Le Mauvais Génie

Chapter 2

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ALCIDE.--Oui, Monsieur, mais Julien n'a pas voulu donner à moins de huit, parce que la bête a quinze jours de plus que les deux dernières que vous avez mangées, et qu'elle est plus grosse.»

L'Anglais tira huit francs de sa poche, les mit dans la main d Alcide, et caressa la dinde en disant:

«Jé croyais, moi, que lé pétite est un pétite scélérate qui vend ses hanimals trop cher... Porte-moi mon _turkey_; il allait salir mon inexpressible.

ALCIDE.--Monsieur veut que je lui porte son dindon?

L'ANGLAIS.--_Yes, my dear..._

ALCIDE.--Mais, M'sieur, c'est impossible, parce que je pourrais rencontrer quelqu'un de chez les Bonard, et qu'on pourrait croire que je l'ai volé.

L'ANGLAIS.--Jé né comprends pas très bien. Ça faisait rien, porte le _turkey_.

ALCIDE.--Je ne peux pas, M'sieur; on me verrait.

L'ANGLAIS.--Pas si haut, _my dear_. Jé ne souis pas sourde. Jé té disais: Porte le _turkey_. Tu n'entendais pas?»

Alcide chercha à lui faire comprendre pourquoi il ne pouvait le porter, et il profita d'un moment d'indécision de l'Anglais pour lui passer le dindon sous le bras et se sauver en courant.

L'Anglais, embarrassé de son dindon qui se débattait, le serra des deux mains pour l'empêcher de s'échapper. Le pauvre dindon, fortement comprimé, réalisa les craintes de son nouveau maître; il salit copieusement l'_inexpressible_, c'est-à-dire le pantalon de M. Georgey. Celui-ci fit un _oh!_ indigné, ouvrit les mains d'un geste involontaire, et lâcha le dindon, qui s'enfuit avec une telle vitesse, que l'Anglais désespéra de l'attraper. Il se borna à le suivre majestueusement de loin et à ne pas le perdre de vue. Il ne tarda pas à arriver à la barrière.

Pendant ce temps, Julien faisait rentrer son troupeau; Bonard était dans la cour.

«M'sieur, M'sieur, cria Julien en l'apercevant, je me presse de rentrer pour sauver mon troupeau.

BONARD.--Qu'est-ce qui t'arrive donc? As-tu fait quelque mauvaise rencontre?

JULIEN.--Je crois bien, M'sieur; un homme tout drôle, qui parle charabia, qui voulait absolument avoir mes dindes. Et puis, M'sieur, j'ai rencontré bien pis que ça: Alcide qui allait du côté de la ferme, et que j'ai appelé pour m'aider à faire marcher mes bêtes.

BONARD.--Pourquoi l'as-tu appelé? je défends que vous lui parliez, toi et Frédéric.

JULIEN.--C'est que je ne l'ai pas reconnu, M'sieur; et puis, une fois qu'il m'a tenu, je ne pouvais plus le faire partir.»

Julien raconta à Bonard ce qui s'était passé entre lui et Alcide.

JULIEN.--J'ai eu un mauvais mouvement, M'sieur; comme une envie de faire ce que me conseillait Alcide.

BONARD.--Qu'est-ce qui t'a arrêté?

JULIEN.--C'est que j'ai pensé que si Monsieur et Madame le savaient, j'en serais honteux, et que si je faisais la chose, ce serait en cachette de M'sieur. Alors je me suis dit: «Prends garde, Julien; ce que tu n'oses pas montrer au grand jour n'est pas bon à voir. Et si m'sieur Bonard, qui a été si bon pour toi, te fait peur, c'est que tu mériterais châtiment.» Et j'ai vu que j'avais eu une méchante envie, et j'en ai eu bien du regret, M'sieur, bien sûr; et je me suis dit encore que, pour me punir, je vous raconterais tout.

BONARD.--Tu as bien fait, Julien; tu es un bon et honnête garçon. Mais compte donc tes dindes pour voir s'il ne t'en manque pas: il me semble avoir vu courir quelqu'un dans le bois il y un instant.

--Oh! M'sieur, elles y sont toutes; je les comptais tout en marchant.» Malgré l'assurance de Julien, Bonard fit le compte du troupeau.

BONARD.--Je n'en trouve que quarante-cinq, mon garçon. Il t'en manque une.

JULIEN, _étonné_.--Pas possible, M'sieur, puisque je viens de les compter en approchant de la barrière.»

Au moment où ils allaient recommencer leur compte, des piaulements se firent entendre; ils virent un dindon qui cherchait à passer à travers les claires-voies de la barrière. Julien courut lui ouvrir et s'écria joyeusement:

«La voici, M'sieur, c'est notre dinde; elle a perdu des plumes et une partie de sa queue; c'est, bien sûr, la nôtre. Mais comment a-t-on fait pour me l'enlever, moi qui ne les ai pas quittées des yeux?»

Bonard prit la dinde, l'examina, la retourna de tous côtés, et ne vit rien qui pût faire connaître comment elle avait été prise sans que Julien ait pu voir le voleur. Il devina à peu près la vérité, mais il voulut s'en assurer avant d'en rien dire.

IV

RACLEE BIEN MERITEE

Au même instant, l'Anglais arriva et alla droit à Julien en se croisant les bras.

L'ANGLAIS.--Pétite, tu étais malhonnête!»

Julien, surpris resta muet et immobile.

L'ANGLAIS.--Pétite, tu étais oune malhonnête, tu volais mon turkey.» Bonard s'approcha de l'Anglais.

«Que voulez-vous, Monsieur? Pourquoi injuriez-vous Julien?

L'ANGLAIS, _toujours les bras croisés_.--Juliène! C'était Juliène, cette pétite! _Very well_... Juliène, tu étais une pétite malhonnête, une pétite voleur, une pétite... abomin'ble.

BONARD.--Ah çà! Monsieur, aurez-vous bientôt fini vos injures?

L'ANGLAIS.--Jé vous parlais pas, sir. Jé vous connaissais pas. Laissez-moi la tranquillité. Jé parlais au pétite; il était une pétite gueuse, et jé voulais boxer lui.

BONARD.--Si vous y touchez, je vous donnerai de la boxe: essayez seulement, vous verrez!»

L'Anglais, pour toute réponse, se mit en position de boxer, et Bonard aurait reçu un coup de poing en pleine poitrine s'il n'avait esquivé le coup en faisant un plongeon: l'Anglais s'était lancé avec tant de vigueur contre Bonard, qu'il trébucha et alla rouler dans le jus de fumier, la tête la première.

Julien courut à son secours et l'aida à se relever, pendant que Bonard riait de tout son coeur.

L'Anglais était debout, ruisselant d'une eau noire et infecte.

«Oh! _my goodness!_ Oh! _my God!_» répétait-il d'un ton lamentable, mais sans bouger de place.

Mme Bonard avait entendu quelque chose de la scène et de la chute: elle sortit, et, voyant ce malheureux homme noir et trempé, elle vint à lui.

«Mon pauvre Monsieur, s'écria-t-elle, comme vous voilà fait! Entrez à la maison pour vous débarbouiller et nettoyer vos vêtements.»

L'Anglais la regarda un instant; la physionomie de Mme Bonard lui plut; il la salua avec grâce et politesse.

L'ANGLAIS.--Madme était bien bonne. Jé remercie bien Madme. J'étais un peu crotté. Jé n'osais salir lé parloir de Madme.

MADAME BONARD.--Entrez, entrez donc, mon bon Monsieur; ne vous gênez pas.

L'ANGLAIS, _lui offrant le bras_.--Si Madme voulait accepter lé bras.

MADAME BONARD, _riant_.--Merci, mon cher Monsieur, ce sera pour une autre fois; à présent, vous n'êtes pas en état de faire vos politesses.»

Mme Bonard se dépêcha de rentrer pour préparer de l'eau, du savon, un baquet et du linge. L'Anglais la suivit à pas comptés, mais auparavant il se retourna vers Julien et lui tendit la main en disant:

«Jé té pardonnais, Juliène; tu m'avais aidé, tu étais un _good fellow_.»

Il fit deux pas, se retourna et ajouta:

«Mais tu étais une pétite voleur si tu ne me rendais pas ma grosse turkey.»

Quand il entra dans la maison, Mme Bonard lui fit voir le baquet, le savon, le linge.

MADAME BONARD.--Voilà. Monsieur; voulez-vous que je vous aide?»

L'Anglais la regarda d'un air indigné.

L'ANGLAIS.--Oh! Madme! _Fye!_ Une dame laver un Mossieur! _Fye! shocking!_

MADAME BONARD.--Ah bien! je n'y tiens pas! Arrangez-vous tout seul. Je reviendrai chercher vos habits pour les nettoyer un peu.»

Mme Bonard sortit, fermant la porte après elle, et rejoignit Bonard et Julien qui se lavaient à la pompe.

MADAME BONARD.--Qui est cet homme? A-t-il l'air drôle! Comment a-t-il fait pour rouler dans cette saleté?»

Bonard lui raconta ce qui s'était passé; ils en rirent tous deux, mais Mme Bonard voulut éclaircir l'affaire du dindon que réclamait l'Anglais.

«C'est tout clair, lui répondit Bonard; Alcide aura sauté sur la bête quand Julien ouvrait la barrière. C'est sans doute lui que j'ai aperçu courant à travers bois; il aura vendu la dinde à l'Anglais; celui-ci croit que c'est Julien qui avait chargé Alcide de la vente; cet imbécile, maladroit comme tout, aura laissé échapper la dinde qui est revenue à la ferme en courant: il l'a suivie, et, la voyant dans la cour, il a cru que Julien la lui volait. Avec ça qu'il ne comprend rien, pas moyen de s'expliquer avec lui.»

Mme Bonard voulut tout de même se faire raconter l'affaire par Julien, qui avait fini de se débarbouiller.

Pendant qu'ils s'expliquaient, Bonard rentra dans la salle et vit son Anglais vêtu d'une chemise si longue qu'elle lui battait les talons, les bras croisés devant ses habits, qu'il contemplait tristement.

BONARD.--Il est certain que vos beaux habits sont un peu abîmés, Monsieur, mais donnez-les-moi, il n'y paraîtra pas tout à l'heure.»

Et, avant que l'Anglais ait eu le temps de décroiser et d'allonger ses bras, Bonard avait saisi et emporté les vêtements pour les rincer dans la mare qui se trouvait tout à côté.

L'Anglais eut beau crier:

«Oh! _dear_! Oh! _goodness_! Mes _papers_! Prenez attention à mes _papers_! Pas d'eau à mes _papers_! vous faisez périr mes _papers_!»

Bonard n'y fit pas attention, et ne rapporta les vêtements que lorsqu'il furent bien nettoyés... et bien trempés.

BONARD.--Tenez, Monsieur, voilà vos habits, un peu humide, mais propres. Oh! je les ai bien tordus, allez, il n'y reste guère d'eau; ils sécheront sur vous.»

L'Anglais saisit la redingote, fouilla dans les poches et en retira précipitamment un gros porte-feuille, qu'il ouvrit en tremblant. Il en retira des papiers qui étaient dans un état déplorable. Il s'avança vers Bonard, les lui mit à deux pouces du visage, et lui dit d'une voix étouffée par l'émotion:

«Malhonnête! Scélérate! Vous avoir perdu les _papers_ à moi! Voyez, voyez, grosse malheureuse. Les _sketches_ (dessins) de tous mes fabrications! Les comprennements de tous mes machines! Quoi je férai à présent? Quoi je présenterai à mes amis d'Angleterre?»

Bonard, qui le considérait comme un fou, ne se fâcha pas des injures ni de la colère injuste de l'Anglais. Il regarda les papiers à mesure que M. Georgey les déployait, et dit avec calme:

«Il n'y a pas de mal, Monsieur l'Anglais, ce ne sera rien! Il ne s'agit que de faire sécher tout cela; il n'y paraîtra seulement pas. Je vais appeler ma femme, elle vous donnera un coup de main.

L'ANGLAlS.--Arrêtez! Moi savais pas vous étiez lé mari de Madme. Une minute, s'il vous plaisait. Jé voulais mes habits sur mes épaules et mon inexpressible sur mes jambes. Jé vous démandais des excuses, jé savais pas Madme était votre femme. En vérité, j'étais bien repenti.»

Tout en parlant, M. Georgey s'était habillé; il attendit en grelottant l'arrivée de Mme Bonard, que son mari avait été chercher. Quand elle entra, il s'épuisa en saluts, en excuses, que n'écoutèrent ni le mari ni la femme.

«Allume vite du feu, Bonard. Ce pauvre Monsieur tremble à faire pitié. Chauffe-le du mieux que tu pourras; moi je vais mettre des fers au feu pour sécher et repasser ses papiers, auxquels il paraît tenir.»

L'Anglais se laissa tourner et retourner par Bonard devant un feu flamboyant; Mme Bonard repassait et repliait les papiers pendant que l'Anglais était enveloppé de la vapeur qu'exhalaient ses habits humides. Il fallut une demi-heure pour réchauffer l'homme et faire sécher ses vêtements.

Lorsqu'il se sentit sec et chaud, il dit à Bonard d'un ton radouci et modeste:

«J'espérais avoir mon turkey, _my dear sir_ (mon cher Monsieur).

BONARD.--Ecoutez, mon bon Monsieur, et tâchez de comprendre. La dinde que vous appelez _Turkey_ (je ne sais pourquoi) n'est pas à vous, mais à moi.»

L'Anglais fait un mouvement.

BONARD.--Permettez; laissez-moi achever. C'est Alcide qui vous l'a vendue?

L'ANGLAIS.--Oh _yes_! Alcide. _Good fellow_! il vendait à moi si bonnes _turkeys_!

BONARD.--Eh bien, Alcide me l'a volée et il vous l'a vendue.

L'ANGLAIS.--Oh! Alcide! si bonne _fellow_! Et Fridrick aussi!

BONARD.--Il vous en a déjà vendu deux autres, n'est-ce pas?

L'ANGLAIS.--Oh oui! excellentes!

BONARD.--Alcide les avait volées à Julien.

L'ANGLAIS.--Oh! _my goodness_! Comment! Alcide était une malhonnête, une voleure? Et le Fridrick aussi?

BONARD.--Combien vous les a-t-il vendues?

L'ANGLAIS.--Deux premièrs, six: lé grosse dernièr, houit. Il disait c'était plus grosse.

BONARD.--Ce fripon vous a volé et moi aussi.

L'ANGLAIS, _inquiet_.--Et jé mangeais plus vos grosses _turkeys_?

BONARD.--Si fait: je vous en vendrai à quatre francs tant que j'en aurai.

L'ANGLAIS, _riant et se frottant les mains_.--Oh! _very well_, nous bonnes amis alorse. Oh! lé fripone Alcide, là fripone Fridrick! Il m'avait vendu deux premièrs. Quand jé lé revois, jé lui fais tous deux une boxe terrible. _Good bye_, master Bonarde. _Good bye_, excellent madme Bonarde. Je viendrai beaucoup souvent. Mes _papers_, s'il vous plaisait.

MADAME BONARD.--Voilà, Monsieur: ils sont bien secs, bien repassés, il n'y paraît pas: un peu jaunes seulement.

L'ANGLAIS.--Ça faisait riène du tout. _Good bye_.»

M. Georgey fit un dernier salut et s'en alla.

Bonard regarda sa femme qui s'essuyait les yeux.

BONARD.--Tu pleures, femme? Et tu as raison; pour un rien je ferais comme toi. Frédéric, notre fils, un voleur!

MADAME BONARD.--C'est Alcide qui l'aura entraîné, bien sûr! A lui tout seul, il n'aurait jamais commis une si mauvaise action!

BONARD.--Je l'espère. Et voilà ce qu'il a gagné à ne pas m'obéir; je lui avais défendu bien des fois de fréquenter ce mauvais garnement d'Alcide... Quand il sera de retour, je lui donnerai son compte.

MADAME BONARD.--Oh! Bonard, ménage-le! Pense donc qu'il a été entraîné.

BONARD.--Un honnête garçon ne se laisse pas entraîner. Vois Julien; il est bien plus jeune que Frédéric, il n'a que douze ans, et il a résisté, lui.»

Pendant que le mari et la femme causaient tristement en attendant Frédéric, Julien avait rentré son troupeau et soignait les chevaux. Il vit la tête de Frédéric qui apparaissait derrière un tas de paille.

JULIEN, _riant_.--Tiens! qu'est-ce que tu fais là? Pourquoi t'es-tu fourré là-dedans?

FRÉDÉRIC.--Chut! Prends garde qu'on ne t'entende. J'ai aperçu l'Anglais dans la salle. Est-il parti?

JULIEN.--Oui, il vient de s'en aller. Pourquoi as-tu peur de cet Anglais? Il a l'air tout drôle, mais il n'est pas méchant, malgré tout ce qu'il dit. D'où le connais-tu toi?

FRÉDÉRIC.--Je ne le connais pas beaucoup, seulement pour l'avoir rencontré avec Alcide. Qu'est-ce qu'il a dit? Pourquoi est-il venu ici?

JULIEN.--Je n'en sais trop rien; il me demandait son _tarké_; il paraît que c'est comme ça qu'il appelle les dindons.

FRÉDÉRIC.--Oui, oui; mais qu'a-t-il dit?

JULIEN.--Ma foi, je n'y ai pas compris grand'chose. Il voulait me boxer et puis ton père. Il demandait toujours son _tarké_; il m'appelait voleur, malhonnête. Je crois bien qu'il n'a pas sa tête; il a un peu l'air d'un fou.

FRÉDÉRIC.--A-t-il parlé de moi?

JULIEN.--Non, je ne pense pas; mais qu'est-ce que cela te fait?

FRÉDÉRIC.--Tu es sûr qu'il n'a rien dit de moi?

JULIEN.--Je n'ai rien entendu toujours.

FRÉDÉRIC.--Alors je peux rentrer?

JULIEN.--Pourquoi pas? Mais qu'as-tu donc? tu as l'air tout effaré.

FRÉDÉRIC.--Papa est-il dans la salle?

JULIEN.--Je pense que oui; je ne l'ai pas vu sortir.»

Frédéric, rassuré, sortit de derrière la porte et se dirigea vers la maison. La porte s'ouvrit et Bonard parut.

«Suis-moi», dit-il à Frédéric d'une voix qui réveilla toutes ses craintes.

«Suis-moi, reprit-il; viens à l'écurie. Et toi, Julien, va-t'en.»

Julien obéit, presque aussi tremblant que Frédéric.

Bonard ferma la porte et décrocha le fouet de charretier. Frédéric devint pâle comme un mort.

BONARD.--Comment connais-tu cet Anglais qui sort d'ici?»

Frédéric ne répondit pas; ses dents claquaient. Bonard lui appliqua sur les épaules un coup de fouet qui lui fit jeter un cri aigu.

BONARD.--D'où connais-tu cet Anglais?

FRÉDÉRIC, _pleurant_.--Je l'ai... rencontré... avec Alcide.

BONARD.--Pourquoi étais-tu avec Alcide, malgré ma défense? Pourquoi, d'accord avec Alcide, as-tu volé mes dindons pour les vendre à cet Anglais? Pourquoi m'as-tu laissé deux fois gronder Julien, le sachant innocent et te sentant coupable?

FRÉDÉRIC, _pleurant_.--Ce n'est... pas moi... mon père,... c'est... Alcide.»

Puis, se jetant à genoux devant son père, il lui dit en sanglotant: «Mon père, pardonnez-moi, c'est Alcide qui a volé les dindons. J'ai seulement eu tort de le voir après que vous me l'avez défendu.

BONARD.--Tu mens. Je sais tout; avoue ta faute franchement. Raconte comment la chose est arrivée, et comment Alcide a pu vendre mes dindons à l'Anglais.

FRÉDÉRIC.--Alcide était convenu de me rencontrer dans le petit bois le soir quand je serais seul; il m'attendait. J'ai envoyé Julien les deux fois me faire une commission, pour qu'il ne me vît pas avec Alcide: j'ai couru dans le bois; je l'ai trouvé avec l'Anglais; puis Alcide a disparu un instant; il est revenu avec un dindon sous le bras. Avant que j'aie pu l'en empêcher, il a fait le marché avec l'Anglais, qui est parti tout de suite emportant le dindon. Alcide m'a donné deux francs, me demandant de n'en rien dire; j'étais tout ahuri, je ne savais ce que je faisais; Alcide s'est sauvé, et moi je m'en suis allé aussi.

BONARD.--Et les deux francs?

FRÉDÉRIC.--Je n'ai pu les rendre, Alcide s'était sauvé.

BONARD.--Et la seconde fois?

FRÉDÉRIC.--Ça s'est fait de même.

BONARD.--Et tu t'es laissé faire, sachant ce qui allait arriver? Et tu as encore empoché l'argent, sachant que c'était un vol? Et tu n'as pas rougi de laisser accuser Julien une seconde fois? Et tu n'as pas été honteux de voler ton père, ta mère, et de t'y faire aider par un vaurien, par un voleur comme toi-même? Tu mens, tu augmentes ta faute et ta punition.»

Bonard empoigna Frédéric et lui administra une rude correction bien méritée. Il le rejeta ensuite sur le tas de paille et sortit de l'écurie.

V

TOUS LES TURKEYS

Quand Bonard rentra à la maison, il raconta à sa femme ce qui s'était passé entre lui et Frédéric. Mme Bonard pleura, tout en trouvant que son mari avait eu raison.

Pendant deux ou trois jours, tout le monde fut triste et silencieux à la ferme; petit à petit les Bonard oublièrent les torts graves de leur fils. Frédéric oublia la punition qu'il avait subie, et Julien oublia la conduite de Frédéric à son égard.

Tout marchait donc régulièrement dans la maison Bonard.

Quand M. Georgey fut revenu chez lui, il changea de vêtements, et alla dans le petit café tenu par le père d'Alcide.

M. GEORGEY.--Mossieu Bourel, jé venais vous dire, votre jeune gentleman Alcide était une malhonnête.

BOUREL.--Alcide! Pas possible, Monsieur Georgey. C'est un garçon de confiance.

M. GEORGEY.--Jé disais, moi, c'était une garçon voleur; il m'avait volé l'argent du _turkey_; j'avais tiré, et mis dans les mains à lui, houite francs. Et quoi j'avais? rien du tout. Le _turkey_ avait couru, que jé né pouvais pas lé rattraper; et houite francs Alcide avait remportés dans son poche. Et moi étais pas content; et moi disais à vous, Alcide était une malhonnête.»

«Alcide, viens donc t'expliquer avec M. Georgey; il n'est pas content de toi.»

Alcide entra et dit d'un air hypocrite:

«Je suis bien fâché, Monsieur Georgey, de vous avoir mécontenté; tout ça, c'est la faute de Julien.

M. GEORGEY, _vivement_.--Comment tu disais? Juliène était une _good fellow_. Lui relevait moi dans lé boue noire et mal parfioumée. Et lé _turkey_ c'était pas lui. M. Bonarde m'a dit c'était pas lui. C'était pas croyable comme tu étais une malhonnête pour les _turkeys_.

ALCIDE.--Monsieur, je vous assure que M. Bonard s'est trompé; il croit Julien qui est un menteur; moi, Monsieur, je vous aime bien, et je ferai tout ce que vous voudrez pour vous contenter et vous bien servir.

M. GEORGEY.--Moi voir cette chose tardivement, moi demander à Madme Bonarde.

ALCIDE.--Mme Bonard ne dira pas vrai à Monsieur, parce qu'elle ne m'aime pas et qu'elle ne croit que Julien.

M. GEORGEY.--Madme Bonarde était bien aimable; elle disait toujours le vrai. _Good bye_, Mossieu Bourel; _good bye_, Alcide. Prends attention! Jé n'aimais pas quand on trompait moi.»

M. Georgey sortit et rentra chez lui; il appela sa servante.

«Caroline, jé voulais dîner très vite; lé midi il était passé.»

Cinq minutes après, Caroline apportait le dîner de M. Georgey.

CAROLINE.--Monsieur devait acheter un dindon, et Monsieur ne m'a rien rapporté.

M. GEORGEY.--C'étaient tous ces garçons qui faisaient des malentendements. Moi plus comprendre les raisonnements. J'avais donné houite francs pour une grosse, belle animal, et moi j'avais rien du tout. Pas de _turkey_ dans lé cuisine, moins houite francs dans mon poche. Moi demander à Madme Bonarde. C'était une aimable dame, Madme Bonarde. Et moi demander toutes les choses à Madme Bonarde.»

Après avoir dîné, M. Georgey se mit à copier les papiers que lui avait repassés Mme Bonard; ils étaient d'une couleur qui sentait trop le bain qu'ils avaient pris.

Tout en écrivant, il songeait à son _turkey_ et aux moyens de le ravoir. Tout à coup une idée lumineuse éclaircit sa physionomie.

«Caroline, s'écria-t-il. Caroline, vous venir vite; je voulais parler à vous.» Caroline accourut.

CAROLINE.--Qu'est-ce qu'il y a? Monsieur se trouve incommodé?

M. GEORGEY.--Oui, _my dear_; beaucoup fort incommodé par mon _turkey_. Vous allez tout de souite, très vitement, chez Madme Bonarde; vous demander à Madme Bonarde ma grosse _turkey_, et vous apporter le _turkey strangled_.

CAROLINE.--Qu'est-ce que c'est strangled?

M. GEORGEY.--Vous pas savoir quoi _strangled_? Vous, serrez lé gorge du _turkey;_ lui être morte et pas courir, pas sauver chez Madme Bonarde.

CAROLINE.--Ah! Monsieur veut dire étranglé?

M. GEORGEY.--_Yes, yes, my dear_, stranglé. Moi croyais fallait dire _strangled_; c'était stranglé. C'était la même chose. Allez vitement.»

Caroline partit en riant. Elle avait à peine fait dix pas qu'elle s'entendit encore appeler par la fenêtre.

M. GEORGEY.--Caroline, _my dear_, vous acheter tous les _turkeys_ de Madme Bonard, et tous les semaines vous prendre deux _turkeys_, et moi manger deux _turkeys_.

CAROLINE.--Combien faut-il les payer, Monsieur?

M. GEORGEY.--Vous payer quoi demandait Madme Bonard, et vous faire mes salutations. Allez, _my dear_, vous courir vitement.»

La tête de M. Georgey disparut; la fenêtre se referma. Caroline marcha vite d'abord; quand elle fut hors de vue, elle prit son pas accoutumé.

«Quand je perdrais quelques minutes, se dit-elle, les tarké, comme il les appelle, n'auront pas disparu. Mais, avec lui, c'est toujours vite, vite. Il n'a pas de patience. C'est un brave homme tout de même, et les Bourel le savent bien. Ils l'attrapent joliment. C'est le garçon surtout que je n'aime pas. Il trompe ce pauvre M. Georgey que c'est une pitié. Je finirai bien par le démasquer tout de même. Tiens! le voilà tout juste; il sort du café Margot. Où prend-il tout l'argent qu'il dépense? Ce n'est toujours pas le père qui lui en donne; car il est joliment serré. Tiens! voilà le petit Bonard qui le rencontre... Ils entrent dans le bois, qu'est-ce qu'ils ont à comploter ensemble? Ça me fait l'effet d'une paire de filous.»

Tout en observant et en réfléchissant, Caroline était arrivée chez les Bonard; elle ne trouva que la femme et lui fit de suite la commission de M. Georgey.

MADAME BONARD, _riant_.--Ah! c'est M. Georgey qu'il s'appelle; mes dindes lui ont donné dans l'oeil, à ce qu'il parait. Il est un peu drôle, tout de même.

CAROLINE.--Lui vendez-vous vos dindes? il les veut toutes.

MADAME BONARD.--Toutes à la fois? Que va-t-il faire de ces quarante-six bêtes qu'il faut nourrir et mener dans les champs?

CAROLINE.--Non, non, il en veut deux par semaines; mais il les retient toutes. Combien les vendez-vous?

MADAME BONARD.--Je les vends quatre francs; mais s'il faut les lui garder trois ou quatre mois encore, ce n'est pas possible; les bêtes me coûteraient cher à nourrir; de plus, elles dépériraient et ne vaudraient plus rien.