Chapter 10
ALCIDE.--C'est bien ma pensée; nous emboîterons tous le même pas.
GREDINET.--Nous serons la crème de l'escadron, toi, Bonard, à notre tête.
RENARDOT.--Oui, soyons tous les grenadiers de Bonard, et ce sera notre gloire.
FOURBILLON.--Fumes-tu quelquefois?
FRÉDÉRIC.--Non, ce n'est pas mon habitude.
FOURBILLON.--Tant pis, je t'aurais demandé un cigare; j'ai un mal de dents à me rendre fou, et pas un centime pour en acheter un.
FRÉDÉRIC.--Qu'à cela ne tienne. Je n'ai pas de cigares, mais j'ai de quoi en acheter. Combien t'en faut-il?
FOURBILLON.--Cela dépend des camarades. S'ils veulent fumer en ton honneur, pour fêter ta bienvenue, et si tu es généreux, comme on le dit, tu lâcheras bien deux cigares par tête.
FRÉDÉRIC.--Deux, c'est trop peu; mettons en quatre; nous sommes six; mais comme je n'en suis pas, cela fait vingt cigares. A combien la pièce?
GUEUSARD.--Pour en avoir de passables, faut bien y mettre quinze centimes; ça fait trois francs.
FRÉDÉRIC.--Tiens, voilà cinq francs. Va à la provision.
GUEUSARD.--Tu mérites bien ta réputation, brave camarade. J'y cours, et vous ne m'attendrez pas longtemps.
ALCIDE, _bas à Frédéric_.--Tu as bien fait, Frédéric. Ce sont de pauvres gens qui n'ont pas le sou, comme moi; ils sont reconnaissants; tu les mèneras tous à la baguette si tu les fournis de temps à autre.»
Ce fut le premier essai d'Alcide et de ces compagnons. Ils continuèrent à dégarnir la bourse de Frédéric en lui faisant sans cesse de nouvelles demandes. Tantôt c'étaient des cigares, tantôt une bouteille de vin, tantôt une petite perte au jeu à payer. Frédéric, méfiant dans les commencements, se laissa aller quand il vit Alcide si complètement changé en apparence, si honteux de son passé, qu'il rappelait adroitement et indirectement sans que personne autre que Frédéric pût le comprendre. Il ne s'apercevait pas que ces prétendus amis le circonvenaient de plus en plus et le séparaient des autres camarades dont ils lui disaient sans cesse du mal.
Un jour, le colonel le rencontra entouré de la bande d'Alcide; il l'appela.
LE COLONEL.--Comment ça va-t-il, mon cher? Il y a longtemps que je ne t'ai vu. Pourquoi donc fais-tu société avec ces gens-là? Ce sont les plus mal notés du régiment. Prends garde! Je te porte intérêt, tu le sais, et je n'aime pas à te voir fréquenter de mauvais sujets. J'ai mes rapports; je sais que tu leur donnes de l'argent, que tu es souvent avec eux, qu'ils boivent et te font boire quelquefois. Je te répète, prends garde qu'ils ne t'entraînent à mal.
FRÉDÉRIC.--Je vous remercie bien de votre bon avis, mon colonel. Je croyais avoir là de bonnes relations. Je les vois bien doux, bien rangés, exacts à leur service; je ne m'en étais pas méfié. Mais votre avertissement ne sera pas perdu, mon colonel, et dès aujourd'hui je m'en séparerai.
LE COLONEL.--Ils sont donc bien changés, pour que tu en aies si bonne opinion? Malgré les apparences, n'oublie pas mon conseil. Au revoir, mon ami, je ne te perdrai pas de vue.» Le colonel s'éloigna, les amis d'Alcide se rapprochèrent.
ALCIDE.--Qu'est-ce qu'il t'a dit le colonel? Il nous regardait en te parlant.
FRÉDÉRIC.--Il m'a dit quelque chose qui ne me fait pas plaisir et qui vous regarde tous.
GREDINET.--Quoi donc? Tu as l'air contrarié, en effet.
FRÉDÉRIC.--On le serait à moins. Il m'a dit de prendre garde aux camarades mal notés dans le régiment.
RENARDOT.--Eh bien, en quoi cela nous regarde-t-il?
FRÉDÉRIC.--En ce qu'il m'a dit que vous en étiez.
ALCIDE.--Ah bah! Tu ne l'as pas cru, je pense?
FRÉDÉRIC.--Mon colonel m'a toujours donné de bons avis, et je me suis toujours bien trouvé de les avoir écoutés.
ALCIDE.--Tu veux donc nous lâcher! C'est ça qui serait un méchant tour; tu nous manquerais trop.
FRÉDÉRIC.--Je ne vous manquerai pas en ce que vous me trouverez toujours prêt à vous obliger et à vous venir en aide. Mais je vous fréquenterai moins, pour obéir à mon colonel.»
Alcide regarda les camarades et cligna de l'oeil. Ils comprirent qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour exécuter leurs projets, et avoir de Frédéric tout ce qu'ils pourraient en tirer.
ALCIDE.--Je respecte ta soumission, mon ami, et nous, de notre côté, nous t'éviterons au lieu de te chercher. Mais accorde-nous une dernière soirée. Nous nous réunirons dans la chambre et nous viderons une ou deux bouteilles à la santé du colonel, quelque injuste qu'il soit à notre égard.»
Frédéric, surpris et satisfait d'une obéissance qu'il n'espérait pas, consentit volontiers à cette soirée d'adieux; il promit de les rejoindre dans la chambrée aussitôt après l'exercice. Et ils se quittèrent amicalement.
XXIII
LE MAUVAIS GENIE
Quand les amis furent seuls ils se regardèrent tous avec consternation.
ALCIDE.--Le Jocrisse nous échappe. Je vous avais dit que vous alliez trop vite en besogne; on nous a vus trop souvent ensemble; nous l'avons mené trop souvent à la cantine. Il fallait aller plus doucement. L'enivrer sans qu'il s'en doutât, et nous aurions eu le magot.
GUEUSARD.--Ce qui est différé n'est pas perdu; nous avons encore la soirée.
ALCIDE.--Que veux-tu que nous en fassions à présent que le voilà prévenu?
GREDINET.--Laisse-moi faire; je me charge de lui faire avaler plus qu'il ne lui en faut pour faire passer ses jaunets dans notre poche.
ALCIDE.--Essayons; c'est notre dernière journée, nous n'avons plus à le ménager.»
De concert avec Alcide, Gueusard et Gredinet se chargèrent du vin et de l'eau-de-vie. Ils allèrent en demander à la cantine pour le compte de l'ami Bonard; on savait qu'il payait bien, et on livra aux deux amis tout ce qu'ils demandèrent, dix bouteilles de vin du Midi, du plus fort, et six bouteilles d'eau-de-vie et de liqueurs travaillées avec de l'esprit-de-vin, et autres ingrédients nuisibles.
Après l'exercice, Frédéric se rendit à la chambrée, comme il l'avait promis; les amis y étaient déjà.
ALCIDE.--Tu es exact, et tu l'as toujours été.
FOURBILLON.--Je ne m'étonne pas que le colonel t'ait pris en gré; tu fais le meilleur soldat du régiment.
RENARDOT.--Et ce n'est pas seulement le colonel qui t'aime, tous tes supérieurs ont de l'amitié pour toi.
GUEUSARD.--Tu iras loin, c'est moi qui te le dis.
ALCIDE.--Ma foi, je ne serais pas étonné que nous ayons un jour à te présenter les armes et à t'appeler mon général.
GREDINET.--Et le jour n'est pas loin où nous t'appellerons mon maréchal des logis.
ALCIDE.--Et ce ne sera que justice de la part du colonel; il mérite bien que nous buvions un coup à sa santé.
TOUS.--C'est ça! A la santé du colonel! Vive le colonel!»
Frédéric ne put refuser la santé du colonel: il avala son verre avec empressement; les flatteries de ses amis l'avaient bien disposé.
GREDINET.--Ce sont tes parents qui seront fiers! les vois-tu te voyant arriver avec les galons de maréchal des logis?
ALCIDE.--Ces chers parents! Seront-ils heureux et fiers! Il faut boire à leur santé. Vivent M. et Mme Bonard!»
Frédéric, attendri par la pensée du retour au pays avec les galons de maréchal des logis, but encore volontiers un verre à la santé de ses parents.
RENARDOT.--Et comme le lieutenant-colonel parle de toi! Il semblerait que tu sois son fils, tant il te regarde avec plaisir.
GUEUSARD.--C'est que tu es joli garçon! En grande tenue, dans le rang, il n'y en a pas de plus beau que toi.
ALCIDE.--Et nous qui oublions de boire à sa santé! Vive le lieutenant-colonel! A sa santé!»
Un troisième fut vidé à la santé de cet excellent chef, Frédéric parlait, riait, remerciait. Un quatrième verre fut avalé à la santé du capitaine, puis un cinquième pour le lieutenant. La tête de Frédéric commençait à s'échauffer. Les amis passèrent ensuite à l'eau-de-vie, dont Frédéric ne soupçonnait pas la force. Puis vinrent les chants, les rires, les cris. Alcide était ivre; ses amis l'étaient plus encore; ils l'étaient au point d'avoir oublié le magot dont ils avaient voulu s'emparer. Frédéric, qui avait conservé assez de raison pour se ménager, était un peu moins ivre que les autres, mais il n'avait plus ses idées nettes. Le tapage devint si fort qu'il attira l'attention du maréchal des logis; on s'apprêtait à sonner la retraite.
«Que diantre se passe-t-il donc là-haut? Quel diable de bruit font-il? Il faut que j'aille voir.»
Le maréchal des logis monta, entra et vit des bouteilles vides par terre, les hommes dansant, criant, chantant à qui mieux mieux.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Arrêtez! Arrêtez tous! Et tous à la salle de police!
ALCIDE.--Ce n'est pas toi qui m'y feras aller, face à claques, gros joufflu. Essayes donc de me faire bouger. Je suis bien ici: j'y reste.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--C'est ce que nous allons voir, ivrogne, Tu n'iras pas à la salle de police, mais au cachot.»
Le maréchal des logis voulut prendre Alcide au collet, mais celui-ci le repoussa.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Fais attention! Un soldat qui porte la main sur son supérieur, c'est la mort!»
Et il fit encore un mouvement pour emmener Alcide.
ALCIDE.--Va te promener avec ta mort; je me moque pas mal d'une canaille comme toi.»
Et Alcide lui assena un coup de poing qui le fit chanceler.
«A moi, le poste! s'écria le maréchal des logis.
--A moi, les amis! A moi, Frédéric! s'écria Alcide. Vas-tu laisser coffrer ton ami?»
Frédéric, qui n'avait pas encore bougé, s'élança au secours d'Alcide, et, sans avoir conscience de ce qu'il faisait, lutta avec le maréchal des logis pour dégager son faux ami.
Le poste accourut.
«Ces deux hommes au cachot, dit le maréchal des logis. Les autres à la salle de police.»
Alcide cria, jura, se débattit, mais fut facilement terrassé et emmené. Frédéric se laissa prendre sans résistance; l'instinct de la discipline militaire le fit machinalement obéir, mais malheureusement trop tard.
Quand les hommes du poste reconnurent Frédéric, ce fut une surprise et une consternation générale. Le maréchal des logis lui-même partagea cette impression: il ne l'avait pas reconnu avant l'arrivée du poste.
«Impossible de le sauver, pensa-t-il, maintenant que les hommes l'ont vu et l'ont emmené au cachot. Il faut que je fasse mon rapport. Je l'adoucirai de mon mieux. Mais comment s'est-il trouvé au milieu de ces ivrognes, faisant avec eux un tapage infernal, et ivre comme eux? C'est incroyable! Un si bon soldat! Jamais de consigne! Jamais à la salle de police!... Ils l'auront grisé! Pauvre garçon! Va-t-il avoir du chagrin demain, quand il aura cuvé son vin et qu'il se réveillera au cachot!»
Le maréchal des logis sortit triste et pensif; il alla faire son rapport au lieutenant de semaine. Le lieutenant au capitaine. Le soir même, le colonel fut informé de ce qui s'était passé.
«Pauvre garçon? s'écria-t-il. Mauvaise affaire! Impossible à arranger. Une lutte entre un soldat et son maréchal des logis. C'est la mort, ou tout au moins vingt ans de boulet. Pour l'autre, cela ne m'étonne pas. Un mauvais drôle! Toujours sur la liste de punitions! Ce matin même j'avais prévenu Bonard de se méfier de ces mauvais garnements. Et il m'avait promis de se séparer d'eux. Pauvre garçon! Et mon ami Georgey! Il va être bien peiné. Il me l'avait tant recommandé.»
Le soir même, la fatale nouvelle se répandit dans les deux escadrons. On ne parla pas d'autre chose dans toutes les chambrées. Chacun plaignit Frédéric; Alcide n'en fut que plus détesté, car on supposa avec raison que c'était lui qui avait fait boire Bonard et qui avait causé son malheur.
XXIV
LES PRISONNIERS
Frédéric, enfermé au cachot aux trois quarts ivre, ne comprenant pas encore sa position, se jeta sur la paille qui servait de lit aux prisonniers, et s'endormit profondément; il ne s'éveilla que le lendemain, quand le maréchal des logis vint le voir et l'interroger.
FRÉDÉRIC.--Ah! c'est vous maréchal des logis! Je suis heureux de vous voir. Pourquoi donc suis-je au cachot? Qu'ai-je fait? Je ne me souviens de rien, sinon qu'ils m'ont fait boire tant de santés, y compris la vôtre, maréchal des logis, que ma tête est partie. J'ai peur d'avoir fait quelque sottise, car ce n'est pas pour des riens qu'un soldat se trouve au cachot.
--Pauvre garçon! dit le maréchal des logis en lui serrant la main. Pauvre Bonard! Si j'avais pu te reconnaître plus tôt, je t'aurais sauvé; mais le poste était arrivé, t'avait empoigné... Il était trop tard.
FRÉDÉRIC.--Me sauver! Mon Dieu! Mais qu'ai-je donc fait, maréchal des logis? Dites-le-moi, je vous en supplie.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Tu as porté la main sur moi. Tu as lutté contre moi!
FRÉDÉRIC.--Sur vous? Sur vous, maréchal des logis, que j'aime, que je respecte! Vous, mon supérieur! Mais c'est le déshonneur, la mort!»
Le maréchal des logis ne répondit pas.
FRÉDÉRIC, _se tordant les mains_.--Malheureux! malheureux! Qu'ai-je fait? La mort, plutôt que le déshonneur! Mon maréchal des logis, ayez pitié de moi, de mes pauvres parents! C'est pour eux, pas pour moi... Et mon colonel qui m'avait prévenu le matin que j'avais de mauvaises relations! Et moi qui voulais lui obéir, qui ne devais plus les voir! Ils m'ont demandé une dernière soirée, une soirée d'adieu. Et moi qui ne bois jamais, je me suis laissé entraîner par eux à boire des santés pour ceux que j'aime. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi, de mes pauvres parents!... Lever la main sur mon maréchal des logis!... mais c'est affreux, c'est horrible! J'étais donc fou! Oh! malheureux, malheureux!»
Le pauvre Frédéric tomba sur sa paille; il s'y roula en poussant des cris déchirants.
«Mon père, mon père! Il me maudira! Pauvre mère! Que va-t-elle devenir? Grâce, pitié. Tuez-moi, mon maréchal des logis; par grâce, tuez-moi!
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Mon pauvre garçon, prends courage! On t'aime dans le régiment; c'est la première faute que tu commets: tu as été entraîné. Espère, mon ami. Le conseil de guerre sera composé d'amis. Ils t'acquitteront peut-être.
FRÉDÉRIC.--Vous cherchez à m'encourager, mon maréchal des logis. Vous êtes bon! Je vous remercie. Mais le code militaire? C'est la mort que j'ai méritée. Et avant la mort, la dégradation: la honte pour moi, pour les miens! Oh! mon Dieu!
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--J'ai fait mon rapport le plus doux possible pour toi, mon ami. Pour Bourel, c'est autre chose.
FRÉDÉRIC.--Alcide? Il vous a touché?
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Touché! Tu es bien bon; repoussé, battu, il m'a appelé _canaille_, et il m'a assené un coup de poing dans l'estomac qui a failli me jeter par terre. Celui-là, qui est un gredin, un mauvais soldat, je ne l'ai pas ménagé, j'ai dit toute la vérité. Il est sûr de son fait, lui: la mort sans rémission.
FRÉDÉRIC.--Alcide! La mort! Le malheureux! quel mal il m'a fait! il a toujours été mon mauvais génie, Satan acharné à ma perte.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Au revoir, mon pauvre Bonard. Quand tu seras plus calme, je reviendrai avec le lieutenant pour savoir le détail de ce qui s'est passé avant mon arrivée. Espère, mon ami, ne te laisse pas abattre. Les officiers auront égard à ta bonne conduite, à ta bravoure. Le colonel, le premier, fera ce qu'il pourra pour toi.
FRÉDÉRIC.--Merci mon maréchal des logis; merci du fond du coeur.»
En sortant de chez Bonard, le maréchal des logis entra dans le cachot d'Alcide.
«Que voulez-vous? dit ce dernier d'un ton brusque.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Je veux voir si tu as regret de ta conduite d'hier. Le repentir pourrait améliorer ta position et disposer à l'indulgence.
ALCIDE, _d'un ton bourru_.--Me prenez-vous pour un imbécile? Est-ce que je ne connais pas le code militaire? Croyez-vous que je ne sache pas que je serai fusillé? Ça m'est bien égal. Pour la vie que je mène dans votre sale régiment, j'aime mieux mourir que traîner le boulet. Chargez-moi, inventez, mentez, je me moque de tout et de tous.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Je vous engage à changer de langage, si vous voulez obtenir un jugement favorable.
ALCIDE.--Je ne changerai rien du tout; je sais que je dois crever un jour ou l'autre. J'aime mieux une balle dans la tête que le choléra ou le typhus qu'on attrape dans vos méchantes casernes. Laissez-moi tranquille et envoyez-moi à manger; j'ai faim.»
Le maréchal des logis lui jeta un regard de mépris et le quitta.
«J'ai faim!» répéta Alcide avec colère pendant que le maréchal des logis sortait.
«Qu'on porte à manger à ces hommes. Du pain et de l'eau à celui-ci. Du pain et de la soupe à Bonard», dit le maréchal des logis au soldat qui l'accompagnait.
Il ajouta: «Quel gueux que ce Bourel!»
Dans la journée, le colonel voulut aller lui-même avec le lieutenant voir et interroger Frédéric. Ils le trouvèrent assis sur son lit et pleurant.
Le colonel, ému, s'approcha. Frédéric releva la tête, et, en reconnaissant son colonel, il se leva promptement.
FRÉDÉRIC.--Oh! mon colonel, quelle bonté!
LE COLONEL.--J'ai voulu t'interroger moi-même, mon pauvre garçon, pour pouvoir comprendre comment un bon et brave soldat comme toi a pu se mettre dans la triste position où je te trouve. Le maréchal des logis m'a raconté ce qui s'est passé pendant sa visite de ce matin. Sois sûr que si nous pouvons te tirer de là, nous en serons tous très heureux. Explique-moi comment, après ma recommandation et ta promesse, tu t'es encore réuni à ces mauvais sujets, et comment tu as partagé leur ivresse.»
Frédéric lui raconta en détail ce qui s'était passé entre lui et ses camarades, et comment il avait perdu la tête à la fin de l'orgie, au point de n'avoir conservé aucun souvenir de la scène avec le maréchal des logis.
LE COLONEL.--C'est fâcheux, très fâcheux! Je ne puis rien te promettre; mais tes antécédents te vaudront l'indulgence du conseil, et tu peux compter sur moi pour le jugement le plus favorable.
FRÉDÉRIC.--Que Dieu vous bénisse, mon colonel. Au lieu de reproches, et de paroles sévères, je reçois de vous des paroles d'encouragement et d'indulgence. Oui, que le bon Dieu vous bénisse, vous et les vôtres, et qu'il ne vous fasse jamais éprouver les terreurs de la mort déshonorante dont je suis menacé par ma faute.»
Le colonel, ému, tendit la main à Frédéric, qui la baisa avec effusion. La porte du cachot se referma, et il se retrouva seul, livré à ses réflexions.
Quand on vint le soir lui apporter son dîner, il demanda au soldat s'il pouvait recevoir la visite de l'aumônier de la garnison.
«J'en parlerai au maréchal des logis, qui t'aura la permission, bien sûr. Jamais on ne refuse à ceux qui la demandent», répondit le soldat.
Le soir même, en effet, l'aumônier vint visiter le pauvre prisonnier; ce fût une grande consolation pour Frédéric, qui lui ouvrit son coeur en lui racontant ses torts passés, sa position vis-à-vis de son père, etc. Il lui découvrit, sans rien dissimuler, son désespoir par rapport à ses parents, sa rancune, haineuse par moments, contre Alcide, auteur de tous ses maux. Le bon prêtre le consola, le remonta et le laissa dans une disposition d'esprit bien plus douce, plus résignée. Quant à Alcide, il conserva tous ses mauvais sentiments.
«Je n'ai qu'un regret, disait-il, c'est que Frédéric n'ait pas donné une rossée soignée à ce brigand de maréchal des logis; il eût été certainement condamné à mort comme moi, ce qui reste incertain pour lui, puisqu'il a seulement lutté contre ce gueux.»
XXV
VISITE AGREABLE
Huit ou dix jours après cet événement, le colonel, seul dans sa chambre, lisait attentivement les interrogatoires des accusés et toutes les pièces du procès. Il vit avec surprise qu'Alcide accusait Frédéric de deux vols graves commis au préjudice de M. Georgey et d'un pauvre orphelin reçu par charité chez Bonard père. Il lut avec un chagrin réel le demi-aveu de Frédéric, qui en rejetait la faute sur Alcide. Il ne pouvait comprendre que ces vols n'eussent pas été poursuivis par les tribunaux; il comprenait bien moins encore qu'un garçon capable de deux actions aussi lâches que criminelles fût devenu ce qu'était Frédéric depuis son entrée au régiment, l'exemple de tous ses camarades.
«Comment Georgey a-t-il pu s'attacher à un voleur et me le recommander en termes aussi vifs et aussi affectueux?»
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, il entendit un débat à la porte d'entrée entre sa sentinelle et une personne qui voulait pénétrer de force dans la maison. Il écouta...
«Dieu me pardonne, s'écria-t-il, c'est Georgey! Je reconnais son accent. Il veut forcer la consigne. Il faut que j'y aille, car ma sentinelle serait capable de lui passer sa baïonnette au travers du corps pour maintenir la consigne.»
Le colonel se leva précipitamment, ouvrit la porte et descendit. M. Georgey voulait entrer de force, et la sentinelle lui présentait la pointe de la baïonnette au moment où le colonel parut.
«Georgey!... s'écria-t-il. Sentinelle, laisse passer.»
Le soldat releva son fusil et présenta arme.
LE COLONEL.--Entrez, entrez, mon ami.
M. GEORGEY.--Une minoute, s'il vous plaisait. Soldat, vous avoir bien fait; moi j'étais une imbécile, et vous étais bon soldat français. Voilà. Et voilà un petit récompense.»
M. Georgey lui présenta une pièce de vingt francs. Le soldat ne bougea pas; il restait au port d'armes.
M. GEORGEY.--Quoi vous avez, soldat français. Pourquoi vous pas tendre lé main?
--Arme à terre! commanda le colonel. Tends la main et prends.»
Le soldat porta la main à son képi, la tendit à M. Georgey en souriant et reçut la pièce d'or.
Le colonel riait de la surprise de M. Georgey.
«Entrez, entrez, mon cher Georgey; c'est la consigne que j'avais donnée qui vous retenait à la porte.
M. GEORGEY.--Bonjour, _my dear_ colonel. Bonjour. J'étais heureuse de voir vous. Lé pauvre soldat français, il comprenait rien; jé parlais, il parlait; c'était lé même chose. Je pouvais pas vous voir.
LE COLONEL.--Vous voici entré, mon ami; je vous attendais, votre chambre est prête. Voulez-vous prendre quelque chose en attendant le dîner?
M. GEORGEY.--No, _my dear_. J'avais l'estomac rempli et j'avais apporté à vous des choses délicieux. Pâtés de gros foies, pâtés de _partridge_ (perdrix) très truffés, pâtés de saumon délicieux; _turkeys_ grosses et truffées dans l'estomac; oisons chauffés dans lé graisse dans des poteries; c'est admirable.»
Le colonel riait de plus en plus à mesure que M. Georgey énumérait ses succulents présents.
LE COLONEL.--Je vois, mon cher, que vous êtes toujours le même; vous n'oubliez pas les bonnes choses, non plus que vous n'oubliez jamais vos amis.
M. GEORGEY.--No, _my dear_, jamais. J'avais aussi porté une bonne chose à Fridric; un langue fourré, truffé, fumé; un fromage gros dé soixante livres; c'était très excellent pour lui, salé, fourré, fumé. Lui manger longtemps.
Le colonel ne riait plus.
«Hélas! mon cher Georgey, votre pauvre Frédéric m'inquiète beaucoup. Je m'occupais de lui quand vous êtes entré.
M. GEORGEY.--Quoi il avait? Pourquoi vous disez povre Fridric? Lui malade?
LE COLONEL.--Non, il est au cachot depuis dix jours.
M. GEORGEY.--Fridric au cachot? Pour quelle chose vous mettre au cachot lé Fridric, soldat français?
LE COLONEL.--Une mauvaise affaire pour ce pauvre garçon. Il s'est laissé entraîner à s'enivrer par un mauvais drôle de son pays, nommé Alcide Bourel.
M. GEORGEY.--Alcide! _my goodness_! Cé coquine abominable, cé gueuse horrible! il poursuivait partout lé povre Fridric?
LE COLONEL.--Ils étaient six, ils ont fait un train d'enfer; le maréchal des logis y est allé, Alcide l'a injurié, frappé; Frédéric a lutté contre le maréchal de logis pour dégager Alcide. Le poste est arrivé; tous deux ont été mis au cachot, où ils attendent leur jugement.
M. GEORGEY.--Oh! _my goodness_! Lé povre Fridric! Lé povre Mme Bonarde! Fridric morte ou déshonorable, c'était lé même chose... Et lé Master Bonarde! il avait un frayeur si terrible du déshonoration!... Colonel, vous étais un ami à moi, vous me donner Fridric et pas faire de jugement.
LE COLONEL.--Ah! si je le pouvais, mon ami, j'aurais étouffé l'affaire. Mais Alcide est arrêté aussi; les autres ivrognes sont à la salle de police. Le poste les a tous vus; il a dégagé le maréchal des logis, qu'Alcide assommait à coups de poing.»