Le Mauvais Génie

Chapter 4

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MADAME BONARD.--Si fait, Monsieur, mais nous ne pouvons plus manger, Bonard et moi. Vous nous en aviez déjà servi un gros morceau.

M. GEORGEY, _à mi-voix_.--C'était drôle! C'était beaucoup drôle!... Toi, pétite Juliène, toi, ma pétite favorisé, tu veux encore et toujours? Véritablement?

JULIEN.--Oui, Monsieur! C'est si bon la dinde! Je n'en avais jamais mangé.

M. GEORGEY.--Jamais... mangé _turkey_... Pétite malheureuse! Jé té donnais _turkey_, moi. Donné lé plateau... Un pièce... un autre pièce... un tr...

--Miséricorde! s'écria Mme Bonard en riant et en enlevant l'assiette des mains de M. Georgey; vous allez tuer mon pauvre Julien.

M. GEORGEY.--No, no, _turkey_ jamais tuer; _turkey_ léger... étouffait jamais le _stomach_.»

Il recommença à manger de plus belle. Il resta à peine la moitié du second dindon.

M. GEORGEY.--Enlevez, Caroline; donner lé..., lé..., lé _hare_... Vous pas comprendre lé _hare_?... La longue animal... Comment vous lé dites? Une, une lévrière?

CAROLINE.--Ah! je comprends. Monsieur veut dire le lièvre.

M. GEORGEY.--_Yes, yes, my dear_, lé lévrier. Jé disais bien, pourquoi vous pas comprendre? C'était par grognement; vous voulais pas me donner à manger l'autre _turkey_, et vous _furious_ pour cette chose. Allez, _my dear_, allez vitement chercher le lévrier, et vous êtes bonne garçone comme pétite Juliène.»

Caroline, qui n'était pas du tout furieuse, sortit en riant et rapporta un lièvre magnifique avec une sauce de gelée de groseilles.

M. GEORGEY.--Madme Bonarde, _my dear_, vous manger un petit pièce de lévrier.

MADAME BONARD.--Volontiers, Monsieur, mais pas beaucoup, très peu.»

M. Georgey lui en coupa un morceau de deux livres.

MADAME BONARD.--Je ne pourrai jamais avaler tout cela, Monsieur; je vais partager avec mon mari.

M. GEORGEY.--Madme Bonarde, cela était une beaucoup petit pièce; povre m'sieur Bonarde n'avoir riène du tout.»

M. Georgey eut beau insister, ils déclarèrent en avoir plus qu'ils n'en pouvaient avaler. Julien en mangea de manière à contenter M. Georgey, qui le regardait avec une satisfaction visible. Il les fit boire en proportion de ce qu'ils avaient mangé; après le lièvre on avait servi des petits pois, puis une crème à la vanille. Julien avalait, avalait; l'Anglais riait et se frottait les mains. Bonard riait et chantait; Mme Bonard sentait sa tête tourner et s'inquiétait. Caroline sautillait, riait, versait à boire et parlait comme une pie.

M. GEORGEY.--_Stop_, Caroline, _my dear_. Jé voulais plus donner à boire; ils étaient tous en tournoiement. Vous, Caroline, taisez-vous et courez vitement apporter le _coffee_, et laissez-nous en tranquillité.»

Caroline rentra peu d'instants après avec le café; M. Georgey en fit boire deux tasses à chacun de ses convives.

M. GEORGEY.--C'était très bon pour enlever lé tournoiement, _my dear_. Après le _coffee_ nous parler tout lé jour; quand lé lune est arrivée, jé rentrer vous dans lé maison à vous.

MADAME BONARD.--Pardon, Monsieur, il faut que je m'en aille tout à l'heure; nous avons à faire chez nous.

M. GEORGEY.--Quoi vous avoir à faire? Frédéric il était là.

MADAME BONARD.--Mais il ne fera pas du tout ce qu'il y a à faire dans la ferme, Monsieur. Les vaches, les chevaux, les cochons à soigner. Et puis les dindes qui n'ont pas été au champ.

M. GEORGEY.--Alors nous tous partir à la fois, et moi aider pour les _turkeys_ avec ma pétite Juliène, et moi converser avec lé pétite Juliène. Jé commençais.

«Ecoute mon raison, pétite Juliène. Tu avais battu Caroline pour les _turkeys_, c'était fort joli; tu avais dit _no, no_, pour son _money_, c'était plus excellent encore. Tu avais battu moi, fort, très fort, c'était admirable, et jé dis admirable!

«Alors j'avais dit dans mon cervelle: Pétite Juliène était une honnête créature; quoi il faisait avec Mme Bonarde? Il gardait les _turkeys_. Ce n'était pas une instruction, garder _turkeys_ et batter moi et Caroline. Jé voulais faire bien à pétite Juliène; jé lé voulais. Quand jé disais, jé lé voulais, jé faisais. Ecoute encore.

«Jé une grande multitude de _money_. Jé donnais à pétite Juliène des habillements; jé payais lé master de lecture et de l'écriture, et dé compteries, et de dessination, et jé lé prenais pour mon fabrication, et pour mon dessinement, et jé lé prenais pour mon comptement, et pour mon caissement; et jé lé faisais un grande instruction, et jé lui avais un grande fortune. Voilà, pétite Juliène. Tu voulais? Mme Bonarde voulait. Moi, jé voulais, tout le monde voulait.»

Tout le monde se regardait, et personne ne savait que répondre. Refuser de si grands avantages pour Julien était une folie et un égoïsme impardonnable. Mais perdre Julien était pour les Bonard un vrai et grand chagrin. Ils se taisaient, ne sachant à quoi se résoudre.

Julien pensait, de son côté, qu'il ne trouverait jamais une si bonne occasion d'assurer son avenir tout en débarrassant les Bonard de la charge qu'ils s'étaient imposée en le recueillant dans son malheur; le souvenir du reproche de Frédéric le poursuivait et le rendait malheureux.

«Que pourrai-je jamais faire pour ne plus être à la charité de mes excellents maîtres? se disait-il. N'ont-ils pas Frédéric pour les aider à la ferme? Il est grand, fort, robuste. Et moi qui n'ai que douze ans, qui suis petit, chétif, sans force, à quoi pourrai-je être employé?»

Et il se décidait à accepter l'offre de M. Georgey lorsque se présentait à son esprit le chagrin de quitter M. et Mme Bonard, l'apparence d'ingratitude qu'il se donnerait en acceptant la première offre qui lui était faite par un inconnu, un étranger, un homme qu'il connaissait à peine, qui semblait être, il est vrai, brave homme, généreux, mais dont les idées originales, le langage bizarre, pouvaient amener des choses fort pénibles et tout au moins très désagréables.

M. Georgey ne disait plus rien; il les examinait tous. Enfin, Mme Bonard trouva un moyen pour gagner du temps. «Monsieur, dit-elle, Julien fera comme il voudra, mais il faut que vous me le laissiez jusqu'à ce que mes dindons soient vendus à la foire.

M. GEORGEY.--Quand c'est lé foire?

MADAME BONARD.--Dans trois semaines, Monsieur.

M. GEORGEY.--_Very well, my dear_; dans trois semaines jé vénais demander Juliène.

--Mais je n'ai encore rien dit, maîtresse», s'écria Julien.

Et il éclata en sanglots.

Pendant quelques instants l'Anglais le regarda pleurer. Puis il lui passa plusieurs fois la main sur la tête, et dit d'une voix attendrie et très douce:

«Povre pétite Juliène! Bonne pétite Juliène! pleurer par chagrinement de quitter master et Mme Bonarde? C'était très joli, très attachant. _Don't cry_,... mon pétite Juliène. Toi être consolé, moi t'aimer beaucoup fort; toi aider Caroline, aider moi, misérable homme tout solitaire qui vois pas personne pour affectionner; moi qui cherchais un honnête garçone pour rendre heureux et qui trouvais personne.

«Pleure pas, pétite Juliène, toi faire comme ton volonté. Jé té faisais demain et tous les matinées un rencontrement avec les _turkeys_. Quand il fera trois semaines, toi diras à moi oui ou non.»

Georgey lui secoua fortement la main. Julien leva sur lui ses yeux baignés de larmes, baisa la main qui serrait encore la sienne, essaya de parler, mais ne put articuler une parole.

VIII

FAUSSETÉ D'ALCIDE

Tout le monde se leva; les Bonard et Julien pour retourner à la ferme; l'Anglais pour les reconduire.

MADAME BONARD.--Vous venez avec nous, Monsieur?

M. GEORGEY.--_Yes_, Madme Bonarde; jé promenais en votre compagnie. Moi aimais beaucoup prendre un promenade en votre compagnie. Moi voulais voir les _turkeys_. Jé avais un peu beaucoup peur Frédéric mangeait les _turkeys_ dans l'absentement de pétite Juliène.

MADAME BONARD, _riant_.--Oh! Monsieur, Frédéric ne mangera pas quarante-quatre dindons, malgré qu'il soit un peu gourmand.

M. GEORGEY.--Frédéric était gourmand! _Fy_! C'était laide, c'était affreuse, c'était horrible d'avoir lé gourmandise. Pétite Juliène n'avait pas lé gourmandise. Il aimait _turkey_, mais pas lé gourmandise.»

Les Bonard ne purent s'empêcher de rire; Julien lui-même sourit en regardant rire ses maîtres.

M. GEORGEY.--Quoi vous avez, Madme Bonarde? J'avais dit un sottise? Eh! j'étais content alors. Pétite Juliène il riait, il avait fini lé pleurnichement.»

M. Georgey se mit à rire aussi; mais il avait à peine eu le temps d'ouvrir la bouche et de montrer ses longues dents, que Bonard, qui marchait un peu en avant, s'écria:

«Ah! coquin! Je t'y prends, enfin!»

Et il s'élança dans le bois.

Tout le monde s'arrêta avec surprise; Bonard avait disparu dans le fourré. M. Georgey était un peu en arrière; il n'avait pas encore tourné le coin du bois.

MADAME BONARD.--Qu'y a-t-il donc? Julien, as-tu vu quelque chose?

JULIEN.--Rien du tout, maîtresse. Je ne sais pas ce que c'est.

M. GEORGEY.--_My goodness_! Jé voyais! Jé voyais! Il courait! Il sautait lé fosse! Il tombait! Eh! vitement! Master Bonard il arrivait! Oh! _very well_! il était au fondation dé fosse. Ah! ah! ah! master Bonard il s'arrêtait. Master Bonard il voyait pas!... Il rentrait dans lé buissonnement. C'était sauvé! Bravo! bravo! _my dear_! c'était très joli. Alcide il était beaucoup fort habile.

MADAME BONARD.--Que voyez-vous donc, Monsieur Georgey? Qu'est-ce que c'est? Je ne vois rien, moi.»

M. Georgey lui expliqua avec beaucoup de peine qu'étant resté en arrière il avait vu ce qui s'était passé au tournant du petit bois. Alcide en était sorti en courant, poursuivi par M. Bonard qui se trouvait encore dans le plus épais du taillis; Alcide, se voyant au moment d'être pris, avait sauté dans le fossé; s'y était couché tout de son long, caché par un saule dont les branches retombaient sur le fossé; que M. Bonard, sorti du bois, n'avait plus trouvé Alcide et revenait sans doute à la ferme à travers bois.

Mme Bonard ne trouva pas la chose aussi plaisante et hâta le pas pour rejoindre son mari. Julien le suivit, malgré les appels réitérés de M. Georgey, qui restait à la même place et qui voulait aller chercher Alcide dans son fossé.

Mme Bonard arriva à la ferme en même temps que son mari.

MADAME BONARD.--C'est-il vrai, Bonard, que tu as vu Alcide? Pourquoi as-tu couru après lui?

BONARD.--Parce que je croyais avoir aperçu Frédéric; je voulais le prendre sur le fait.

MADAME BONARD.--Etaient-ils vraiment ensemble? M. Georgey n'a vu qu'Alcide tout seul qui est tombé dans le fossé en sortant du bois.

BONARD.--Je n'ai plus vu personne. Mais nous allons bien voir si Frédéric est à la ferme. Si je ne trouve pas, c'est qu'il doit être encore avec ce coquin d'Alcide, et qu'ils se sont sauvés chacun de leur côté. Va voir à l'étable pendant que je vais voir à l'écurie.»

Bonard entra dans l'écurie et aperçut Frédéric couché sur des bottes de foin et profondément endormi.

«C'est étonnant, se dit-il; j'aurais juré qu'ils étaient deux.»

Il s'approcha de Frédéric, le poussa légèrement; Frédéric entr'ouvrit les yeux, se souleva à demi et retomba endormi.

BONARD, _à mi-voix_.--Il dort tout de bon! C'est singulier tout de même.»

Et il s'en alla en refermant la porte.

A peine fut-il parti que Frédéric se releva.

«J'ai eu une fameuse peur! Une seconde de plus, j'étais pris. C'est-il heureux que je sois trouvé cacher par un buisson et que j'aie pu rentrer par la porte de derrière avant le retour de mon père. Alcide se sera échappé, je suppose. A-t-il détalé! Ha! ha! ha!

«Et ces diables de chevaux qui n'ont pas dîné! Heureusement qu'ils ne parleront pas... Il faut que je revoie Alcide avant la foire, tout de même; nous ne sommes convenus de rien; et, comme il dit, il nous faut de l'argent pour nous amuser.» Frédéric secoua les brins de foin restés attachés à ses vêtements, sortit de l'écurie et entra dans la maison, où il parut étonné de trouver tout le monde rentré.

FRÉDÉRIC.--Ah! vous voilà de retour? Y a-t-il longtemps?

BONARD.--Quelques instants seulement. Je t'ai trouvé dormant dans l'écurie; je n'ai pas voulu te réveiller, pensant que tu avais eu du mal à faire seul tout l'ouvrage de la ferme et que tu étais fatigué.

FRÉDÉRIC.--Ça, c'est vrai, j'étais très fatigué...

MADAME BONARD, _sèchement_.--Tu n'avais pourtant pas tant d'ouvrage! Les animaux à nourrir; ton dîner à chauffer et à manger; voilà tout.

FRÉDÉRIC.--C'est que les cochons m'ont fait joliment courir; ils avaient passé dans le bois, et de là ils étaient au moment d'entrer dans l'orge; ils y auraient fait un joli dégât, vous pensez!

MADAME BONARD, _de même_.--Par où donc ont-ils passé? tout est bien clos.

FRÉDÉRIC, _embarrassé_.--Par où, je ne puis vous dire; le fait est qu'ils y étaient.

MADAME BONARD.--Les as-tu enfermés?

FRÉDÉRIC.--Je crois bien; mais après qu'il m'ont fait courir plus d'une heure.

MADAME BONARD.--C'est bon, tais-toi!

BONARD.--Qu'as-tu donc, femme? tu as l'air tout en colère contre Frédéric; il n'a pas fait pourtant grand mal en se reposant une heure.

MADAME BONARD.--Bah! il n'était pas fatigué; il n'avait pas besoin de se reposer.

BONARD.--Qu'en sais-tu?

MADAME BONARD.--Je sais ce que je sais. Frédéric, va me chercher des pommes de terre et le morceau de porc frais dans la cave.»

Frédéric, étonné du ton sec de sa mère, sortit tout tremblé et alla à la cave, mais pour n'y rien trouver, puisqu'il venait de manger avec Alcide ce que sa mère demandait.

«Que vais-je dire? se demanda-t-il. Alcide me conseille de nier que j'y ai touché, mais ils ne le croiront pas. Cet Alcide est par trop gourmand; j'avais beau lui dire de n'y pas toucher, de nous contenter de ce qu'on m'avait laissé (et il y en avait grandement pour deux), il m'a fallu lui céder. Il m'aurait battu! C'est qu'il me tient, à présent. J'ai partagé avec lui le profit des dindons, et je ne peux plus m'en dépétrer. Avec cela qu'il me mène toujours à mal et que je ne suis guère heureux depuis que je l'ai écouté; j'ai toujours peur de mes parents, de Julien, d'Alcide lui-même.... Il est méchant cet Alcide; il serait capable de me dénoncer, de dire que c'est moi qui l'ai conseillé, et je ne sais quoi encore. Quand il me fait ses raisonnements, il me semble qu'il dit vrai; mais quand je me retrouve seul, je sens qu'il a tort.... Pourquoi l'ai-je écouté, mon Dieu! Pourquoi n'ai-je pas fait comme Julien!

JULIEN, _accourant_.--Frédéric! Frédéric! Mme Bonard te demande; elle s'impatiente; elle dit qu'il lui faut sa viande tout de suite pour qu'elle ait le temps de la préparer pour ce soir.»

Frédéric ne savait que dire. Julien le regardait avec étonnement. «Qu'as-tu donc? Es-tu malade?

FRÉDÉRIC.--Non, pas malade, mais embarrassé; je ne trouve pas le morceau de porc; je ne sais que faire.

JULIEN, _l'examinant_.--Mais qu'est-il devenu?

FRÉDÉRIC.--Je n'en sais rien; quelqu'un l'aura pris.

JULIEN.--Pris! Ici, dans la cave! C'est impossible! Dis-moi vrai; tu l'as mangé?»

Frédéric ne répondit pas.

JULIEN.--Tu l'as mangé, et pas seul, n'est-ce pas?

FRÉDÉRIC, _effrayé_.--Tais-toi! si on t'entendait!

JULIEN.--Ecoute, Frédéric, je sais qu'Alcide était avec toi tantôt; je devine qu'il t'a donné de mauvais conseils, comme il fait toujours. Sais-tu ce qu'il faut faire? Avoue la vérité à ta mère, elle est si bonne; elle te pardonnera si elle voit que tu te repens sincèrement.

FRÉDÉRIC.--Je n'oserai jamais; mon père me battrait.

JULIEN.--Non; tu sais que ce qui le met en colère contre toi, c'est quand il voit que tu mens; mais, si tu lui dis la vérité, il te grondera, mais il ne te touchera pas.»

Pendant que Frédéric hésitait, Mme Bonard s'impatientait.

«Je n'aurai pas le temps de faire cuire ma viande,... dit-elle. Je vais y aller moi-même; ce sera plus tôt fait.»

Elle arriva en effet au moment où Julien disait sa dernière phrase.

MADAME BONARD.--Qu'est-ce qu'il y a? Encore une de tes sottises, Frédéric?»

Frédéric tressaillit et resta muet.

JULIEN.--Parle donc! Dis à Mme Bonard ce que tu me disais tout à l'heure, que tu es bien fâché, que tu ne recommenceras pas.»

Frédérit continuait à se taire; Mme Bonard, étonnée, regardait tantôt l'un, tantôt l'autre.

MADAME BONARD.--Où est le morceau de porc frais? L'aurais-tu mangé en compagnie de ce gueux d'Alcide?

JULIEN.--Tout juste, maîtresse; et c'est ce que Frédéric n'ose vous dire, malgré qu'il en ait bonne envie et qu'il le regrette bien. Et il promet bien de ne pas recommencer.

MADAME BONARD.--C'est-il bien vrai ce que dit Julien?

FRÉDÉRIC.--Oui, maman, très vrai; Alcide m'a obligé de lui laisser manger le morceau que vous aviez préparé pour ce soir, et il m'a obligé à le partager avec lui.

MADAME BONARD.--Obligé! Obligé! c'est que tu l'as bien voulu. Mais enfin, puisque tu l'avoues, que tu ne mens pas comme d'habitude, je veux bien te pardonner et n'en rien dire à ton père. Mais ne recommence pas, et ne fais plus de niaiseries avec ce méchant Alcide qui te mène toujours à mal. Julien, cours vite chercher quelque chose chez le boucher, et reviens tout de suite.»

Julien y courut en effet et rapporta un morceau de viande, que Mme Bonard se dépêcha de mettre au feu. Bonard ne se douta de rien, car il était parti pour travailler, et quand il entra, la soupe était prête, la viande cuite à point et le couvert mis. Mme Bonard profita de son tête-à-tête avec Frédéric pour lui parler sérieusement, pour lui démontrer le mal que lui faisait Alcide, et les chagrins qu'il leur préparait à tous. Frédéric promit de ne plus voir ce faux ami, et fut très satisfait de s'en être si bien tiré.

IX

IL A JULIEN

Pendant quelques jours tout alla bien; Frédéric fuyait Alcide; Julien menait ses dindes aux champs, M. Georgey venait l'y rejoindre tous les jours à deux heures, s'asseyait près de lui, ne disait rien de ses projets et se faisait raconter tous les petits événements de la vie de son protégé: son enfance malheureuse, la misère de ses parents, la triste fin de son père mort du choléra, et de sa mère, morte un an après de chagrin et de misère; son abandon, la charitable conduite de M. et Mme Bonard, et leur bonté à son égard depuis plus d'un an qu'il était à leur charge.

M. GEORGEY.--Et toi, pauvre pétite Juliène, toi étais pas heureuse? demanda-t-il un jour.

JULIEN.--Je serais heureux, Monsieur si je ne craignais de gêner mes bons maîtres. Ils ne sont pas riches; ils n'ont que leur petite terre pour vivre, et ils travaillent tous deux au point de se rendre malades parfois.

M. GEORGEY.--Et Frédéric? Il était un fainéante?

JULIEN, _embarrassé_.--Non, M'sieur: mais,... mais...

M. GEORGEY.--Très bien, très bien, pétite Juliène, jé comprénais; jé voyais lé vraie chose. Toi voulais pas dire mal. Et Frédéric il était une polissonne, une garnement mauvaise, une voleur, une...

JULIEN, _vivement_.--Non, non, Monsieur; je vous assure que...

M. GEORGEY.--Jé savais, jé disais, jé croyais. Tais-toi, pétite Juliène... Prends ça, pétite Juliène, ajouta-t-il en lui tendant une pièce d'or. Prendez, jé disais: prendez, répéta-t-il d'un air d'autorité auquel Julien n'osa pas résister. C'était pour acheter une blouse neuf.»

M. Georgey se leva, serra la main de Julien, et s'en alla d'un pas grave et lent sans tourner la tête.

Le lendemain, M. Georgy revint s'asseoir comme de coutume près de Julien, pour l'interroger et le faire causer. En le quittant, il lui tendit une nouvelle pièce d'or, que Julien refusa énergiquement.

JULIEN.--C'est trop, M'sieur, c'est trop; vrai, c'est beaucoup trop.

M. GEORGEY.--Pétite Juliène, jé voulais. C'était pour acheter lé _inexpressible_ (pantalon).»

Et, comme la veille, il le força à accepter la pièce de vingt francs.

Le surlendemain, même visite et une troisième pièce d'or.

«C'était pour acheter une gilète et une couverture pour ton tête. Jé voulais.»

Pendant deux jours encore, M. Georgey lui fit prendre de force sa pièce de vingt francs. Julien était reconnaissant, mais inquiet de cette grande générosité.

Tous les jours il remettait sa pièce d'or à Mme Bonard en la priant de s'en servir pour les besoins du ménage.

JULIEN.--Moi, je n'ai besoin de rien, maîtresse, grâce à votre bonté; et je serais bien heureux de pouvoir vous procurer un peu d'aisance.

MADAME BONARD.--Bon garçon! je te remercie, mon enfant; je n'oublierai point ce trait de ton bon coeur.»

Mme Bonard l'embrassa, mit sa pièce d'or dans un petit sac et se dit:

«Puisse l'Anglais remplir ce sac; ce serait une fortune pour cet excellent enfant! Quel malheur que Frédéric ne lui ressemble pas!»

La veille du jour de la foire, M. Georgey vint à la ferme Bonard.

«Madme Bonarde, dit-il en entrant, combien il reste de _turkeys_ à vous?

MADAME BONARD.--Vous en avez mangé douze, Monsieur: il m'en reste trente-quatre.

M. GEORGEY.--Madme Bonarde, vous vouloir, s'il plaît à vous, les conserver pour moi?

MADAME BONARD.--Mais, Monsieur, je ne puis pas les garder si longtemps: leur nourriture coûterait trop cher.

M. GEORGEY.--Madme Bonarde, moi aimer énormément beaucoup le _turkey_; moi payer graine et tout pour leur graissement, et moi payer dix francs par chacune _turkey_.

MADAME BONARD.--Oh non! Monsieur, c'est trop. Du moment que vous payez la nourriture, six francs par bête, c'est largement payer.

M. GEORGEY.--Madme Bonarde, moi, pas aimer ce largement: moi aimer lé justice et moi vouloir forcément, absolument payer dix francs, Jé voulais. Vous savez, jé voulais.

MADAME BONARD.--Comme vous voudrez, Monsieur: je vous remercie bien, Monsieur: c'est un beau présent que vous me faites et que je ne mérite pas.

M. GEORGEY.--Vous méritez tout à fait bien. Vous très excellente pour ma pétite Juliène, et moi vous demander une grande chose par charité. Donnez-moi lé pétite Juliène. Jé vous démande très fort. Donnez-moi lé pétite Juliène.

MADAME BONARD.--Mais, Monsieur, je veux que mon Julien ne change pas sa religion: les Anglais ne sont pas de la religion catholique comme nous.

M. GEORGEY.--Oh! _yes_! moi Anglais catholique, moi du pays Irlande: lé pétite Juliène catholique comme moi. Vous voyez pas moi à votre église comme vous!... Pourquoi vous pas dire rien? Jé vous démande lé pétite Juliène.»

Mme Bonard pleurait et ne pouvait répondre.

M. GEORGEY.--Vous pas comprendre, lé pétite Juliène être très fort heureuse avec moi. Lui apprendre tout: avoir l'argent beaucoup: avoir lé bonne religion catholique. Tout ça excellent.

MADAME BONARD.--Vous avez raison, Monsieur: je le sais, je le vois... Prenez-le, Monsieur, mais après la foire.

M. GEORGEY.--Bravo, Madme Bonarde, vous bonne créature: moi beaucoup remercier vous. Jé viendrai lé jour de lendemain du foire. Adieu, bonsoir.»

M. Georgey s'en alla se frottant les mains: en passant devant le champ où Julien gardait les dindons, il lui annonça le consentement de Mme Bonard, lui promit de le rendre très heureux, de lui faire apprendre toutes sortes choses, et de le laisser venir chez les Bonard tous les soirs.

Julien ne pleura pas cette fois; il commençait à avoir de l'amitié pour l'Anglais, qui avait été si bon pour lui; il comprenait que chez M. Georgey il ne serait à charge à personne, qu'il y recevrait une éducation meilleure que chez Mme Bonard. Et puis, il craignait un peu de se laisser gagner par les mauvais exemples de Frédéric et par les détestables conseils d'Alcide, qu'il ne pouvait pas toujours éviter.

Julien se borna donc à soupirer; il remercia M. Georgey et lui promit de se tenir prêt pour le surlendemain. M. Georgey lui secoua la main, lui dit qu'il le reverrait à la foire, et s'en alla très content.

A peine fut-il parti qu'Alcide sortit du bois.

ALCIDE.--Bonjour, Julien, tu gardes toujours tes dindons? Belle occupation, en vérité!

--J'aime mieux garder les dindons que les voler, répondit sèchement Julien.

ALCIDE.--Ah! tu m'en veux encore, à ce que je vois. Ne pense plus à cela, Julien; j'ai eu tort, je le sais, et je t'assure que je ne recommencerai pas. Viens-tu à la foire demain?

JULIEN.--Je n'en sais rien; c'est comme Mme Bonard voudra. Je n'y tiens pas beaucoup, moi.