Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains
Part 9
Ce n'est pas qu'il n'y ait des pauvres dans les romans de Mme Malot. Mais la pauvreté, telle qu'elle la conçoit, devrait se définir: le vestibule de la richesse. Réjouissez-vous, artistes forcés de vous coucher à jeun: ces malheurs n'arrivent qu'à la veille du grand succès et pour rehausser encore du voisinage d'un abîme de misère l'énorme montagne d'or. Les jeunes filles qui n'ont pas une robe de rechange connaissent ces indéniables vérités. Elles refusent le cousin pauvre de deux millions et, si plus tard leur cœur vient à battre pour ce gueux, elles l'épousent, mais en lui faisant sentir l'importance du sacrifice consenti à l'amour. J'ai même rencontré dans Mme Malot une pauvreté joyeusement héroïque. Une jeune fille qui répond au nom heureux d'Anatole déclare que «c'est gentil d'être pauvre». Et pourtant ce malheur «gentil» l'empêcha longtemps d'épouser, elle aussi, le bien-aimé cousin. L'oncle avait dit: «Mon enfant, vous êtes exquise, digne de lui, noble, pieuse, grave, généreuse, ma fille de choix, mais vous perdez Louis et vous jetez sa postérité à la misère.» Anatole avait compris ces paroles d'un père prudent et s'était résignée en le plaignant. Le pauvre homme! «la nécessité l'étranglait, et on ne lutte pas contre la nécessité». Car, dit-elle au cousin capitaine (c'est hors de prix, l'honneur de l'armée): «Mes soixante mille livres de rente ne pouvaient suffire à ta pauvreté et à ton rang.» Heureusement, il y a un bon Dieu pour les amoureux. Le beau cousin hérite quelques millions de rente, ce qui lui permet d'épouser l'adorée malgré sa pauvreté extrême.
Mme Hector Malot n'est pas inconsciente de ses surhumaines noblesses. Elle sait que les générosités de ses rêves écarteront d'elle «les embourgeoisés, cerveaux restreints, âmes réduites.» Elle dédie ses héroïsmes à ceux qui aiment l'idéal: «Poètes, amants, jeunesse, ceci est pour vous.»
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Catulle Mendès paraît échapper à la définition. Vague fantôme littéraire, il prend tantôt la forme de l'un, tantôt la forme de l'autre, parce qu'il n'a point de forme à lui. La façon dont ce tambour sonne alternativement tous les poètes ne permet peut-être d'affirmer que son vide intérieur. Pourtant il me semble que Mendès est une puissance annihilatrice. Dans ses tragédies, pornographiques ou non, il se manifeste comme le Marivaux du drame et le Mignard du feuilleton. Ce singe, naturellement, ridiculise et puérilise les gestes nobles ou terribles qu'il contrefait; les grands airs de Hugo deviennent chez lui les petites grimaces d'une petite figure à la fois enfantine et vieillote. L'Iblis de la _Légende des Siècles_ emprunte à Dieu les plus beaux éléments de ses plus admirables créations, et, de ces merveilles rapprochées, forge la sauterelle. Tels les avortements de Mendès, rapetisseur inconscient et involontaire parodiste. La vieille blonde se livre à tous les génies et à tous les talents; après chaque saillie, elle grossit comme une montagne, pour accoucher régulièrement d'une souris. Les grandes idées, une fois entrées dans son cerveau, en ressortent pastiches minces et frêles et maniérés. Un détail fera saisir nettement comment il se fait une manière en puérilisant les manières des autres. Quand le dernier mot de sa phrase était un adjectif ou un adverbe pour lequel il voulait secouer notre attention, Hugo mettait un point devant et faisait du mot soudain grossi toute une phrase apparente. Catulle vole ce procédé brutal, mais sa faible voix transforme les grondements en chuchotis, et le point de Hugo est devenu la virgule de Mendès. Au lieu du coup de massue herculéen, il décoche une chiquenaude.
Mme Mendès n'a pas eu grand'peine à imiter ce petit imitateur, laidement féminin, de tous les virils. Claire Sidon publia dans le _Journal_ des vers difficiles à distinguer de ceux de son futur. Sous prétexte de chroniques et de contes, elle vend, depuis son mariage, de nombreuses virgules de Mendès. Elle fait, presque aussi bien que sa vieille, du romantisme mignard et de la rêverie précieuse. Elle se tortille dans les mêmes efforts, amusants d'être presque gracieux,--car ils ne se tendent pas outre mesure, trop sûrs du succès,--plus amusants d'être impuissants et satisfaits. Elle ne réussit pas plus mal que Catulle, parmi le cliquetis des antithèses, la clownerie métaphysique. «Nous fûmes créés avec de la déité et avec de la terre, périssables et immortels, voués à tous les anéantissements pour toutes les renaissances, et, pour toutes les impuissances, à l'exaltée aspiration d'une infime parcelle de divinité avide de réatteindre le Tout qui ne fut pas diminué d'elle». Cet amphigouri vient-il de monsieur ou de madame? Au _Journal_, où la signature de monsieur a plus de valeur commerciale, ça serait du Catulle Mendès. A la _Fronde_, feuille uniquement «rédigée par des femmes», c'est de Mme Catulle Mendès.
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Le dernier livre de Mme Dieulafoy est la _Constance_ de Bentzon retournée. Ici, c'est le jeune premier qui est catholique convaincu et l'amoureuse qui est divorcée. Ils ne s'épousent pas, vous pensez bien. Mais ils s'épousent presque et, pour empêcher la terrible _Déchéance_, il faut que la sœur du jeune premier meure, frappée au cœur par le projet anti-chrétien de son frère. Ces fadaises sont contées dans le style qui leur convient, et avec les élégances nécessaires. Ainsi la prise de voile d'une Juive convertie, d'une Irlandaise et d'une jeune fille noble retranche du monde «l'enfant d'Érin», «la fille d'Israël» et «la descendante des preux».
Mme Dieulafoy n'est pas seulement une imagination suiveuse et un écrivain banal. Elle est aussi la plus étourdie des pensionnaires. Un protestant, qui demande la main d'une catholique, s'étonne de voir la bien-aimée ignorer à quelle religion il appartient: «Pourtant, s'écrie-t-il, j'en ai informé Mme de l'Espinet.» Et treize lignes plus loin, il dit de la même Mme de l'Espinet: «Elle le sait pourtant... A moins qu'elle n'ait confondu deux branches de ma famille.» Cette suite dans les idées et cette puissance d'attention grandit singulièrement ma confiance en les fameuses découvertes archéologiques du couple Dieulafoy.
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Lequel des deux fut élève de l'École normale? Quand j'entends une conférence de Léopold Lacour, abstraite et doctorale, hérissée de citations, de discussions de textes, de subtilités et d'ergotages, une de ces conférences où il conquiert la liberté avec les mêmes armes et le même charme dont Brunetière protège l'autorité, je suis sûr que c'est lui qui vient de la rue d'Ulm. Mais quand Mary Léopold-Lacour cite en une même phrase Taine, de Puibusque, Mérimée et je ne sais qui encore; quand elle appelle Gœthe à son aide pour nous apprendre que les domestiques ne sont point parfaits; quand elle nomme nos prisons de «modernes ergastules», je suis tenté de jurer que c'est elle qui fut le condisciple de Gaston Deschamps. Au reste, c'est peut-être lui qui écrit les articles ou elle qui prépare les conférences.
Il ou elle répète ce qui s'est dit sur n'importe quelle question, en nommant ses auteurs; il ou elle fait des leçons indifférentes et parfois un peu trop naïves. Ainsi, dans _la Fronde_ du 7 février 1898, il ou elle étudie gravement «le mensonge _féminin par atavisme_». Et ni lui ni elle ne s'avise un instant que la femme est un peu fille de l'homme, l'homme un peu fils de la femme et qu'il est enfantin d'attribuer à une hérédité commune une aggravation quelconque des différences naturelles entre les deux sexes.
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Séverine est une admirable nature, faite d'humour et de lyrisme. Elle a la fantaisie imprévue et elle vibre, merveilleux paquet de nerfs, à toutes les émotions. Son esprit n'est pas vaste, mais il est si curieux et si leste.
Elle est une très petite chose, jolie et frémissante, et qui a des ailes, non point pour voler, certes, mais pour courir sautillante, d'une allure qui pose à peine. Elle est la Parisienne et elle est la gamine: sourire gai ou malicieux, larmes vite essuyées, à la fois amusée et émue de tout, souvent amusante.
Son imagination est vive. Elle a peu de chose à dire de chaque rencontre, elle n'approfondit rien; mais en passant elle regarde et son mot, parfois juste, est presque toujours pittoresque. Cette imagination a ses défauts, mais des défauts séduisants, parce que créateurs d'imprévu. Elle voit mieux à la ville qu'à la campagne, s'explique le naturel par l'artifice, l'événement de tous les jours par l'accident d'une fois, et même ce qui est sous ses yeux par ce qu'elle n'a pu voir. Chez elle le soleil «se noie dans le vermeil liquéfié des flots, ainsi que le duc de Clarence dans sa tonne de Malvoisie.» Pour comprendre la nature, elle fait appel à ses souvenirs livresques ou elle ferme les yeux et regarde en sa mémoire des décors de théâtre. Son admiration devant les plus sublimes spectacles n'est qu'un étonnement amusé: elle parle de la mer moins respectueusement que d'une cabotine et traite le soleil avec la même familiarité qu'un conseiller municipal. Elle s'égaie «de sa trogne de vendanges et de son pif en pomme de thyrse». Quelquefois pourtant elle veut paraître émue profondément, se croit la plus nette et la plus puissante conscience de la vie universelle. «Un malaise inexprimable m'étreint quand le soleil s'évanouit à l'horizon; je me détache de la vie, à l'automne, comme les feuilles des arbres, et le sang bouillonne dans mes veines, comme la sève des plantes, quand le premier soleil de mars troue le plafond de nuages gris». Ça continue des pages et des pages. «Parfois aussi, me pelotonnant contre la terre, me faisant toute petite comme une enfant éplorée sur le sein de sa nourrice, j'ai étreint le sol à pleins bras, enfoncé ma tête dans l'herbe, et défailli de tristesse, à voir les arbres si beaux, l'horizon si vaste, le soleil si radieux.» A force de le dire et de le répéter, elle finit par le croire presque. Et vraiment, tandis que son sourire s'élargit béat, elle a des larmes dans les yeux, et elle s'agite en une joie sensuelle, sous une attaque de panthéisme hystérique. Mais il y eut visiblement, lorsque commença le baiser, de l'effort, de la comédie, et, pour parler une langue aussi respectueuse que la sienne, du _chiqué_.
Sa sensibilité s'émeut devant le malheur des hommes ou des bêtes, suivant les mêmes lois que devant les beautés naturelles. Elle a, spontanée mais courte, une petite secousse des nerfs, plutôt agréable, et dont pourtant elle se sait gré. Elle s'efforce de la prolonger, cette plaisante secousse, et elle en arrive, sadique de la pitié, à se martyriser d'étranges délices. Elle regarde, avec des larmes qui lui semblent excuser sa joie, «éclater le crâne comme une grenade trop mûre où, de l'écorce rougie, s'éparpillent les pépins blancs de la cervelle». Les spectacles cruels la retiennent, et c'est pour les dire, pour en jouir de nouveau, que son imagination a les plus amusantes, les plus pittoresques, les plus irrespectueuses aussi et les plus artificielles trouvailles. «Comme, en scène, des dos de figurants font mouvoir la toile verte pour représenter la vague, ici, des ventres de noyés soulèvent la draperie sale de l'inondation. Ce sont eux _qui font les flots_.»
Son irrespect, qui persiste devant les sublimités de la nature, devant la souffrance, devant la mort, peut céder par snobisme et par vanité. Le même pape qui fait à la R. F. l'honneur de la reconnaître, ayant fait à Séverine l'honneur de la recevoir, Séverine eut aussi une attaque d'«esprit nouveau», et elle parla de Léon XIII le roublard bien moins familièrement que du soleil ou de Jésus. Ses admirations littéraires, elles, sont irrespectueuses jusqu'à l'imitation. Elle a étudié les procédés de Vallès et de Hugo, et ses petites mains remuent, maladroites, ces instruments un peu gros et un peu lourds. Pourquoi, ayant une personnalité réelle, s'abaisse-t-elle à imiter? Pour une raison commerciale, la même qui lui fait exagérer ses sentiments afin qu'ils prêtent à des développements plus longs. Elle tient à vendre beaucoup de copie.
Dans _la Fronde_ du 27 décembre 1897, elle vante le sens du commerce chez les femmes. Elles «font admirablement le boniment». Les marchandes de camelotte «témoignent d'un flair très supérieur à celui du général Mercier. Car il ne s'agit pas de se méprendre, de s'exposer à la rebuffade: d'offrir l'actualité antisémite à un juif ni l'anticléricale à un dévot.» Elle loue chez autrui ses propres qualités: elle est la plus avisée des négociantes, et je ne connais point de journal bien payant auquel elle ne puisse fournir l'article approprié. A ce jeu, l'artiste, qui vaut uniquement par ce qu'il apporte de personnel, devient trop souvent un ouvrier adroit et indifférent, je ne sais quoi de souple et d'amorphe comme un cabotin ou un avocat. Dans le même article, elle remarque que «ces pauvres hommes ne sont pas de force». Ils lui «ont fait de la peine, avec leur franchise maladroite, hurluberlue, offrant sans discerner...» Elle conclut en un élan de pitié: «Quand on leur aura tout pris (décidément je ne suis qu'une girondine) il faudra, mes sœurs, tout de même faire quelque chose pour eux.»
J'ai grand'peur que la généreuse girondine ne fasse déjà trop de choses pour eux. Si elle gaspille son beau talent à de trop nombreux articles, c'est, sans doute, pour apporter plus d'argent à M. Georges de la Bruyère. Rochefort put même accuser sans invraisemblance la quêteuse du fameux «carnet» d'avoir fait longtemps le «boniment» de la charité pour ce pauvre unique. Je me détourne en hâte de ces questions insuffisamment littéraires.
A vendre tant de paroles, elle parle souvent sans avoir rien à dire, se fait des opinions par art, parce qu'une opinion en tant de lignes vaut, à tel journal, tant de francs. Elle se délaie en d'infinis bavardages. Comme elle ne peut être un frémissement continuel, de temps en temps elle pense. Ces jours-là, elle nous enseigne en trois colonnes que Séverine mourra comme les autres, ou elle fait un long éloge du bois en général et des sabots en particulier. Et elle abuse des plus ineptes procédés de développement. Deux surtout la séduisent et l'entraînent: l'énumération des parties et ce que j'appellerai l'exorde négatif. Pour nous apprendre la mort de je ne sais quel cardinal, elle nous affirme successivement que ses doigts ne remueront plus, que ses yeux ne verront plus, que ses lèvres ne parleront plus. Et vous supposez bien que chacune de ces vérités nouvelles fournit quelques lignes attendries. Très souvent son article commence par déclarer qu'elle ne parlera pas de ceci, ni de cela, ni de telle autre chose; avant d'arriver à son pauvre sujet insuffisant, elle en traite, sous prétexte de les écarter, trois ou quatre. Par exemple, la chronique s'intitule _la Grande Amie_. Séverine avertit d'abord: «Ce n'est pas la mer». Suit un éloge de la mer. Elle reprend: «Ce n'est pas la nue», et vante la nue. Elle poursuit: «Ce n'est pas la terre», et la terre reçoit les hommages auxquels elle a droit. Elle réitère: «Ce n'est pas la nature», et chante un hymne à la nature. Et elle recommence; «Ni l'infini des vagues, ni l'infini des cieux... ni... ni... Car... Mais...» Elle arrive enfin aux louanges banales de la mort.--Si elle veut s'attrister à l'Hôtel des Ventes, elle passe par le cimetière, par la Morgue, par l'hôpital, par la place de la Roquette, par l'amphithéâtre de dissection, endroits insuffisamment mélancoliques pour sa fantaisie de ce jour-là, arrive bien préparée au but de sa promenade. Il en est ainsi presque toutes les fois qu'elle n'a vraiment rien à dire. Par le développement négatif elle s'entraîne au bavardage direct. Il semble qu'elle recule devant le trou de sa pensée, prend du champ pour mieux sauter de l'autre côté de ce vide.
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Joseph de Nittis fut un peintre charmant. Nul ne connut Paris mieux que cet Italien et ne l'exprima avec un amour plus élégant. Son esprit était d'ailleurs piquant plutôt que vaste ou juste, et, lorsqu'il voulait peindre _les Ruines des Tuileries_, il lui arrivait de nous faire surtout connaître une marchande d'oranges. Sa veuve a écrit ses _Notes et Souvenirs_, traduisant en un français d'une simplicité aimable et souvent spirituelle ce qu'il lui dictait sans doute en un verveux patois napolitain. Il y a dans ce volume, qui n'est pas un livre, mais qui est bien mieux, non seulement des anecdotes amusantes, mais encore des histoires touchantes de vérité profonde. J'aime beaucoup, par exemple, cette naïve Raphaëla, fleur de jeunesse triomphante et éphémère, qui, dès vingt et un ans, «dans un joli rire cristallin, des larmes pourtant sur sa joue brune (soleil et pluie d'avril)» pleure sa beauté diminuée et, avec une coquetterie en deuil, se déclare «vieillotte». On trouve avec joie, dans ces pages, de la vie saisie en son mouvement, de la réalité capturée au passage et des âmes qui se livrent sans artifice.
Par malheur, avec quelques-uns de ces souvenirs frêles et délicats, Mme de Nittis a maçonné de lourds romans, laides maisons de rapport où on reconnaît difficilement les pierres du sanctuaire rustique qui, dans la campagne ensoleillée, nous sourit. La sacrilège est punie non seulement par le peu d'intérêt de ces besognes, mais encore par l'empâtement de son écriture si fine tout a l'heure, par de nombreuses incorrections: «Celles qu'ils ont épousées honnêtes filles et sont restées honnêtes femmes,» et par des incohérences où nous voyons un _fil à la patte_ qui «se martelait la cervelle en se demandant» je ne sais plus quoi.
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Sur Mme Edgar Quinet, prière de voir Barbey d'Aurevilly. Elle débuta dans les lettres par un _Journal du siège_, hymne en l'honneur d'Edgar dont Edgar écrivit l'ouverture. Depuis, elle a publié de vagues récits de voyages qui sont encore, de façon guère moins ronflante, «des tempêtes de mots sonores, prétentieux et vides». La veuve est restée, malgré un peu de sourdine endeuillée dans son ran-plan-plan, ce que fut le «bas-bleu conjugal»: «l'élève très réussie du professeur Quinet, le tambourin de ce tambour».
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J'ai indiqué dans un autre chapitre le bien que je pense des _Mémoires d'une Enfant_, de Mme Michelet. Et j'ai regretté que ce fruit du Quercy n'eût pas gardé sa saveur naturelle. Pourtant je n'ose guère reprocher à la femme de Michelet de n'avoir point su résister à l'imitation d'un si prestigieux et nerveux écrivain. Et nous lui devons quelque reconnaissance pour les nombreuses pages posthumes qu'elle a recueillies et éditées. Comment ne point la remercier de nous avoir introduits dans l'intimité d'une âme si noblement frissonnante? Mme Michelet promet pour bientôt un nouveau volume de lettres inédites de celui qui fut un homme autant qu'un écrivain: nous les attendons avec espérance.
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En dehors de son «journalisme pratique» de cuisinière, de femme de chambre, de modiste, de professeur de civilité puérile et honnête, Georges Régnal a écrit avec son mari des romans invraisemblables et invraisemblablement médiocres. Leur seul intérêt est de montrer deux intelligences d'hommes d'affaires qui essayent de parler passion et héroïsme et qui balbutient ridiculement ces langues étrangères. A ces anecdotes banales et bizarres, romanesques de tous les romanesques connus, je préfère une courte brochure: _Ce que doivent être nos filles_. Après une préface où Edouard Petit, universitaire, fait des grâces lourdes et prend pour de l'esprit un pédantisme qui s'efforce au sourire, Mme Régnal donne, en une langue malheureusement insuffisante, des conseils presque tous raisonnables et dont quelques-uns sont courageux.
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Ne pas confondre la Mme Caro qui est au coin du quai et la Mme Caro qui n'est pas au coin du quai.
L'une, dont le nom doit être précédé d'un grand P., a lu en bonne élève Alexandre Dumas fils. Elle répète ses leçons d'une voix sans éclat, ânonnante. Elle refit aux lecteurs de la _Revue des Deux Mondes_ le fameux cours de meurtre, et _Pas à pas_ les conduisit à tuer pour sauver l'honneur bourgeois, dieu digne de tous les sacrifices.
L'autre,--la vraie, la veuve du philosophe pour dames, la seule qui ait le droit de se prénommer E.,--exprime en langage de bon ton, avec les élégances convenues et convenables, des subtilités psychologiques joliment déduites plutôt qu'exactement observées. Elle est trop une _caroline_ pour n'être point optimiste inexorablement, et ses romans bêbêtes et délicats finissent toujours bien, en plein «ciel apothéotique de nos rêves» d'amour.
XI
QUELQUES PARASITES
Il y a deux sortes d'esprits parasites qui avouent: les cabotins et les professeurs.
La femme est plus intelligente que l'homme, plus apte à comprendre la pensée d'autrui, au moins dans son détail infini. Car l'effort de ramener la diversité à l'unité et les conséquences au principe; l'art de définir, l'art de découvrir le centre d'un être et ses limites; la création refaite par la synthèse est déjà œuvre virile. La femme n'a guère l'esprit critique; elle a, merveilleusement, l'intelligence cabotine.
Mais, si la cabotine, cette double réceptivité, essaye de produire, elle se manifeste prodigieusement pauvre, et banale, et impersonnelle. Les plus grands exploits de ce perroquet sont de répéter dans un ordre un peu différent les phrases qu'on lui apprit.
J'ai sous les yeux un acte de Sarah Bernhardt, _l'Aveu_. Si j'ai bien compris, le neveu du brave général a violé la femme du brave général. Un fils est né de cette brutalité. Le voici malade, entre la vie et la mort, le pauvre petit. Or le papa-cousin est docteur et, comme le brave général n'a confiance qu'en lui, malgré les répugnances de la mère, c'est lui qui soigne l'enfant. Il me semble que nous sommes en plein dans une de ces sottises laborieusement combinées qu'on décore du nom ambitieux de situations dramatiques. Une fois connues les données banales du banal problème, tous les Sarcey du monde vous indiqueront, suivant une méthode aussi infaillible que mécanique, les scènes à faire. Sarah les a faites et je ne m'attarderai pas à conter ces extravagances prévues.
Signalerai-je le romantisme naïf de la phrase. Le général, quand il sait tout, s'écrie en voyant pleurer sa femme, victime bien innocente pourtant, et qu'il devrait consoler: «Ah! pleurez, pleurez, vos larmes coulant jusque dans l'éternité ne pourront laver la plaie béante de mon cœur arraché. Pleurez et priez pour celui qui va mourir.»
Et la femme--sotte comme on doit l'être au théâtre pour amener dans ce qui sert d'esprit aux spectateurs de frissonnantes indécisions--prend le change.
«Oh!--crie-t-elle--vous voulez tuer mon enfant!»
Le brave général proteste, naturellement. Mais, pour faire durer un peu l'angoisse des imbéciles qui s'intéressent à cette histoire, il se fâche avant de protester. Il hurle, blessé à son amour invaincu:
«Le cri de la femelle pour son petit avant le cri de l'épouse!»
Et tous les Sarcey d'applaudir, sans même se demander en quoi la mère est plus femelle que l'épouse.
Autre sottise d'un genre spécial. Savez-vous comment l'époux apprend l'adultère? Oh! c'est bien simple: il entend un monologue très long et qui contient l'aveu.