Chapter 3
CAROLINE.--Il m'a pourtant bien recommandé de les acheter toutes.
MADAME BONARD.--Ecoutez; pour l'obliger, je veux bien lui en garder une douzaine, mais je vendrai le reste à la foire du mois prochain. Pas possible autrement; elles sont toutes à point pour être mangées.
CAROLINE.--Va-t-il être contrarié! Il tient à vos dindes que c'en est risible; les deux dernières que je lui ai servies, je croyais le voir étouffer, tant il en a mangé. Jamais il n'en avait eu de si tendres, de si blanches, de si excellentes, disait-il entre chaque bouchée.
MADAME BONARD.--Est-ce qu'il vit seul? Que fait-il dans notre pays?
CAROLINE.--Il vit tout seul. Il n'a que moi pour le servir. Il est venu, paraît-il, pour construire et mettre en train une usine pour un ami, le baron de Gerfeuil, qui n'y entend rien et qui l'a fait venir d'Angleterre. Et il doit avoir beaucoup d'argent, car il en dépense joliment. Il travaille toujours; il ne voit personne que les ouvriers et un interprète qui transmet ses ordres. C'est qu'on ne le comprendrait pas sans cela.
MADAME BONARD.--Il a un drôle de jargon. Et comment est-il? Est-il bonhomme? Il me fait l'effet d'être colère.
CAROLINE.--Il est vif et bizarre; mais c'est un brave homme. Je commence à m'y attacher, et ça me taquine de le voir attrapé comme il l'est sans cesse par ces Bourel père et fils. Alcide surtout le plume à faire frémir; c'est un mauvais garnement que ce garçon; vous feriez bien de ne pas laisser votre Frédéric se rencontrer avec lui.
MADAME BONARD.--Oh! Frédéric ne le voit plus: Bonard le lui a bien défendu.
CAROLINE.--Mais je viens de les voir entrer ensemble dans le bois, près de chez nous.
MADAME BONARD, _effrayée_.--Encore! Oh! mon Dieu! si Bonard le savait! Il le lui a tant défendu.
CAROLINE.--Et il a bien fait, car une société comme ça, voyez-vous, Madame Bonard, il y a de quoi perdre un jeune homme.
MADAME BONARD.--Je le sais, ma bonne Mademoiselle Caroline, je ne le sais que trop, et je parlerai ferme à Frédéric, je vous en réponds. Mais, pour Dieu! n'en dites rien à Bonard; il le rouerait de coups.
CAROLINE.--Je ne dirai rien. Madame Bonard; mais... je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que le père connaisse les allures de son fils. Ne vaut-il pas mieux que le garçon soit battu maintenant que de devenir un filou, un gueux plus tard?
MADAME BONARD.--J'y penserai, j'y réfléchirai, ma bonne Caroline, je vous le promets. Mais gardez-moi le secret, je vous en supplie.
CAROLINE.--Je veux bien, moi; au fait, ça ne me regarde pas, c'est votre affaire. Au revoir, Madame Bonard: donnez-moi une de vos dindes, que je l'emporte; si je revenais les mains vides, mon maître serait capable de tomber malade.
MADAME BONARD.--Mais je ne les ai pas, elles sont aux champs.
CAROLINE.--Il faut que nous y allions; je ne veux pas rentrer sans la dinde.
MADAME BONARD.--Ecoutez; allez le long du bois, tournez dans le champ à gauche, vous trouverez Julien avec les dindes, et vous ferez votre choix. Vous connaissez Julien, je pense?
CAROLINE.--Ma foi, non; il n'y a pas longtemps que je suis dans le pays, je n'y donnais pas beaucoup de monde.
MADAME BONARD.--Vous le reconnaîtrez tout de même, puisqu'il n'y a que lui qui garde mes dindes dans le champ. Le long du bois, puis à gauche.
CAROLINE.--C'est entendu; et je payerai Julien?
MADAME BONARD.--Comme vous voudrez; nous nous arrangerons.»
Caroline partit; elle prit le chemin que lui avait indiqué Mme Bonard, et trouva Julien avec son troupeau.
VI
LES PIECES D'OR DE M. GEORGEY
A mesure que Caroline approchait, Julien la regardait et s'inquiétait; craignant quelque nouvelle aventure, il fit avancer ses dindons à grands pas. Mais Caroline marchait plus vite que les dindons; elle ne tarda pas à le rejoindre. Elle examina attentivement les bêtes pour avoir la plus belle.
L'inquiétude de Julien augmenta; il ne quittait pas des yeux Caroline, et fit siffler sa baguette pour lui faire voir qu'il était prêt à défendre à main armée le troupeau dont il avait la garde.
Caroline n'y fit pas attention; elle ne se doutait pas de la méfiance dont elle était l'objet.
Mais quand Julien la vit se baisser pour saisir la dinde qu'elle avait choisie, il lui appliqua un coup de sa baguette sur les mains et s'avança sur elle d'un air menaçant. Caroline poussa un cri.
JULIEN.--Ne touchez pas à mes dindes, ou je vous cingle les doigts d'importance.
CAROLINE.--Que tu es bête! Tu m'as engourdi les doigts, tant tu as tapé fort. On ne plaisante pas comme ça, Julien.
JULIEN.--Je ne veux pas que vous touchiez à mes bêtes; allez-vous-en.
CAROLINE.--Mais puisque j'en ai acheté une à Mme Bonard! C'est elle qui m'a envoyé ici pour la choisir.
JULIEN.--Ta! ta! ta! je connais cela. Je ne m'y fie plus. On m'en a déjà volé deux; je ne me laisserai pas voler une troisième fois.
CAROLINE.--Tu es plus sot que tes dindes, mon garçon. J'ai fait le prix avec Mme Bonard; voici quatre francs pour payer ta dinde, est-ce voler, cela?
JULIEN.--Je n'en sais rien, mais vous n'y toucherez pas que Mme Bonard ne m'en ait donné l'ordre. Est-ce que je sais qui vous êtes et si vous dites vrai?
CAROLINE.--Puisque je t'appelle par ton nom, c'est que quelqu'un me l'a dit; et ce quelqu'un, c'est Mme Bonard. Voyons, laisse-moi faire, et voici les quatre francs.
JULIEN.--Je ne vous laisserai pas faire, et je ne veux pas de vos quatre francs. Vous faites comme Alcide, qui m'offrait aussi quatre francs pour avoir un dindon qu'il revendait huit francs à son Anglais.
CAROLINE.--Quel Anglais? M. Georgey? c'est mon maître.
JULIEN.--Tant pis pour vous; votre maître emploie des fripons comme Alcide à son service; je me moque bien de votre Anglais; je ne connais que Mme Bonard, et je donne rien que par son ordre.
CAROLINE.--Tu n'es guère poli, Julien; je vais aller me plaindre à Mme Bonard.
JULIEN.--Allez où vous voulez et laissez-nous tranquilles, moi et mes quarante-six bêtes.
CAROLINE.--Quarante-six bêtes et toi, cela en fait bien quarante-sept; et la plus grosse n'est pas la moins bête.
JULIEN.--Tout ça m'est égal. Allez vous plaindre si cela vous fait plaisir: dites-moi toutes les injures qui vous passeront par la tête, offrez-moi tout l'argent que vous avez, rien n'y fera: vous ne toucherez pas à mes dindes.
CAROLINE.--Petit entêté, va! Tu me fais perdre mon temps à courir. Si je voulais, j'en prendrais bien une malgré toi.
JULIEN.--Essayez donc, et vous verrez.»
Et Julien se campa résolument entre Caroline et son troupeau, les poings fermés prêts à agir, et les pieds en bonne position pour l'attaque ou la défense.
Caroline leva les épaules et s'en alla du côté de la ferme.
«Elle n'est pas méchante tout de même, pensa Julien: c'est égal, je ne la connais pas, je dois prendre les intérêts de mes maîtres, et t'ai bien fait en somme.»
Caroline revint à ta ferme et conta à Mme Bonard ce qui s'était passé. Mme Bonard rit de bon coeur.
«C'est un brave petit garçon, dit-elle: il a eu peur qu'il ne lui arrivât une aventure comme avec Alcide, et il a bien fait.
CAROLINE.--Grand merci! Vous trouvez bien fait de m'avoir cinglé les doigts à m'en laisser la marque, de me...
MADAME BONARD.--Ecoutez donc, c'est ma faute; j'aurais dû vous accompagner et lui expliquer moi-même notre marché. Venez, venez, Caroline, je vais vous faire donner votre dinde.»
Elles retournèrent au champ, et, à leur grande surprise, elles virent près de Julien M. Georgey riant et se tenant les côtes.
Quand elles approchèrent, il redoubla ses éclats de rire et ne put articuler une parole.
MADAME BONARD.--Qu'y a-t-il, mon Julien? Pourquoi M. Georgey est-il avec toi? Pourquoi rit-il si fort?
JULIEN.--Il paraît qu'il était ici tout près, caché dans un buisson, pendant que je défendais mes dindes contre cette dame qui voulait m'en prendre une. Dès qu'elle a été partie, il a sauté hors de son buisson, il est arrivé à moi en courant; il a voulu me saisir les mains, je me suis défendu avec ma baguette, je l'ai cinglé de mon mieux. Au lieu de se fâcher, il s'est mis à rire; plus je cinglais, plus il riait et le voilà qui rit encore à s'étouffer. Tenez, voyez, le voilà qui se roule... Je vais me sauver avec mes dindes;... le voilà qui se calme; il ne disait qu'un seul mot, toujours le même: _tarké, tarké_!»
Les rires de l'Anglais reprirent de plus belle.
MADAME BONARD.--N'aie pas peur, mon Julien, reste là; ce M. Georgey veut une bête de ton troupeau, qu'il appelle _tarké_. Et voici sa servante, Mlle Caroline, qui venait en acheter une; c'est moi qui te l'envoyais.
JULIEN, _troublé_.--Je ne savais pas, maîtresse. Je vous fais bien mes excuses, ainsi qu'à Mlle Caroline. Je craignais, ne la connaissant pas, qu'elle ne me volât une de vos dindes, comme l'avait fait Alcide.»
L'Anglais, voyant l'air confus de Julien, crut que Mme Bonard le grondait. Son rire cessa à l'instant; il se releva et dit:
«Vous, Madme Bonarde, pas gronder Juliène: Juliène il était une honnête pétite, une excellente pétite; il avait battu mon Caroline beaucoup fort; il avait poussé le _money_ de Caroline; il avait voulu boxer Caroline; il avait battu moi. C'était très bien, parfaitement excellent. J'aimais beaucoup fort Juliène; jé voulais lé prendre avec les _turkeys_; Madme Bonarde, jé voulais emporter Juliène avec les _turkeys_. Il était un honnête garçone; j'aimais les honnêtes garçones. _Good fellow, you, little dear_, ajouta M. Georgey en passant la main sur la tête de Julien. Oh oui! _good fellow_, toi venir avec les _turkeys_ chez moi, dans mes services? Oh _yes_! Disait vitement _yes_, pétite Juliène.
MADAME BONARD.--Mais, Monsieur, je ne veux pas du tout laisser venir Julien chez vous. Je veux le garder.
M. GEORGEY.--Oh! Madme Bonarde! Vous si aimable! Vous si excellent! J'aimais tant un honnête garçone!
MADAME BONARD.--Et moi aussi, Monsieur, j'aime les honnêtes garçons, et c'est pourquoi j'aime Julien et je le garde.
M. GEORGEY.--Ecoute, pétite Juliène, si toi venais chez moi, je donner beaucoup à toi. Tenez, pétite, voilà.»
M. Georgey tira sa bourse de sa poche.
M. GEORGEY.--Tu voyais! Il était pleine d'argent jaune. Moi té donner cinq jaunets. C'était bien beaucoup; c'était une grosse argent.»
Et il les mit de force dans la main de Julien. Mme Bonard poussa un cri; Julien lui dit:
«Qu'avez-vous, maîtresse? De quoi avez-vous peur?
MADAME BONARD, _tristement_.--Tu vas me quitter, mon Julien! Moi-même, je dois te conseiller de suivre un maître si généreux!
M. GEORGEY.--Bravo! Madame Bonarde, c'était beaucoup fort bien! Viens, pétite Juliène, moi riche, moi te donner toujours les jaunets.
JULIEN.--Merci bien, Monsieur, merci, je suis très reconnaissant. Voici vos belles pièces, Monsieur, je n'en ai pas besoin: je reste chez M. et Mme Bonard; j'y suis très heureux et je les aime.»
Julien tendit les cinq pièces de vingt francs à M. Georgey, qui ouvrit la bouche et les yeux, et qui resta immobile.
MADAME BONARD.--Julien, mon garçon, que fais-tu? tu refuses une fortune, un avenir!
M. GEORGEY.--Juliène, tu perdais lé sentiment, _my dear_. Pour quelle chose tu aimais tant master et Mme Bonarde?
JULIEN.--Parce qu'ils m'ont recueilli quand j'étais orphelin, Monsieur; parce qu'ils ont été très bons pour moi depuis plus d'un an, et que je suis reconnaissant de leur bonté. Ne dites pas, ma chère maîtresse, que je refuse le bonheur, la fortune. Mon bonheur est de vous témoigner ma reconnaissance, de vous servir de mon mieux, de vivre près de vous toujours.
--Cher enfant! s'écria Mme Bonard, je te remercie et je t'aime, ce que tu fais est beau, très beau.»
Mme Bonard embrassa Julien, qui pleura de joie et d'émotion; Caroline se mit aussi à embrasser Julien; l'Anglais sanglota et se jeta au cou de Julien en criant:
«_Beautiful! Beautiful!_ Pétite Juliène, il était une grande homme!»
Et, lui prenant la main, il la serra et la secoua à lui démancher l'épaule. Julien lui coula dans la main ses pièces d'or, l'Anglais voulut en vain le forcer à les accepter. Julien s'enfuit et retourna à son troupeau, qui s'était éparpillé dans le champ pendant cette longue scène. Il courait de tous côtés pour les rassembler; Caroline et Mme Bonard coururent aussi pour lui venir en aide: l'Anglais se mit de la partie et parvint à saisir deux des plus belles dindes; il les examina, les trouva grosses et grasses, leur serra le cou et les étouffa.
M. GEORGEY.--Caroline. Caroline, j'avais les _turkeys_; j'avais strangled deux grosses: ils étaient lourdes terriblement.»
Les dindes étaient réunies: Caroline accourut près de son maître et regarda celles qu'il tenait.
CAROLINE.--Mais, Monsieur, elles sont mortes; vous les avez étranglées?
M. GEORGEY, souriant.--_Yes, my dear_; jé voulais manger des _turkeys_, toujours des _turkeys_.
CAROLINE.--Mais. Monsieur, vous en avez pour huit jours.
M. GEORGEY.--No, no, _my dear_, une _turkey_ tous les jours... Taisez-vous, _my dear_. J'avais dit jé voulais, et quand j'avais dit jé voulais, c'était jé voulais. Demaine vous dites à Master Bonarde, à Madame Bonarde, à pétite Juliène, jé voulais ils dînaient tous chez moi, dans mon petite maison. Allez, _my dear_, allez tout de suite, vitement. Jé payais les _turkeys_ démain.»
M. Georgey s'en alla sans tourner la tête; Caroline ramassa les deux dindes et alla faire part à Mme Bonard et à Julien de l'invitation de M. Georgey. Mme Bonard remercia et accepta pour les trois invités; ils se séparèrent en riant.
Pendant ce temps, Frédéric était venu rejoindre Alcide dans le bois.
«Eh bien, pauvre ami, es-tu bien remis de la rossée que t'a donnée ton père?
FRÉDÉRIC.--Oui, et je viens te dire que je ne peux plus te voir en cachette, mon père me surveille de trop près.
ALCIDE.--Bah! avec de l'habileté on peut facilement tromper les parents.
FRÉDÉRIC.--Mais, vois-tu, Alcide, je ne suis pas tranquille; j'ai toujours peur qu'il ne me surprenne. J'aime mieux me priver de te voir et obéir à mon père.
ALCIDE.--Voilà qui est lâche, par exemple! Moi qui te croyais un si bon ami, qui faisais ton éloge à tous nos camarades, tu me plantes là comme un nigaud que tu es. Quel mal faisons-nous en causant? Quel droit ont tes parents de t'empêcher de te distraire un instant, après t'avoir fait travailler toute la journée comme un esclave? Ne peux-tu pas voir tes amis sans être battu? Faut-il que tu ne voies jamais que tes parents et ce petit hypocrite de Julien qui cherche à se faire valoir?
FRÉDÉRIC.--Julien est bon garçon, je t'assure. Il m'aime.
ALCIDE.--Tu crois cela, toi? Si tu savais tout ce qu'il dit et comme il se vante de prendre ta place! Crois-moi, on te fait la vie trop dure. Voici la foire qui approche; je parie qu'ils ne te donneront pas un sou, et il te faut de l'argent pour t'amuser. Il faut que nous en fassions, et nous en aurons. Veux-tu m'aider?
FRÉDÉRIC, _hésitant_.--Je veux bien, si tu ne me fais faire rien de mal.
ALCIDE.--Sois tranquille. Mais séparons-nous, de peur qu'on ne te voie; je t'expliquerai ça dimanche quand nous nous reverrons ici.»
Et les deux amis se quittèrent.
Quand Bonard rentra du labour avec Frédéric qui était venu le rejoindre, et qu'il ne laissait plus seul à la maison que pour le travail nécessaire, Mme Bonard leur raconta les aventures de l'après-midi. Bonard rit beaucoup; il fut touché du désintéressement et du dévouement de Julien.
«Merci, mon garçon, dit-il; je n'oublierai pas cette preuve d'amitié que tu nous as donnée. Merci.»
Frédéric avait écouté en silence. Quand le récit fut terminé, il dit à Julien:
--Il est donc bien riche, cet imbécile d'Anglais? Tu aurais dû garder son argent.
JULIEN.--Il n'est pas imbécile, mais trop bon. Je pense qu'il est riche, mais je n'avais pas mérité l'or qu'il m'offrait, et je ne voulais pas accepter son offre de le suivre.
FRÉDÉRIC.--Je trouve que tu as été très bête dans toute cette affaire.
BONARD, _sèchement_.--Tais-toi! Tu n'as pas le coeur qu'il faut pour apprécier la conduite de Julien.»
VII
DINER DE M. GEORGEY
Le lendemain, Frédéric, qui était de mauvaise humeur de n'avoir pas été invité chez M. Georgey, s'en prit à Julien et recommença à le blâmer de n'avoir pas accepté l'or de l'Anglais.
JULIEN.--Mais tu vois bien qu'il me le donnait pour entrer à son service, et je voulais rester ici.
FRÉDÉRIC.--C'est ça qui est bête! Chez l'Anglais, tu serais devenu riche, il t'aurait payé très cher: tu aurais pu gagner sur les achats qu'il t'aurait fait faire.
JULIEN.--Comment ça? Comment aurais-je gagné sur les achats?
FRÉDÉRIC.--C'est facile à comprendre, Alcide me l'a expliqué. Tu achètes pour deux sous de tabac: tu lui en comptes trois: tu prends un paquet de chandelles, trois francs: tu comptes trois francs cinquante; et ainsi de suite.
JULIEN, _avec indignation_.--Et tu crois que je ferais jamais une chose pareille!
FRÉDÉRIC.--Tiens, par exemple Alcide le fait toujours. Il dit que c'est pour payer son temps perdu à faire des commissions, et c'est vrai, ça: alors, c'est avec cela qu'il s'amuse, qu'il achète des cigares, des saucisses, toutes sortes de choses, et il ne s'en porte pas plus mal.
JULIEN.--Non, mais il se gâte de plus en plus et devient de plus en plus malhonnête. Prends garde, Frédéric! c'est un mauvais garçon! Ne l'écoute pas, ne fais pas comme lui!
FRÉDÉRIC.--Vas-tu me prêcher, à présent? Je sais ce que j'ai à faire. Prends garde toi-même! Si tu as le malheur d'en dire un seul mot à mon père et à ma mère, nous te donnerons une rossée dont tu te souviendras longtemps.
JULIEN.--Tu n'as pas besoin de craindre que je te fasse gronder. Tu sais que je fais toujours mon possible pour t'éviter des reproches. Que de fois je me suis laissé gronder pour toi!
FRÉDÉRIC, _avec aigreur_.--C'est bon! je n'ai pas besoin que tu rappelles les générosités dont tu te vantes. Avec tes belles idées, Alcide dit que tu resteras un imbécile et un pauvrard à la charité de mes parents, comme tu l'es depuis un an, ce qui n'est agréable ni pour eux ni pour moi, car tu as beau faire, tu resteras toujours un étranger qu'on peut chasser d'un jour à l'autre.»
Julien rougit et voulut répondre; mais il se contint, et continua à balayer la cour, pendant que Frédéric sifflotait un air qu'il recommençait toujours.
Un autre sifflet, qui reprit le même air, se fit entendre dans le lointain. Frédéric se tut, prit un trait de charrue, le tordit pour le déchirer, tira dessus pour achever de le séparer en deux, et dit à Julien:
«Si mon père me demande, tu lui diras que j'ai été porter ce vieux trait à raccommoder chez le bourrelier. Tu vois qu'il est cassé; regarde bien, pour dire ce qui en est si mon père te questionne.
--Je vois», répondit Julien tristement.
Frédéric s'en alla avec le trait.
«Je sais bien où il va, se dit Julien. Un rendez-vous avec son ami Alcide. Ce malheureux Frédéric! comme il est changé depuis quelque temps! Cet Alcide lui a fait bien du mal!»
«Julien, Julien! voici l'heure de t'habiller pour aller dîner chez M. Georgey, cria Mme Bonard. Il faut te faire propre, mon garçon. Mets ta blouse des dimanches; donne-toi un coup de peigne, un coup de savon, et viens me trouver dans la salle. Je t'y attends.»
Julien avait fini son ouvrage; il posa le balai dans l'écurie et courut se débarbouiller à la pompe.
«Je me nettoierai aussi bien à grande eau que si j'usais le savon de Mme Bonard. Frédéric a dit vrai; je suis à la charité de M. et Mme Bonard: je dois faire le moins de dépense possible.»
Julien soupira; puis il se lava, se frotta si bien, qu'il sortit très propre de dessous la pompe; il démêla ses cheveux bien lavés avec le peigne de l'écurie qui servait aux chevaux, mit du linge blanc, une vieille blouse déteinte, mais propre, ses souliers ferrés, et alla retrouver dans la salle Mme Bonard, qui l'attendait en raccommodant du linge. Elle l'examina.
MADAME BONARD.--Bien! tu es propre comme cela. La blouse n'est pas des plus neuves, mais tu en achèteras une à la foire prochaine.
JULIEN.--Et M. Bonard? Est-ce qu'il ne vient pas?
MADAME BONARD.--Il va nous rejoindre chez l'Anglais; il a été marchander un troupeau d'oies.»
Ils se mirent en route; Julien parlait peu, il était triste.
MADAME BONARD.--Qu'est-ce que tu as, mon Julien? Tu ne dis rien; tu es tout sérieux, comme qui dirait triste.
JULIEN.--Je ne crois pas, maîtresse, je n'ai rien qui me tourmente.
MADAME BONARD.--Tu es peut-être honteux de ta blouse?
JULIEN.--Pour ça non, maîtresse; elle est encore trop belle pour ce que je vaux et pour l'ouvrage que je fais chez vous.
MADAME BONARD.--Qu'est-ce que tu dis donc? Tu travailles du matin au soir; le premier levé, le dernier couché.
JULIEN.--Oui, maîtresse; mais quel est l'ouvrage que je fais? À quoi suis-je bon? À me promener toute la journée avec un troupeau de dindes? Ce n'est pas un travail, cela.
MADAME BONARD.--Et que veux-tu faire de mieux, mon ami? Quand tu seras plus grand, tu feras autre chose.
JULIEN.--Oui, maîtresse; mais en attendant, je mange votre pain, je bois votre cidre, je vous coûte de l'argent; c'est une charité que vous me faites, et je ne puis rien pour vous, moi; voilà ce qui me fait de la peine.»
Julien passa le revers de sa main sur ses yeux. Mme Bonard s'arrêta et le regarda avec surprise.
MADAME BONARD.--Ah çà! qu'est-ce qui te prend donc? Où as-tu pris toutes ces idées?
JULIEN.--On me l'a dit, maîtresse; de moi-même je n'y avais pas pensé: je suis trop bête pour l'avoir compris tout seul.
MADAME BONARD.--Si je savais quel est le méchant coeur qui t'a donné ces sottes pensées, je lui dirais ce que j'en pense, moi. Ce n'est pas toi qui es bête, c'est l'imbécile qui t'a fait croire tout ce que tu viens de me débiter. Nomme-le-moi, Julien; je veux le savoir.
JULIEN.--Pardon, maîtresse; je ne peux pas vous le dire, puisque vous trouvez qu'il a mal fait.
MADAME BONARD.--Bon garçon, va! Mais n'en crois pas un mot, c'est tout des mensonges. J'ai besoin de toi, et tu me fais l'ouvrage d'un homme, et tu prends mes intérêts, et je serais bien embarrassée sans toi.
JULIEN.--Merci bien, maîtresse, vous avez toujours été bonne pour moi.»
Ils continuèrent leur chemin et arrivèrent bientôt chez M. Georgey; le père Bonard les attendait à la porte.
CAROLINE.--Entrez, entrez, Madame Bonard; mon maître est ici dans la salle.»
Caroline ouvrit la porte de la salle où M. Georgey les attendait.
M. GEORGEY.--Bonjour, _good morning_, pour lé société. J'avais une faim terrible pour lé _turkey_. Vitement, Caroline; jé sentais lé parfumerie du _turkey_, ça me faisait un creusement dans lé _stomach_.
--Et vous allez bien, Monsieur! dit Mme Bonard pour dire quelque chose.
M. GEORGEY.--Oh! _yes! perfectly well!_
MADAME BONARD.--Julien s'est fait beau pour venir chez vous, Monsieur; nous sommes tous bien reconnaissants...
M. GEORGEY.--Oh! _dear_! taisez-vous. Quand je sentais lé _turkey_, moi pas dire du tout pour le creusement du _stomach_; moi penser au _turkey_ et pas entendre riène qué lé friturement du graisse... A table tout lé société. J'entendais lé _turkey_.»
Caroline arrivait en effet avec la dinde cuite à point, exhalant un parfum qui fit sourire l'Anglais; ses longues dents se découvrirent jusqu'aux gencives, ses yeux brillèrent comme des escarboucles, et il commença à dépecer la superbe bête, qui pesait plus de dix livres. Il en distribua largement aux convives, prit sa part, un quart d'heure après il n'en restait rien que la carcasse.
M. GEORGEY, _avec calme_.--La deuxième _turkey_, Caroline.»
Chacun se regarda avec surprise. Caroline sourit de leur étonnement.
M. GEORGEY, _vivement_.--La deuxième _turkey_, j'avais commandé. Quand j'avais commandé un fois, jé voulais pas commander un autre fois; c'était un troublement pour lé _stomach_.» Caroline se dépêcha d'apporter la seconde dinde; l'Anglais la découpa et voulut en servir de larges parts comme la première fois; mais Mme Bonard partagea son énorme morceau avec son mari.
M. GEORGEY.--Oh! quoi vous faisez, Madme Bonarde? Vous pas manger tout? Vous pas trouver excellent le _turkey_ graissé par vous?