Chapter 11
Ils causèrent longtemps encore. M. Georgey cherchant les moyens de sauver Frédéric, le colonel lui en démontrant l'impossibilité. Quand il parla à son ami de l'accusation de vol portée par Alcide contre Frédéric, M. Georgey sauta de dessus sa chaise, entra dans une colère épouvantable contre Alcide. Lorsque son emportement se fut apaisé, le colonel l'interrogea sur cette accusation d'Alcide. M. Georgey raconta tout et n'oublia pas le repentir, la maladie, la profonde tristesse de Frédéric et son changement total.
Le colonel remercia beaucoup M. Georgey de tous ces détails, et lui promit d'en faire usage dans le cours du procès.
M. GEORGEY.--Jé ferai aussi usage; jé voulais parler pour Fridric! Jé voulais plaidoyer pour cette povre misérable.
LE COLONEL, _souriant_.--Vous? Mais, mon cher, vous ne parlez pas assez couramment notre langue pour plaider? Il aura un avocat.
M. GEORGEY.--Lui avoir dix avocats, ça fait rien à moi. Vous pouvez pas défendre moi parler pour une malheureuse créature très fort insultée. L'Alcide était une scélérate; et moi voulais dire elle était une scélérate, une menteur, une voleur et autres choses.
LE COLONEL.--Parlez tant que vous voudrez, mon cher, si Frédéric y consent; seulement je crains que vous ne lui fassiez tort en voulant lui faire du bien.
M. GEORGEY.--No, no, jé savais quoi jé disais; j'étais pas une imbécile; jé dirai bien.»
L'heure du dîner arrêta la conversation. M. Georgey mangea comme quatre, et remit au lendemain sa visite au prisonnier.
Frédéric végétait tristement dans son cachot. Ses camarades profitaient pourtant de l'amitié que lui témoignaient les officiers et le maréchal des logis pour lui envoyer toutes les douceurs que peuvent se procurer de pauvres soldats en garnison en Algérie; son morceau de viande était plus gros que le leur; sa gamelle de soupe était plus pleine, sa ration de café un peu plus sucrée. On lui envoyait quelques livres; la cantinière soignait davantage son linge; sa paillasse était plus épaisse; tout ce qu'on pouvait imaginer pour adoucir sa position était fait. Frédéric le voyait avec reconnaissance et plaisir; il en remerciait ses camarades et ses chefs. L'aumônier venait le voir aussi souvent que le lui permettaient ses nombreuses occupations; chacune de ses visites calmait l'agitation du malheureux prisonnier.
Un matin, lendemain de l'arrivée de M. Georgey, la porte du cachot s'ouvrit, et Frédéric vit entrer l'excellent Anglais suivi d'un soldat qui apportait un panier rempli de provisions. Frédéric ne put retenir un cri de joie; il s'élança vers M. Georgey, et, par un mouvement machinal, irréfléchi, il se jeta dans ses bras et le serra contre son coeur.
M. GEORGEY.--Povre Fridric! J'étais si chagrine, si fâché! Jé savais rien hier. Jé savais tout lé soir; lé colonel avait tout raconté à moi. Jé avais apporté un consolation pour l'estomac; et lé scélérate Alcide avoir rien du tout, pas une pièce.»
Frédéric, trop ému pour parler, lui serrait les mains, le regardait avec des yeux humides et reconnaissants.
M. Georgey profita du silence de Frédéric pour exhaler son indignation contre Alcide, son espoir de le voir _fusillé en pièces_.
«Jé apportais à vous des nouvelles excellentes de Mme Bonarde, de M. Bonarde, de pétite Juliène.»
Frédéric tressaillit et pâlit visiblement. M. Georgey, qui l'observait, rentra sa main dans sa poche; il avait apporté des lettres du père et de la mère. M. Georgey savait ce qu'elles contenaient; Bonard remerciait son fils d'avoir honoré son nom; il racontait les propos des gens du pays, les compliments qu'on lui adressait, son bonheur en apprenant que son fils avait été mis deux fois à l'ordre du jour; et d'autres choses de ce genre qui eussent été autant de coups de poignard pour le malheureux Frédéric. La lettre de Mme Bonard, beaucoup plus tendre, était pourtant dans les mêmes sentiments d'orgueil maternel.
«Si lé pôvre infortuné était justifié, se dit M. Georgey, jé remettrai après. Si la condamnation sé faisait, jé brûlerai.»
Ils restèrent quelques instants sans parler, Frédéric cherchait à contenir son émotion et à dissimuler sa honte; M. Georgey cherchait les moyens de le faire penser à autre chose. Enfin, il trouva.
«J'avais vu lé colonel; il m'avait dit c'était pas grand'chose pour toi. Le maréchal des logis dira c'était rien, c'était lui qui avait poussé; toi avais poussé Alcide seulement; toi étais excellente créature et lé autres t'aiment tous. Et lé jugement être excellent.»
Frédéric le regarda avec surprise.
FRÉDÉRIC.--J'ai pourtant entendu la lecture de l'acte d'accusation qui dit que j'ai lutté contre le maréchal des logis.
M. GEORGEY.--Quoi c'est lutter? Ce n'était rien du tout. Ce n'était pas taper.
FRÉDÉRIC.--Que Dieu vous entende, Monsieur! Je vous remercie de votre bonne intention.
M. GEORGEY.--Tiens, Fridric, voilà une grosse panier; il y avait bonnes choses pour manger. Tu avais curiosité? Tu volais voir? jé savais. Voilà.»
M. Georgey retira trois langues fourrées et fumées.
«Une, ail. Une, truffes. Une, pistaches; tout trois admirables. Une pâté, une jambon.»
Il posa le tout sur la paillasse. Frédéric sourit, il était touché de la bonté avec laquelle cet excellent homme cherchait à le consoler. Il prit un air satisfait et le remercia vivement d'avoir si bien trouvé des distractions à son chagrin.
M. Georgey fut enchanté, lui raconta beaucoup d'histoires du pays, de la ferme, de Julien, et il laissa Frédéric réellement remonté et content de toutes ces nouvelles du pays.
XXVI
CONSEIL DE GUERRE
Peu de jours après, le conseil de guerre s'assembla pour juger Alcide et Frédéric. Frédéric fut amené et placé entre deux chasseurs. Il était d'une pâleur mortelle; ses yeux étaient gonflés de larmes qu'il avait versées toute la nuit. Sa physionomie indiquait l'angoisse, la honte et la douleur.
Alcide fut placé à côté de lui. Son air effronté, son regard faux et méchant, son sourire forcé contrastaient avec l'attitude humble et triste de son compagnon.
On lut les pièces nécessaires, l'acte d'accusation, les dépositions, les interrogatoires, et on appela le maréchal des logis pour déposer devant le tribunal. Il accusa très énergiquement Alcide, et il parla de Frédéric en termes très modérés.
LE PRÉSIDENT.--Mais avez-vous été touché par Bonard?
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Touché pour se défendre, oui, mais pas pour attaquer.
LE PRÉSIDENT.--Comment cela? Expliquez-vous.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--C'est-à-dire que lorsque Bourel l'a appelé, il est arrivé, mais en chancelant, parce que le vin lui avait ôté de la solidité. Quand il a approché, je l'ai poussé, il a voulu s'appuyer sur Bourel, et il s'est trompé de bras et de poitrine, je suppose, car c'est sur moi qu'il a chancelé. Je l'ai encore repoussé; il est revenu tomber sa tête sur mon épaule. Puis le poste est accouru; on les a empoignés tous les deux; mais il y a une différence entre pousser et s'appuyer.
--C'est bien; vous pouvez vous retirer», dit le président en souriant légèrement.
Le maréchal des logis se retira en s'essuyant le front; la sueur inondait son visage. Frédéric lui jeta un regard reconnaissant.
Les hommes du poste déposèrent dans le même sens sur ce qu'ils avaient pu voir.
Quand les témoins furent entendus, on interrogea Alcide.
LE PRÉSIDENT.--Vous avez appelé le maréchal des logis face à claques, gros joufflu, _canaille_?
ALCIDE.--C'est la vérité; ça m'a échappé.
LE PRÉSIDENT.--Vous l'avez poussé?
ALCIDE.--Je l'ai poussé et je m'en vante: il n'avait pas le droit de me prendre au collet.
LE PRÉSIDENT.--Il en avait parfaitement le droit, du moment que vous lui résistiez et que vous étiez ivre. Mais, de plus, vous lui avez donné un coup de poing.
ALCIDE.--Il n'était pas bien vigoureux. Je n'avais pas toute ma force. Le vin, vous savez, cela vous casse bras et jambes.
LE PRÉSIDENT.--Vous avez appelé vos camarades à votre secours, et spécialement Frédéric Bonard? Pourquoi appeliez-vous, si vous n'aviez pas l'intention de lutter contre votre maréchal des logis?
ALCIDE.--Je ne voulais pas me laisser frapper; l'uniforme français doit être respecté.
LE PRÉSIDENT.--Est-ce par respect pour l'uniforme que vous frappiez votre supérieur?
ALCIDE.--Si je l'ai un peu bousculé, Bonard en a fait autant.
LE PRÉSIDENT.--Il ne s'agit pas de Bonard, mais de vous.
ALCIDE.--Si je parle de lui, c'est que je n'ignore pas qu'on veut tout faire retomber sur moi pour excuser Bonard.
LE PRÉSIDENT.--Je vous répète qu'il n'est pas question de Bonard dans les demandes que je vous adresse, mais de vous seul. De votre propre aveu, vous avez donné un coup de poing à votre chef, vous l'avez traité de _canaille_, et vous avez appelé vos amis dans l'intention évidente de vous délivrer par la force. Avez-vous quelque chose à dire pour votre excuse?
ALCIDE.--Quand j'aurais à dire, à quoi cela me servirait-il, puisque vous êtes tous décidés d'avance à me faire fusiller et à acquitter Bonard qui est un hypocrite, un voleur?... C'est un jugement pour rire, ça. .
LE PRÉSIDENT.--Taisez-vous; vous ne devez pas insulter vos juges ni accuser un camarade. Je vous préviens que vous rendez votre affaire plus mauvaise encore...
ALCIDE.--Ça m'est bien égal, si je parviens à faire condamner ce gueux de Bonard, ce voleur, ce...»
M. Georgey se lève avec impétuosité et s'écrie:
«Jé demandé lé parole.
LE PRÉSIDENT.--Vous aurez la parole, Monsieur, quand nous en serons à la défense. Veuillez vous asseoir.»
M. Georgey se rassoit en disant:
«Jé demandais excus; cé coquine d'Alcide m'avait mis en fureur.»
Alcide se démène, montre le poing à M. Georgey en criant:
«Vous êtes un menteur! c'est une ligue contre moi!
LE PRÉSIDENT.--Reconduisez le prisonnier à son banc.»
Deux soldats emmènent Alcide, qui se débat et qu'on parvient difficilement à calmer.
LE PRÉSIDENT.--Bonard, c'est avec regret que nous vous voyons sur le banc des accusés; votre conduite a toujours été exemplaire. Dites-nous quel a été le motif de votre lutte contre votre maréchal des logis.
FRÉDÉRIC, _d'une voix tremblante._--Mon colonel, j'ai eu le malheur de commettre une grande faute; je me suis laissé entraîner à boire, à m'enivrer. Je me suis trouvé, je ne puis expliquer comment, dans l'état de dégradation qui m'amène devant votre justice. Je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé entre moi et mon maréchal des logis. Je me fie entièrement à lui pour vous faire connaître l'étendue de ma faute; je l'aime, je le respecte, et depuis quinze jours j'expie, par mon repentir et par mes larmes, le malheur de lui avoir manqué.
LE PRÉSIDENT.--Ne vous souvenez-vous pas d'avoir été appelé par Bourel pour le défendre contre le maréchal des logis?
FRÉDÉRIC.--Non, mon colonel.
LE PRÉSIDENT.--Vous ne vous souvenez pas d'avoir engagé une lutte contre le maréchal des logis?
FRÉDÉRIC.--Non, mon colonel.
LE PRÉSIDENT.--Allez vous asseoir.»
Frédéric, pâle et défait, retourne à sa place. On appelle les témoins; ils atténuent de leur mieux la part de Frédéric dans la lutte.
Les camarades d'Alcide avouent le complot imaginé par lui, les moyens de flatteries et d'hypocrisie qu'ils avaient employés, l'achat des vins et liqueurs pour enivrer plus sûrement leur victime; le projet de vol, que leur propre ivresse et l'arrivée du maréchal des logis les avaient empêchés de mettre à exécution. Les interruptions et les emportements d'Alcide excitent l'indignation de l'auditoire.
Après l'audition des témoins, les avocats prennent la parole; celui d'Alcide invoque en faveur de son client l'ivresse, l'entraînement; il promet un changement complet si les juges veulent bien user d'indulgence et lui accorder la vie.
L'avocat de Frédéric rappelle ses bons précédents, son exactitude au service, sa bravoure dans les combats, les qualités qui l'ont fait aimer de ses chefs et de ses camarades; il le recommande instamment à la bienveillance de ses chefs, tant pour lui que pour ses parents, que le déshonneur de leur fils atteindrait mortellement. Il plaide son innocence; il prouve que Frédéric a été victime d'un complot tramé par Bourel pour se rendre maître de l'argent que possédait Bonard et le perdre dans l'esprit de ses chefs. Il annonce que M. Georgey, ami de Frédéric, se chargeait d'expliquer l'indigne accusation de vol lancée par Alcide Bourel.
M. Georgey monte à la tribune des avocats. Il salue l'assemblée et commence:
«Honorbles sirs, jé pouvais pas empêcher une indignation de mon coeur quand cé Alcide malhonnête avait accusé lé povre Fridric comme une voleur. Jé savais tout, jé voyais tout; c'était Alcide lé voleur. Fridric était une imprudente, une bonne créature; il avait suivi lé malhonnête ami; il croyait vrai ami, bone ami; il savait rien des voleries horribles de l'ami: Fridric comprenait pas très bien quoi il voulait faire lé malhonnête: et quand il comprenait, quand il disait: _Jé voulais pas_, c'était trop tardivement; Alcide avait volé moi... Et Fridric voulait pas dire: _C'était lui, prenez-lé pour la prison._ Et quand lé bons gendarmes français avaient arrêté le malhonnête Alcide, cette gueuse avait coulé dans lé poche de lé povre Fridric montre, chaîne, or et tout. Quand j'étais arrivé, jé comprenais, jé savais. J'avais dit, pour sauver Fridric, c'était moi qui avais donné montre, or, chaîne. Lé gendarmes français avaient dit: «C'était bon: il y avait pas de voleur.» Et j'avais emmené les deux garçons: et j'avais foudroyé Alcide et j'avais chassé lui. Et Fridric était presque tout à fait morte de désolation du arrêtement des gendarmes. Et lé père infortuné et lé mère malheureuse étaient presque morte de l'honneur perdu une minute. Voilà pourquoi Fridric il était soldat. Et vous avez lé capacité de voir il était bon soldat, brave soldat, soldat français dans lé généreuse, brave régiment cent et deux. Et si cette scélérate Alcide avait réussi au déshonorement à la mort du povre Fridric, lui contente, lui enchanté, lui heureuse. Et les povres Master Bonarde, Madme Bonarde, ils étaient mortes ou imbéciles du grand, terrible désolation. Quoi il a fait, lé povre accusé? Rien du tout. Maréchal des logis disait: «Rien du tout». Seulement tomber à l'épaule du brave, honorble maréchal des logis français. Et pourquoi Fridric tomber sur l'épaule? Par la chose qué lé grédine Alcide avait fait ivre lé malheureuse, avec du vin abomin'ble, horrible. C'était un acte de grande scélérate, donner du vin horrible. Et lé povre malheureuse il était dans un si grand repentement, dans un si grand chagrinement! (_Montrant Frédéric et se retournant vers lui._) Voyez, lui pleurer! Povre garçon, toi pleurer pour ton honneur, pour tes malheureux parents! Toi, brave comme un lion terrible, toi, courageuse et forte toujours, partout: toi, à présent, abattu, humilié, honteuse! Tes povres yeux, allumés comme lé soleil en face des ennemis... tristes, abaissés, ternis... Povre Fridric! Rassure ton povre coeur; tes chefs il étaient justes; ils étaient bons; ils savaient tu étais une honneur du brave régiment; ils savaient tu voulais pas faire mal; ils savaient ta désolation. Eux t'ouvrir les portes du tombeaux. Eux te dire: Sors, Lazare! Prends la vie et l'honneur. Tu croyais être morte à l'honneur. Nous té rendons la vie avec l'honneur. Va combattre encore et toujours pour les gloires de notre belle France. Va gagner la croix de l'honneur. Va crier à l'ennemi: Dieu et la France!»
Un murmure d'approbation se fit entendre lorsque M. Georgey descendit de la tribune. Frédéric se jeta dans ses bras. M. Georgey l'y retint quelques instants. Le conseil se retira pour délibérer sur le sort des deux accusés; l'attente ne fut pas longue.
Quand il rentra dans la salle:
«Frédéric Bonard, dit le président, le tribunal, usant d'indulgence à votre égard, en raison de votre excellente conduite et de vos antécédents; eu égard à votre sincère repentir, vous acquitte pleinement, à l'unanimité, et vous renvoie de la plainte.»
Frédéric se leva d'un bond, tendit les bras vers le colonel. Son visage, d'une pâleur mortelle, devint pourpre et il tomba par terre comme une masse.
M. Georgey s'élança vers lui; une douzaine de personnes lui vinrent en aide, et on emporta Frédéric, que la joie avait failli tuer. Il ne tarda pas à revenir à la vie; un flot de larmes le soulagea, et il put témoigner à M. Georgey une reconnaissance d'autant plus vive qu'il avait craint ne pouvoir éviter au moins cinq ans de fer ou de boulet.
Quand le tumulte causé par la chute de Frédéric fut calmé, le président continua:
«Alcide Bourel, le tribunal, ne pouvant user d'indulgence à votre égard en raison de la gravité de votre infraction à la discipline militaire, et conformément à l'article *** du code pénal militaire, vous condamne à la dégradation suivie de la peine de mort.»
Un silence solennel suivit la lecture de cette sentence. Il fut interrompu par Alcide, qui s'écria, en montrant le poing au tribunal:
«Canailles! je n'ai plus rien à ménager; je puis vous dire à tous que je vous hais, que je vous méprise, que vous êtes un tas de gueux...
--Qu'on l'emmène, dit le colonel. Condamné, vous avez trois jours pour l'appel en révision ou pour implorer la clémence impériale.
ALCIDE, _vociférant_.--Je ne veux en appeler à personne; je veux mourir; j'aime mieux la mort que la vie que je mènerais dans vos bagnes ou dans vos compagnies disciplinaires.»
En disant ces mots, Alcide s'élança sur le maréchal des logis, et, avant que celui-ci ait pu se reconnaître, il le terrassa en lui assenant des coups de poing sur le visage. Les gendarmes se précipitèrent sur Alcide et relevèrent le maréchal des logis couvert de sang. Quand le tumulte causé par cette scène fut calmé, on fit sortir Alcide. Le colonel ordonna qu'il fût mis aux fers.
Les officiers qui composaient le tribunal allèrent tous savoir des nouvelles de Frédéric. La scène qui suivit fut touchante: Frédéric, hors de lui, ne savait comment exprimer sa vive reconnaissance.
LE COLONEL.--Remets-toi, mon brave garçon, remets-toi; nous avons fait notre devoir; il faut que tu fasses le tien maintenant. Bientôt, sous peu de jours peut-être, nous aurons un corps d'Arabes sur les bras. Bats-toi comme tu l'as fait jusqu'ici; gagne tes galons de brigadier, puis de maréchal des logis, en attendant l'épaulette et la croix.»
Tout le monde se retira, laissant avec Frédéric M. Georgey, qui avait reçu force compliments, et qui put se dire qu'il avait contribué à l'acquittement de son protégé.
Quand M. Georgey et Frédéric apprirent la nouvelle violence d'Alcide, le premier se frotta les mains en disant:
«Jé savais. C'était une hanimal féroce, horrible. Lui tué par une fusillement; c'était très bon.»
Frédéric, inquiet de son maréchal des logis, alla savoir de ses nouvelles; il le trouva revenu de son étourdissement et soulagé par la quantité de sang qu'il avait perdu par suite des coups de poing d'Alcide.
Pendant que Frédéric était au cachot, il avait à peine touché aux provisions de M. Georgey; il proposa à sa chambrée de s'en régaler au repas du soir.
«Mais pas de vin, dit-il, un petit verre en finissant voilà tout. J'ai juré de ne jamais boire, ni faire boire plus d'un verre à chaque repas.»
Les camarades applaudirent à sa résolution, et le repas du soir n'en fut que plus gai; les provisions de M. Georgey eurent un succès prodigieux; Frédéric fut obligé de les retirer pour empêcher les accidents.
«Nous serons bien heureux, dit-il, de les retrouver demain, mes amis.
LES CAMARADES.--Au fait, ton acquittement vaut bien deux jours de fête.
FRÉDÉRIC.--Tous les jours de ma vie seront des jours de fête et d'actions de grâce au bon Dieu et à mes excellents chefs.
LE BRIGADIER.--Notre bon aumônier était-il content! Comme il remerciait le colonel et les autres officiers qui t'ont jugé!
UN CAMARADE.--Et ce gueux d'Alcide a-t-il crié, juré! Quelle canaille!
FRÉDÉRIC.--Prions pour lui, mes bons amis; j'ai demandé à M. l'aumônier une messe pour la conversion de ce malheureux. Puisse-t-il se repentir et mourir en paix avec sa conscience!»
XXVII
BATAILLE ET VICTOIRE
Le colonel avait prévu juste. Trois jours après le jugement, un signal d'alarme réveilla le régiment au milieu de la nuit. Un avant-poste annonça qu'un flot d'Arabes approchait; en peu d'instants les deux escadrons furent sur pied et en rang; les Arabes débusquaient sans bruit d'un défilé dans lequel le colonel ne voulut pas s'engager, sachant que l'ennemi couronnait les crêtes. Ils croyaient surprendre la place; mais ce furent eux qui se trouvèrent surpris et enveloppés avant d'avoir pu se reconnaître. On en fit un massacre épouvantable; on y fit des prodiges de valeur. Le colonel s'étant trouvé un instant entouré seul par un groupe d'Arabes, Frédéric accourut et sabra si bien de droite et de gauche qu'il réussit à le dégager, à blesser grièvement et à faire prisonnier le chef de ce groupe. Dans un autre moment, il vit son maréchal des logis acculé contre un rocher par six Arabes contre lesquels il se défendait avec bravoure. Frédéric tomba sur eux à coups de sabre, en étendit trois sur le carreau, blessa et mit en fuite le reste, et emporta le maréchal des logis, qui était blessé à la jambe et ne pouvait marcher. Le lendemain, il fut encore mis à l'ordre du jour et il reçut les galons de brigadier.
M. Georgey triomphait des succès de son protégé et dit au colonel après la bataille:
«J'avais toujours regardé dans une lunette d'approche. J'avais vu tout de sur mon toit.
LE COLONEL.--Comment? Où étiez-vous donc?
M. GEORGEY.--J'avais monté bien haut sur lé toiture. Jé voyais très bien. C'était joli en vérité. Fridric venait, allait, courait, tapait par tous les côtés. C'était un joli battement. Moi avais jamais vu batailler. C'était beau les soldats français. C'était comme un régiment de lions. J'aimais cette chose. Jé disais bravo les lions!»
L'exécution d'Alcide eut lieu huit jours après ce combat. Il mourut en mauvais sujet et en mauvais soldat, comme il avait vécu. Il refusa d'écouter l'aumônier. Ses dernières paroles furent des injures contre ses chefs et contre Frédéric. Personne ne le regretta au régiment.
M. Georgey resta deux mois avec le colonel, puis il alla près d'Alger pour établir des fabriques. Il y réussit très bien; deux ans après il alla passer quelque temps à Alger.
Un jour qu'il visitait un des hôpitaux français, en traversant une des salles, il s'entendit appeler; il approcha du lit et reconnut Frédéric; mais ce n'était que l'ombre du vigoureux soldat qu'il avait quitté deux ans auparavant. Maigre, pâle, affaibli, Frédéric pouvait à peine parler. Il saisit la main de son ancien défenseur et la serra dans les siennes.
M. GEORGEY.--Quoi tu avais, malheureuse? Toi étais ici dans un hôpital?
FRÉDÉRIC.--J'y suis depuis trois mois, Monsieur; je suis bien malade de la fièvre, qui ne veut pas me quitter. Si je pouvais changer d'air, retourner au pays, il me semble que je guérirais bien vite.
M. GEORGEY.--Il fallait, mon brave Fridric; il fallait.
FRÉDÉRIC.--Mais je ne peux pas, Monsieur; c'est difficile à obtenir, et je ne connais personne qui puisse faire les démarches nécessaires.
M. GEORGEY.--Et lé brave colonel?
FRÉDÉRIC.--Le régiment a été envoyé à Napoléonville, Monsieur. J'en suis bien loin.
M. GEORGEY.--Et quoi tu es? brigadier toujours?
FRÉDÉRIC.--Non, Monsieur, je suis maréchal des logis et porté pour la croix; mais je crains bien de ne jamais la porter.
M. GEORGEY.--La croix! Maréchal des logis! C'était joli! Maréchal des logis et la croix à vingt et un ans! Jé démandais pour toi; jé obtiendrai; jé t'emmener avec moi! Jé té mener à Madme Bonarde.»
Frédéric lui serra les mains; son visage rayonna de bonheur. Il le remercia chaudement.