain à la foire.

MADAME BONARD.--Tu iras, mon ami, tu iras. J'allais te dire de t'y préparer; tu as bien des choses à acheter pour être vêtu proprement. Et ce n'est pas l'argent qui te manque, tu sais bien.

JULIEN.--Avec tout ce que vous m'avez déjà acheté, maîtresse, je n'ai guère plus de dix francs; à cinq francs par mois, il faut du temps pour gagner de quoi se vêtir.

MADAME BONARD.--Dix francs! Tu vois ce que tu as.»

Et, ouvrant l'armoire, elle en tira un petit sac en toile, le dénoua et étala sur la table cinq pièces de vingt francs, quatre pièces de cinq francs et trois francs soixante centimes de monnaie.

«Tu vois, mon ami, dit-elle, tu es plus riche que tu ne le pensais.

JULIEN.--Ce n'est pas à moi ces cinq pièces d'or, maîtresse. Vous savez que je vous les ai laissées pour le ménage.

MADAME BONARD.--Et tu crois, pauvre petit, que j'aurais consenti à te dépouiller du peu que tu possèdes et que tu dois à la générosité de M. Georgey. Non, ce serait une vilaine action que je ne ferai jamais.

JULIEN.--Merci, maîtresse; je suis bien reconnaissant de votre bonté pour moi. Je puis aller à la foire?

MADAME BONARD.--Certainement, mon ami; et je t'accompagnerai pour t'acheter ce qu'il te faut.

FRÉDÉRIC.--Et moi, maman, puis-je y aller dès le matin?

MADAME BONARD.--Non, mon garçon, tu resteras ici pour garder la maison et soigner les bestiaux jusqu'à mon retour. Je partirai de bon matin, tu pourras y aller après midi.»

Mme Bonard remit l'argent dans le sac, rattacha la ficelle, le remit en place, ôta la clef et la posa dans sa cachette, derrière l'armoire. Puis elle se mit à faire les préparatifs du souper. Julien l'aidait de son mieux. Frédéric resta pensif; au bout de quelques instants, il se leva et sortit.

MADAME BONARD.--Où vas-tu, Frédéric?

FRÉDÉRIC.--Je vais voir si mon père est rentré avec les chevaux et s'il a besoin de moi.

MADAME BONARD.--C'est très bien, mon ami. Cela fera plaisir à ton père.

«Cela m'étonne, continua-t-elle quand il fut parti; en général, il ne fait tout juste que ce qui lui a été commandé. Je serais bien heureuse qu'il changeât de caractère. Maintenant que nous allons te perdre, mon Julien, il va bien falloir qu'il travaille davantage. Son père le fera marcher pour le gros de l'ouvrage, mais pour le détail il faudra que Frédéric y pense de lui-même et le fasse.

JULIEN.--Il le fera, maîtresse, il le fera; moi parti, il ne comptera plus sur mon aide, et il s'y mettra de tout son coeur.

MADAME BONARD.--Que le bon Dieu t'entende, mon Julien, mais je crains bien d'avoir à te chercher un remplaçant sous peu de jours.»

Julien ne répondit pas, car il le pensait aussi. Il continua à s'occuper du souper. Une demi-heure après, Bonard rentra.

BONARD.--Le souper est prêt? Tant mieux! J'ai une faim à tout dévorer.

MADAME BONARD.--A table, alors. Voici la soupe. Donne ton assiette, Bonard; et toi aussi, Julien. Et Frédéric, où est-il donc? Tu l'as laissé à l'écurie?

BONARD.--Je ne l'ai pas vu; je croyais le retrouver ici.

MADAME BONARD.--Comment ça? Il est allé il y a plus d'une demi-heure au-devant de toi pour t'aider à rentrer et à arranger les chevaux.

BONARD.--Je n'en ai pas entendu parler. Il y longtemps que je suis revenu, puisque je leur ai fait manger leur avoine, je les ai fait boire, je leur ai donné leur foin, arrangé leur litière; il faut plus d'une demi-heure pour tout cela.

MADAME BONARD.--C'est singulier! Va donc voir, Julien.»

Julien se leva et alla à la recherche dans la ferme, il prit le chemin du village.

«Bien sûr, se dit-il, qu'il aura été prendre ses arrangements avec Alcide pour changer leurs heures. Il croyait aller à la foire dès le matin, et le voilà retenu jusqu'à midi.»

En effet, il rencontra Frédéric revenant avec Alcide.

«Que viens tu faire ici? lui dit Alcide avec brusquerie. Viens-tu nous espionner?

JULIEN.--Je venais chercher Frédéric, parce que M. et Mme Bonard m'ont envoyé voir où il était. On est à table depuis quelque temps.

ALCIDE.--C'est-il vexant! Ce mauvais garnement va te dénoncer. Prends garde!

JULIEN.--Je ne l'ai jamais dénoncé, vous le savez bien tous les deux. Pourquoi commencerais-je aujourd'hui, à la veille de quitter la maison?

ALCIDE.--Qu'est-ce que tu vas dire?

JULIEN.--Je n'en sais rien, cela dépend; si on m'interroge, je dirai la vérité, bien sûr. Qu'il rentre le premier, il parlera pour lui-même; alors on ne me demandera rien.

FRÉDÉRIC, _inquiet_.--Qu'est-ce que je dirai?

ALCIDE.--Tu diras que tu as été au champ par la traverse; que, voyant la charrue dételée et restée dans le sillon, tu as pensé que ton père était rentré par l'autre chemin. Que tu as rencontré un ouvrier qui t'a dit que ton père était chez le maréchal pour faire ferrer un cheval, et que tu en revenais quand tu as rencontré Julien.

FRÉDÉRIC.--Bon, je te remercie; tu as toujours des idées pour te tirer d'affaire.»

Et, sans faire attention à Julien, Frédéric courut pour arriver à la maison le premier.

Quand il entra, il commença son explication avant qu'on ait eu le temps de l'interroger.

Et il ajouta:

«Sans entrer chez le maréchal, j'ai bien vu, mon père, que vous n'y étiez pas, et je suis revenu en courant, pensant que vous ne seriez pas fâché d'avoir un coup de main.

BONARD.--Merci, mon garçon; mais quel est l'imbécile qui t'a fait le conte du cheval déferré.

FRÉDÉRIC _embarrassé_.--Je ne sais pas, mon père; c'est sans doute un des nouveaux ouvriers de l'usine, car je ne l'avais pas encore vu dans le pays.

BONARD.--Mais comment me connaît-il?

FRÉDÉRIC.--Il ne vous connaît pas, je pense. Quand je lui ai demandé s'il vous avait rencontré (car il venait comme de chez nous), il m'a répondu qu'il venait de voir passer un homme avec deux chevaux dont l'un était déferré; alors j'ai pensé que vous étiez chez le maréchal.

BONARD.--Allons, c'est très bien; mais où est Julien?

FRÉDÉRIC.--Il est resté en arrière; le voilà qui arrive.»

Julien entra.

MADAME BONARD.--Viens achever ton souper, mon pauvre Julien, je suis fâchée de t'avoir fait courir pour rien. Mangez tous les deux, vous devez avoir faim; l'heure est avancée.»

Frédéric et Julien ne se le firent pas dire deux fois; ils mangèrent la soupe, de l'omelette au lard, du boudin et des groseilles: un souper soigné: c'était le dernier que devait faire Julien chez eux.

XI

DÉPART POUR LA FOIRE

Le lendemain matin, comme Julien finissait son ouvrage, Mme Bonard vint le chercher pour aller à la foire. Ils se mirent en route.

MADAME BONARD.--Dis donc, Julien, si nous prenions M. Georgey en passant devant sa porte? Il ne va pas pouvoir s'en tirer tout seul à la foire; il se fera attraper, voler, bien sûr.

JULIEN.--Maîtresse, si vous voulez, nous y passerons seulement pour lui dire qu'il m'attende, que je viendrai le chercher vers midi.

MADAME BONARD.--Et pourquoi pas l'emmener tout de suite, puisque nous y allons?

JULIEN.--Maîtresse, c'est que..., c'est que... j'aimerais mieux que nous ayons fini nos emplettes sans lui.

MADAME BONARD.--Pourquoi cela?

JULIEN.--Parce que... je crains... que..., que..., qu'il ne veuille tout payer. Et il m'a déjà tant donné, que j'en serais honteux.

MADAME BONARD.--Tu as raison. Julien. C'est une bonne et honnête pensée que tu as là.» Mme Bonard lui donna une petite tape sur la joue, et ils continuèrent leur chemin.

Julien monta chez M. Georgey pendant que Mme Bonard se reposait en causant avec Caroline, qui s'apprêtait aussi pour la foire.

«Monsieur, dit Julien en entrant, pardon, si je vous dérange.

M. GEORGEY.--Pas dérangement du tout, pétite Juliène. Moi satisfait voir toi: je voulais aller au foire avec toi.

JULIEN.--Oui, Monsieur; je venais tout juste vous demander de m'attendre jusqu'à midi, je viendrai vous prendre.

M. GEORGEY.--Moi aimer plus aller dans lé minute. Moi voulais acheter une multitude de choses.

JULIEN.--Il y aura plus de marchands à midi, Monsieur.

M. GEORGEY.--Alors moi garder toi, pétite Juliène; nous mangerons un _turkey_ auparavant lé foire.

JULIEN.--Je ne peux pas, Monsieur; il faut que je m'en aille.

M. GEORGEY.--Quoi c'est cet impatientement? Pourquoi il fallait partir toi seul?

JULIEN, _avec hésitation._--Parce que Mme Bonard m'attend à la porte, Monsieur, et que...

M. GEORGEY.--Oh! _my goodness!_ Madme Bonarde attendait et moi pas savoir! C'était beaucoup malhonnête, pétite Juliène.»

Et, avant que Julien eût pu l'en détourner, M. Georgey était descendu.

M. GEORGEY.--Oh! _dear_! Madme Bonarde! Moi étais fâché fort; vous rester devant mon porte et moi pas savoir. Oh! pétite Juliène, c'est très fort ridicoule! Moi faire excuses, pardon. Entrez, Madame Bonarde, s'il vous plaît.

MADAME BONARD.--Je ne peux pas. Monsieur, il faut que je mène Julien faire des emplettes et que nous soyons de retour à midi.

M. GEORGEY.--Et lé pétite nigaude Juliène disait pas à moi les emplettes. Il disait rien. Jé allais manger un pièce. Caroline. Caroline! vitement thé, crème, _toast_. Beaucoup _toast_, beaucoup tasses, beaucoup crème. Vitement, Caroline.»

Caroline se dépêcha si bien, qu'un quart d'heure après, le thé et les accompagnements du thé étaient apportés dans la salle. M. Georgey força Mme Bonard et Julien à se mettre à table et à manger. Comme ils n'avaient encore rien pris, ce petit repas improvisé fut avalé avec plaisir. M. Georgey mangea une douzaine de _toasts_, c'est-à-dire des tartines de pain et de beurre grillées; chacune d'elles était grande comme une assiette. Quatre de ces tartines eussent étouffé tout autre. Mais M. Georgey avait un estomac vigoureusement constitué; il n'éclata pas, il n'étouffa pas, et il se leva satisfait et pouvant sans inconvénient attendre l'heure du dîner. Un petit verre de malaga acheva de le réconforter; et, prenant son chapeau, il sortit avec Mme Bonard et Julien après avoir pris la précaution de glisser dans sa poche une poignée de pièces d'or.

La ville n'était pas loin; le temps était magnifique; ils arrivèrent au bout d'une demi-heure de marche. Pendant qu'ils achètent, que M. Georgey paye, qu'il fait d'autres emplettes pour son compte, châles, robes, fichus, bonnets, pour Mme Bonard, vêtements, chaussures, chapeau, etc., pour Julien, présents d'espèces différentes pour d'autres qu'il voulait récompenser des petits services qu'il en avait reçus, Frédéric et Alcide se rencontraient à la ferme.

XII

VOL AUDACIEUX

«Eh bien, dit Alcide en arrivant, sont-ils tous partis?

FRÉDÉRIC.--Tous partis jusqu'à midi: il est dix heures, nous avons deux heures devant nous.

ALCIDE.--C'est bon: on fait bien des choses en deux heures. Julien est à la foire avec ta mère, m'as-tu dit hier: l'Anglais les rejoindra, bien sûr, ou plutôt Julien l'aura pêché quelque part.

FRÉDÉRIC.--Et toute notre partie est manquée. Julien va empêcher l'Anglais de nous amuser, de payer pour nous. Ce sera assommant!

ALCIDE.--Laisse donc! Nous empaumerons Julien; il n'est pas si saint qu'il le paraît; trois ou quatre verres de vin et nous le tenons.

FRÉDÉRIC.--Mais, pour commencer, nous n'avons pas d'argent.

ALCIDE.--J'y ai pensé; il faut en faire. Il est possible que Julien prévienne l'Anglais et qu'il l'empêche de nous inviter à l'accompagner. Et moi qui pense à tout, j'ai pris mes précautions. Les dindes sont ici, n'est ce pas?

FRÉDÉRIC.--Mais oui, puisque l'Anglais veut les manger toutes; on les lui garde.

ALCIDE, _riant_.--Et ce sera toi qui les garderas; ce sera bien amusant.

FRÉDÉRIC.--Ne m'en parle pas; j'en suis en colère rien que d'y penser. Avec cela, mon père qui sera toujours sur mon dos.

ALCIDE.--Eh bien, je vais t'aider à diminuer leur nombre pour qu'elles soient plus tôt mangées; tu vas voir.

FRÉDÉRIC.--Tu ne vas pas en tuer, j'espère. Je ne veux pas de ça, moi.

ALCIDE.--Tu me prends donc pour un nigaud. Attends-moi un instant que j'aille chercher mon homme.

FRÉDÉRIC.--Quel homme? Je veux savoir; je veux...»

Alcide était bien loin, il avait couru à la barrière; deux minutes après, il rentrait avec un gros homme en sabots et en blouse.

«Tenez, Monsieur Grandon, voici les dindes; elles sont belles, bien engraissées, bonnes à manger, comme vous voyez. Choisissez-en deux, comme nous sommes convenus.»

L'homme examina les dindes.

«Oui, elles sont en bon état; et combien la pièce?

ALCIDE.--Dame! voyez ce que vous voulez en donner.

GRANDON.--Trois francs; c'est-il assez?

ALCIDE.--Trois francs! Vous plaisantez, Monsieur Grandon? Elles valent quatre francs comme un sou; et vous les revendrez cinq à six francs pour le moins.

GRANDON.--Ceci est une autre affaire; la vente ne te regarde pas. C'est pour les faire manger que je les achète et pas pour les revendre; trois francs cinquante si tu veux, par un liard de plus.

ALCIDE.--Je tiens à quatre francs, pas un centime de moins; on m'a commandé de tenir à quatre francs, payés comptant.

GRANDON.--Allons, va pour quatre francs, mais j'y perds; vrai, j'y perds.

ALCIDE, _riant_.--Ceci est une autre affaire; le gain ou la perte ne me regardent pas. Quatre francs payés de suite.

GRANDON.--Passe pour quatre francs, mauvais plaisant.

ALCIDE.--Deux dindes à quatre francs, ça fait..., ça fait?... Combien que ça fait, Frédéric?»

Frédéric ne répondit pas; la surprise le rendait muet; l'audace d'Alcide l'épouvantait; il n'osait plus lutter, et il tremblait de ce qui pouvait arriver de ce vol impudent.

GRANDON, _riant_.--Ça fait sept francs, parbleu! Tu ne sais donc pas compter?

ALCIDE.--Si fait, Monsieur Grandon, si fait; je vois bien, ça fait sept francs, comme vous dites.

GRANDON.--C'est bien heureux! Tiens, voici tes sept francs, j'emporte les bêtes; je suis en retard.»

Il ouvrit la barrière, se dépêcha de placer dans une cage à volailles les deux gros dindons, monta dans sa carriole et partit au grand trot, de peur que le vendeur ne s'aperçût que les dindes étaient payées trois francs cinquante au lieu de quatre. Alcide compta son argent: les sept francs y étaient bien.

«Tu vois, dit-il, que nous sommes riches, que nous avons de quoi nous amuser, et que te voilà délivré de la garde de deux de ces assommantes bêtes... Qu'as-tu donc? tu ne dis rien.

FRÉDÉRIC.--Alcide, qu'as-tu fait? Qu'est-ce que je vais devenir? Que puis-je dire pour m'excuser?

ALCIDE.--Es-tu bête, es-tu bête! Tu n'as pas plus d'imagination que ça? Tu vas venir de suite avec moi: nous allons prendre la traverse pour arriver à la ville par les champs, et nous n'y entrerons qu'après midi, quand nous serons sûrs que ta mère est revenue à la ferme.

FRÉDÉRIC.--Mais ça ne dit pas comment les deux dindes seront disparues?

ALCIDE.--Parfaitement; tu diras que tu es parti un peu plus tôt, pensant que ta mère ne tarderait pas à rentrer, que les dindes étaient dans la cour quand tu es parti. Que des chemineaux auront guetté ton départ pour voler les dindes et les vendre à la foire.

FRÉDÉRIC.--Des chemineaux auraient plutôt enlevé l'argent qui se trouve dans l'armoire de la salle.

ALCIDE.--De l'argent? Il y a de l'argent? Tu as raison, des chemineaux ne font pas les choses à demi. Tu es sûr qu'il y a de l'argent?

FRÉDÉRIC.--Très sûr; cent vingt-trois francs, je crois, que maman a comptés hier soir et qui appartiennent à Julien.

ALCIDE.--A Julien? Cent vingt-trois francs! Pas possible!

FRÉDÉRIC.--J'en suis sûr; c'est son imbécile d'Anglais qui lui a donné cent francs.

ALCIDE.--C'est beaucoup trop pour un mendiant comme Julien, et, comme tu le disais, les chemineaux ne peuvent pas l'avoir laissé sans l'enlever. Montre-moi où est l'argent.

FRÉDÉRIC, _effrayé_.--Qu'est-ce que tu vas faire?

ALCIDE.--Tu vas voir, je vais te sauver. Va donc, dépêche-toi. Il faut que nous soyons partis dans un quart d'heure: ta mère n'a qu'à rentrer plus tôt.»

Frédéric voulut résister aux volontés d'Alcide, mais celui-ci le prit par le collet et le fit marcher jusqu'à l'armoire dans la salle.

«Où est la clef?» dit-il d'un ton impératif.

Frédéric tremblait; il tomba sur une chaise.

ALCIDE.--Donne-moi la clef ou je te donne une rossée qui te préparera à celle que tu recevras de ton père, s'il te soupçonne d'avoir..., d'avoir... pris tout cela. Sans compter que je dirai à ton père que je t'ai battu parce que tu m'as proposé de voler cet argent, dont moi je ne pouvais pas soupçonner l'existence.»

Frédéric, stimulé par cette menace et par une claque, lui fit voir la cachette de sa mère pour la clef. Alcide ouvrit l'armoire, trouva facilement le sac, le vida, prit soixante-trois francs qui y étaient restés, y laissa dix centimes, remit la clef dans sa cachette, saisit une pince, brisa un panneau de l'armoire et arracha la serrure.

ALCIDE.--A présent, viens vite: il n'y a pas de temps à perdre; on croira que les voleurs, ne trouvant pas la clef, ont tout brisé; de cette façon, on ne te soupçonnera pas, toi qui connais la cachette. Courons vite, nous nous amuserons joliment; je garderai le reste de l'argent, nous en avons pour longtemps, et nous n'aurons plus besoin de l'Anglais.»

Et, entraînant le malheureux Frédéric terrifié, qui avait plus envie de pleurer que de s'amuser, ils coururent prendre le chemin de traverse et disparurent bientôt derrière une colline.

Ils s'arrêtèrent quelque temps dans un bois. Alcide eut peur que le visage consterné de son ami n'attirât l'attention. Il chercha à le remonter.

«Allons, Frédéric, lui dit-il, remets toi. De quoi t'effrayes-tu? Ce n'est pas un grand crime que d'être parti quelques minutes avant l'heure. Pouvais-tu prévoir qu'on viendrait voler dans la ferme, tout juste pendant ces quelques minutes d'absence? Tu diras à tes parents que c'est un bonheur que tu sois parti plus tôt, parce que les voleurs t'auraient peut-être tué; tu diras qu'ils étaient probablement plusieurs pour avoir pu briser une serrure aussi forte. Tu prendras un air effrayé, indigné; tu chercheras les traces des voleurs; tu diras que tu te souviens à présent avoir vu passer des chemineaux, etc., etc.

FRÉDÉRIC, _tremblant_.--Ils ne me croiront peut-être pas?

ALCIDE.--Il est certain que si tu prends l'air que tu as maintenant, ils devineront de suite que tu leur fais un conte; il faut arriver gaiement, comme un garçon qui vient de s'amuser, grâce à l'Anglais, lequel a voulu tout payer; n'oublie pas ça, c'est important. Et quand on te parlera de vol, tu prendras l'air consterné et tu t'écrieras:

«Quel bonheur que je n'y aie pas été! Ces coquins m'auraient tué pour que je ne les dénonce pas!» N'oublie pas ça non plus.

FRÉDÉRIC.--Oui, oui, je comprends. Mais c'est une bien mauvaise action que tu m'as fait commettre; j'ai des remords.

ALCIDE.--Imbécile! A qui avons-nous fait tort?

FRÉDÉRIC.--A mon père et à ma mère d'abord; et puis à ce pauvre Julien, qui me fait pitié à présent que nous lui avons volé tout ce qu'il possédait.