Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains

Part 8

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Parmi les demoiselles de compagnie qui s'efforcent d'égayer nos jeunes filles en les moralisant, je crois apercevoir,--je n'affirme rien: le domino du pseudonyme pourrait me tromper,--plus de chaussettes-roses que de bas-bleus. Beaucoup de ces derniers ne s'enferment pas d'ailleurs en cette spécialité. Judith Gautier essaie de satisfaire alternativement diverses classes de lecteurs et Jean Bertheroy, au sortir d'un roman pornographique, s'applique parfois à tailler sans la salir une plume blanche. Parmi celles qui écrivent exclusivement ou surtout pour ingénues, les plus appréciées de leur public sont Jeanne Schultz, Jean de la Brète et cet Henry Bister (Mme V. Le Coz) qui s'est décidé à mettre son vrai nom sur son dernier livre. Dans toutes ces fadaises, ce qui m'a le moins ennuyé, c'est le _Sans mari_ de Mme Le Coz. Le sujet est aussi insuffisant que partout ailleurs: quelques vers de La Fontaine ont été dilués, suivant la méthode homéopathique, dans un tonneau d'encre. Mais les vingt premières pages sont d'un mouvement aisé et gentil, les vingt dernières disent avec une émotion contenue les chagrins et les aspirations de la vieille fille: le désespoir devant la fuite des jours vides, le besoin de plus en plus douloureux de se donner et de se dévouer. Le reste du livre est insignifiant; la forme même n'est soignée qu'au début et à la fin. Et je songe de quelque bizarre repas, ouvert, en guise d'apéritif, par un doigt de champagne, achevé par un demi-verre de bourgogne. Hélas! des hors-d'œuvre au dessert, on ne m'a donné que de l'eau. Tel est le régime auquel, depuis plusieurs mois, me condamnent les Amazones, que j'ai craint un instant d'être grisé par Mme Le Coz.

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Blanche Leschassier présente des jeunes filles raisonnables et dévouées et qui savent sacrifier leur amour au bonheur de leurs nièces, à des peintres timides qui taisent cinq ans la plus vive des passions et qui, si on remarque leur tristesse, se hâtent de «mettre sur le dos du temps et de la saison la véritable raison de leur mélancolie». Ces artistes se consolent un peu en rêvant de grands tableaux et en réalisant «d'autres compositions d'une moindre conséquence». Blanche Leschassier imite aussi les ingéniosités que Mme de Ségur adapta des romanciers érotiques du XVIIIe siècle et, parce que le _Sopha_ de Crébillon fils chuchota des perversités, elle fait conter de naïves histoires à une paire de chenêts.

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Les professeurs d'école normale sont hautainement ricaneurs et sottement anecdotiers, comme Pauline Kergomard, ou pédants et abstrus, comme Lydie Martial. Ces êtres, déplaisants quand ils gardent leur ton rogue, plus déplaisants lorsqu'ils sourient, m'arrêteront peu.

Je tiens seulement à signaler leur accord inquiétant sur le point capital de l'éducation féminine. Mme Kergomard, inspectrice des écoles, félicite le Gouvernement d'avoir beaucoup fait pour l'instruction des jeunes filles et le Conseil supérieur d'avoir «élaboré un programme unique pour les écoles des deux sexes». Lydie Martial dit: «Le plus grand tort, il y a vingt-cinq ans, a été de donner aux enfants et à la jeunesse des deux sexes les mêmes programmes scolaires». Je félicite également Mme Kergomard, qui loue en excelcellente fonctionnaire aussi plate qu'un homme, et Mme Lydie Martial qui critique en femme de bon sens.

Oserai-je pourtant reprocher à l'une et à l'autre la double naïveté de croire à l'influence heureuse d'un enseignement moral abstrait et de le demander à l'État. D'ailleurs je ne suis pas toujours certain d'attraper la pensée de ces dames; elles font facilement de la prose difficile:

«Et pendant que s'élucubrent ces controverses oiseuses et puériles, gigantesques «moi» de faux brillants, enchâssé de faux ors, dressés pour hypnotiser les snobs, l'esprit public s'égare, le mal persiste, augmente et s'amoncelle, jusqu'à former entre les individus mêmes une barrière énigmatique, presque aussi compliquée et inconnue qu'invincible et redoutable, une barrière contre laquelle se heurteront peut-être trop tard les efforts chimériques des lois et de la morale, et qui n'est autre que l'homme nouveau, celui dont la volonté de se rendre maître de son champ d'évolution n'a d'égale que la prétention de faire son ciel tout seul et d'édifier à sa guise son temple et son autel.»

Si on croyait que l'élégant René Maizeroy, ayant dessiné cette période, en a confié le peinturlurage au fougueux Jean Grave, on se tromperait. Je viens de copier une des phrases les plus courtes et les plus simples de Mme Lydie Martial.

X

FILLE, FEMME OU VEUVE

Le bas-bleu, singe de l'homme, traduit ordinairement en grimaces les physionomies qu'il vit de près. Une amazone est presque toujours expliquée quand on connaît l'écrivain qu'elle croit admirer et qu'elle méprise assez pour l'imiter.

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Barbey d'Aurevilly écarte du même dédain «dauphins» et «dauphines littéraires». L'homme a pourtant plus de forces de révolte. Le fameux esprit de contradiction ne fut jamais reproché aux femmes que par des autoritaires qui ne surent point se faire aimer; quand il n'est point rébellion d'esclave et manifestation haineuse, il porte uniquement sur des vétilles, n'exprime que mutinerie enfantine et jolie, besoin souriant de montrer qu'on est deux, imitation par jeu de la fermeté voisine sur qui on s'appuie d'ordinaire. Mais les profondes joies de la femme sont des joies de disciple: elles consistent à suivre, à obéir, à calquer, à s'efforcer d'être parfaite _comme_ le Dieu est parfait. Je crois pouvoir concilier, en les précisant, deux proverbes apparemment contradictoires. Le plus souvent, il convient de dire: «A père avare, fils prodigue» et: «Tel père, telle fille.» Vérifions sur des exemples.

Le père Dumas est un conteur merveilleusement fécond en balivernes sans prétention. Quoi de plus prétentieux que les balivernes du fils? Alexandre II a la grande qualité paternelle, la verve, et rien de plus, mais il l'emploie tout autrement: le père fut un joyeux amuseur; lui s'efforce d'être un moraliste sévère. C'est parce que le premier fut toute sa vie un grand enfant insouciant que l'autre tendit toujours à la pensée rigidement virile. Sans doute, il resta au fond quelqu'un qui s'amuse, mais la morale l'intéressa plus que les extériorités de l'histoire, et au lieu d'enfiler des anecdotes, il jongla, adroit et grave, un peu soucieux parce que ça peut tomber, avec des doctrines fragiles et des thèses cassantes.--Les différences entre les deux Daudet sont plus naturelles. _Le Petit Chose_ parvint à l'harmonie souvent puissante par les chemins de la grâce et de l'attendrissement; Léon Daudet, à travers de superbes et chaotiques violences, arrive enfin aux larges harmonies, d'où les grâces ne seront pas toujours exclues. Mais,--si divergents que soient les gestes de son titanique esprit créateur et ceux de la souriante intelligence qui observa tant de détails et les ordonna en chefs-d'œuvre lumineux,--il souffre d'apercevoir telles ressemblances profondes ou subtiles. Tout le long d'_Hœrès_, souvent aussi en de soudaines phrases des livres postérieurs, on sent l'angoisse de la lutte contre l'hérédité et l'on assiste aux merveilleuses et pénibles victoires de l'individu qui se dégage.

Les lettres féminines ne nous offriront point de tels spectacles: la fille à Guizot est un Guizot beaucoup plus petit, mais non pas même plus souriant; la fille à Gautier colorie de nuances trop tendres du Gautier moins nettement dessiné; les petits bras de Mlle Judith Cladel s'appliquent à forger du Léon Cladel.

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Madame de Witt, née Guizot, a, apparemment, autant d'activité que son père: ses œuvres complètes, meuble encombrant, comprennent plus de cent volumes de formats très divers. Mais la besogne est tout extérieure et la compilation de cette bibliothèque n'a pas coûté de grands efforts intellectuels. Guizot a légué uniquement à Mme de Witt son génie d'éditeur. Elle n'a pas besoin de donner beaucoup de son âme et de son esprit, puisqu'elle sait l'art de vendre l'esprit et l'âme d'autrui. Elle est de ces arrangeurs qui grouillent dans le folk-lore et pullulent sur l'histoire. Quand elle s'applique, elle écrit un peu comme l'illustre doctrinaire, avec des solennités lentes et protestantes. Mais on ne retrouve chez elle ni la noblesse d'une pensée personnelle, ni ce qu'il y a parfois de vivant aux mouvements du Nîmois qui se contient. D'ailleurs elle s'applique rarement. D'ordinaire, elle écrit comme parlent les gens qui parlent mal, sans simplicité et sans puissance, parfois corrects pour la grammaire, toujours incorrects devant la logique. Pensées et images,--car Mme de Witt ne recule jamais devant les rides d'une vieille métaphore,--se suivent avec incohérence. Je n'ai pas trouvé chez elle le fameux «char de l'Etat qui navigue sur un volcan»; il s'en faut même de beaucoup, il s'en faut du volcan tout entier, car la tête de Mme de Witt, assurément, n'a rien de volcanique. Lorsque Casimir Perier, premier de la dynastie, «avait pris _les rênes_ de l'Etat, il avait été soutenu à la Chambre par M. Guizot et par ses amis sans que ceux-ci eussent pris aucune part aux affaires. La mort du grand homme de gouvernement qui avait dirigé _le vaisseau_ d'une main si ferme, le laissait violemment battu par les flots».

Malgré l'insuffisance de la metteuse en œuvre, les livres de Mme de Witt ne sont pas toujours ennuyeux. Il y a trop de choses qui ne sont point d'elle: elle ne réussit pas à tout gâter. Voici un détail qui me paraît intéressant.

En 1839, elle n'est encore qu'une petite fille, et une curieuse lettre paternelle lui reproche de négliger la ponctuation: «Toute ponctuation, virgule ou autre, marque un repos de l'esprit, un temps d'arrêt plus ou moins long, une idée qui est finie ou suspendue, et qu'on sépare par un signe de celle qui suit. Tu supprimes ces repos, ces intervalles; tu écris comme l'eau coule, comme la flèche vole. Cela ne vaut rien, car les idées qu'on exprime, les choses dont on parle dans une lettre ne sont pas toutes absolument semblables et toutes intimement liées les unes aux autres. Il y a entre les idées des différences, des distances inégales, mais réelles, et ce sont précisément ces distances, ces différences entre les idées que la ponctuation et les divers signes de la ponctuation ont pour objet de marquer. Tu fais donc, en les supprimant, une chose absurde; tu supprimes la différence, la distance naturelle qu'il y a entre les idées et les choses... Le défaut de ponctuation répand sur tout ce que tu dis une certaine uniformité menteuse, et enlève aux choses dont tu parles leur vraie physionomie, leur vraie place, en les présentant toutes d'un trait et comme parfaitement pareilles et contiguës!» Mais, quelques jours après, le pauvre père se plaint et se récrie: «Je t'en prie, ne me jette pas à la tête tant de virgules. Tu m'en accables comme les Romains accablèrent cette pauvre Tatia de leurs boucliers.»

Je possède un seul autographe de Mme de Witt, douze lignes datées de 1897: les virgules les plus nécessaires y sont absentes. Dans ses livres, elle manque seulement, comme beaucoup d'autres femmes, à ce que j'appellerais volontiers la ponctuation supérieure. Elle ignore «la distance naturelle qu'il y a entre les idées». Mais, en bonne écolière et qui veut éviter les reproches, elle met de la distance, ici, là, n'importe où, à intervalles à peu près réguliers. Elle va à la ligne au petit bonheur, hache les développements les plus suivis, rapproche les choses les plus opposées. Le directeur d'une grande imprimerie me dit à ce sujet: «Mais presque toutes les femmes en sont là. Beaucoup même écrivent un livre tout d'une venue, sans alinéas, sans blancs, sans divisions d'aucune sorte. Quand leur pâte plate est achevée, elles la coupent, comme de la galette, en morceaux sensiblement égaux. Et quelques-unes reculent devant cette peine, abandonnent ce soin au typographe et au metteur en pages.»

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Judith Cladel essaye les tours de force de Léon Cladel. Parfois elle réussit une image nette et brutale: «Une jeune fille qui a juré d'empêcher les gens de s'aimer parce que sa mère fut une sainte malheureuse, indignement sacrifiée par un égoïste, est un oiseau qui voudrait retenir de ses ailes étendues le torrent au fond duquel tombèrent son nid et sa couvée.» Le plus souvent, on sourit à voir ses puériles idées courir par les sentiers de montagne que fraya son père, ridiculement petites et prétentieuses entre l'énormité abrupte des rocs. On s'amuse à l'écouter gazouiller les grondements de tonnerre et les fracas d'avalanche que sa voix croit pouvoir répéter parce qu'ils sont familiers à son oreille. Voyez de quel geste mou elle manie la grande phrase rugueuse du romancier épique. «Quelle glorieuse coïncidence pour cette Scandinavie, marge extrême de l'Europe vers le septentrion et les boréalités, que de pouvoir ainsi _se_ (?) montrer au monde, pareils à des géants se dressant sur ses monts glaciaires dans l'horizon de ses mers aux vaisseaux rares, de ses flots tourmentés, léchant les blessures sans nombre en lesquelles ils ont déchiré et déchiqueté ses côtes, comme fait un chien des blessures ouvertes par ses dents, ces deux personnalités colossales résumant en un couple de super-hommes d'une part l'Action dans la vie cérébrale, d'autre part l'Action dans la vie physique!» Elle continue, grandiloquente et naïve, le jeu du parallèle, et elle remplit ses deux colonnes de bavardages lyriques sur Ibsen et Nansen: «Leur couple grandiose et jumeau, sorti de la même terre, des mêmes mœurs suscitant dans leurs âmes énergiques et opiniâtres les mêmes projets (?) et les mêmes volontés, _ont_ mené l'un à travers les banquises polaires, l'autre à travers les banquises cérébrales...» Le verbe n'a pas de sujet; mais la phrase ne cesse pas pour si peu de nous heurter à des banquises diverses.

Les hyperboles de sa rhétorique admirative ne se haussent pas toujours autour de héros aussi réellement admirables que Nansen et Ibsen. Elles s'émeuvent, éplorées, quand Sarah Bernhardt, la triomphante cabotine dont tous nos imbéciles chantent le génie, est «un moment interrompue dans sa trajectoire de grande étoile artistique, par la maladie soudaine et cruelle». Et Judith Cladel vante comme des exploits les applaudissements des snobs heureux de retrouver leur amuseuse. Car ils disent, ces héroïques applaudissements, «que la France aime à acclamer d'incontestables gloires dont l'éclat dissimule la rareté, aux époques où son prestige de première nation du monde subit quelques défaillances». Sarah nous consolant de toutes nos hontes politiques et de toutes nos pauvretés littéraires!... Et pourquoi pas? Nous ne savions point tout ce qu'est cette grande Sarah. Mlle Cladel, heureusement, nous instruit, et désormais nous contemplerons en la directrice de la Renaissance, la «haute et insubmersible figure du _devenir_ de la nation».

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Mme Judith Gautier, qui fut quelque temps Mme Catulle Mendès, tient de son père une imagination riche, facile, amoureuse, des _Fleurs d'Orient_. Heureusement elle n'avait point hérité de Théo le goût du paradoxe et l'outrance romantique, sans quoi elle se fût laissée entraîner à toutes les folies, au moins littéraires, par la fougue capricante de son ex-mari. Sa prose est restée louable de simplicité et d'ordonnance calme. Elle est _une_ Gautier, je veux dire un Gautier sage, un peu intimidé et qui n'a plus assez de relief. Ce ruisselet a les allures tranquilles qui font la noble beauté de certains fleuves. Sa lenteur limpide est agréable, comparée aux violences torrentueuses de Mendès le fangeux. Mais elle donne la nostalgie de Théophile Gautier, adorable rivière à la fois claire et clapotante, au mouvement nombreux et sinuant et qui reflète tant de nuages chimériques comme des rêves, tant de paysages précis, tant de frémissements d'ombre et tant de rayons.

J'ai d'autres regrets. Judith Gautier invite quelquefois son talent gentiment chuchoteur à clamer sur les planches. Et ses mains de femme, propres aux petits travaux délicats, se sont souvent efforcées à nouer ces grosses gerbes difficiles, faites de fleurs et d'épines, qu'on appelle des romans historiques. Elle est adroite et ne se pique guère les doigts. Mais elle n'a pas assez de force, et le lien trop lâche laisse s'éparpiller à chaque mouvement corolles et branches méchantes. Quelques fleurs sont à ramasser pour leur parfum discret et leur aimable coloris.

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Marie-Louise Néron, femme d'un certain Jean-Bernard, demanda à quelques hommes connus, quelle femme des temps passés doit servir de modèle aux femmes d'aujourd'hui. Plusieurs lui conseillèrent sans rire d'imiter Jeanne d'Arc. Mais elle trouve plus facile de pasticher son mari, romancier inepte qui essaye de faire du Cladel, ramasseur de bouts d'anecdotes, plat conférencier qui trouve du génie à la moindre amazone et enseigne aux dames du monde à faire des bonnets de coton avec leurs bas hors d'usage,--jadis le plus parfait imbécile du monde politique, aujourd'hui le plus parfait imbécile du journalisme. Et il y a des jours, vraiment, où elle parvient à être aussi bête que lui. Du reste, c'est peut-être lui qui la supplée ces jours-là, car, sous divers pseudonymes, cette reporter représente souvent la _Fronde_ en beaucoup d'endroits à la fois.

Elle a publié une des nombreuses éditions du roman où les amoureux ne peuvent s'épouser parce qu'ils sont frère et sœur; où ils s'épousent tout de même, parce qu'on apprend à la fin qu'il y a eu substitution d'état civil et que le frère n'est pas du tout le frère de sa sœur. Un mot cueilli dans ce livre suffirait à faire juger la puissance intellectuelle et la force d'attention de Marie-Louise Néron. Le meurtrier de Jérôme Brassiac, longtemps triomphant, est enfin puni. Et l'auteur, sans doute étourdi de joie, de confondre assassin et victime et de s'écrier: «_Le crime de Jérôme Brassiac_ était expié.»

A la _Fronde_, elle fait de tout. Elle fait de la critique et elle appelle maître «le sympathique auteur du livret des _Cloches de Corneville_, M. Ch. Gabet». Elle fait de l'histoire et nous conte des événements bien extraordinaires. Voici, en exemple, quelques lignes découpées d'un de ses articles du 10 mars 1898:

«Louis XVIII ne conserva pas son fauteuil à Regnault et lui substitua le mathématicien Laplace, élu le même jour que le journaliste Auger.

«Un académicien refusait de donner sa voix à ce choix imposé et votait pour Molière, ce qui faisait dire à _Jean-Jacques Rousseau_:

«Jusqu'à ce jour on remplaçait les morts par les vivants; l'occasion se présente de remplacer les vivants par les morts.»

Même quand ce qu'elle veut dire est raisonnable, ce qu'elle dit reste bien bizarre. Elle nous raconte que certaines gens ont peur d'être enterrés vivants... après leur mort. Je cite encore la date. Il faut que chacun puisse vérifier des sottises trop invraisemblables. Dans la _Fronde_ du 17 avril 1898, vous lirez cette phrase: «Si vous parlez avec des étrangers de marque, de passage chez nous, ils vous diront qu'une de leurs craintes est de mourir, naturellement, mais enterré, de mourir en France, où on a des chances pour être vivant.» Plutôt que de signaler les diverses beautés de ces lignes, j'en copie d'autres dans le numéro du 14 avril 1898. Mme Jean-Bernard, grâce à la merveilleuse précision de sa langue, réussit cette fois à calomnier M. de la Palice. Elle déclare gravement: «Comme toutes les médailles, les sous ont _deux revers_. M. de La Palice sait ça.» Et elle continue: «Sur le _premier verso_...» Mais en voilà assez.

J'aurais eu l'indulgence de dédaigner le couple Jean-Bernard, s'il se contentait de gagner quelque argent à mettre des inepties en mauvais français. Mais il aspire à la gloire littéraire. Il essaya de fonder une académie féminine et s'inscrivit lui-même, parmi les quarante, sous son principal pseudonyme: Marie-Louise Néron. Cette présomption me l'a prouvé: il y a aussi des fœtus qu'il faut qu'on tue.

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Georges Renard est un normalien révolté et excommunié. L'homme qui accepta trop longtemps une orthodoxie ne s'affranchit jamais complètement: il peut devenir un hérétique, non un penseur libre. Il a acquis le besoin de marcher et de penser en bande, est devenu incapable de l'orgueil d'être seul, il changera de parti, ne se résignera jamais à être lui-même. Il faut qu'il appartienne à une armée, qu'il combatte à un rang, qui peut devenir le premier, qui reste toujours un rang. S'il a une âme généreuse, il choisit le groupe d'où il lui semble qu'on voit le plus de vérité; il n'ose pas aller droit aux lueurs en une vaillante recherche solitaire. Georges Renard fut un philosophe universitaire, assez courageux pour repousser les solutions de l'école, pas assez pour remarquer la niaiserie des questions posées. Puis il quitta le groupe où il contredisait, se rapprocha d'autres pédants avec lesquels il serait d'accord. Il est devenu le critique littéraire du parti socialiste: depuis quelques années, il étudie les idées et les œuvres à la lumière du flambeau Benoît Malon.

Ces hérétiques propagandistes peuvent valoir par la fougue éloquente ou par le sarcasme sec et tranchant. Ce dernier mérite fut celui de Georges Renard avant que la Suisse l'alourdît. Depuis il est surtout un logicien dangereux, grand découvreur de contradictions dans les paroles des adversaires.

Ces apôtres qui ont le besoin de penser avec d'autres et d'augmenter le nombre de ceux qui pensent avec eux ont grand'peur de la solitude intellectuelle: ils sont tout à fait incapables de l'œuvre d'art, expression sincère d'une âme un peu différente des autres.--Georges Renard se doute si peu des conditions d'éclosion de l'œuvre d'art que, lui qui fabrique seul ses raisonnements, il demande pour ses imaginations le secours de madame. Tels de laborieux vaudevillistes, ils se mettent à deux pour inventer. On est étonné du rachitisme des enfants que produit ce bon ménage d'imaginations sages.

En dehors de ces collaborations, Mme Georges Renard a écrit quelques chroniques à la _Fronde_. Elle y loue la montagne, l'étudiant suisse, la jeune fille protestante. Ça n'est ni mieux ni plus mal qu'autre chose. C'est estimable et insupportable de sens commun, vraiment trop commun. Oh! la raideur longue d'une Sarcey calviniste!..

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Mme Hector Malot est une adoratrice du veau d'or, mais qui l'exige massif. A peine dans le temple, elle vient à l'idole, la soupèse de ses bras émus mais vaillants. Si elle parvient à soulever le dieu, elle a une moue désappointée. Couvrant son dédain d'un air d'héroïsme, elle proclame: «Je t'aime, malgré ta pauvreté», puis se détourne, rapide, vers le plus prochain sanctuaire. Quand l'animal résiste d'un poids vainqueur et immobile, elle s'effare en une joie religieuse, se prosterne sur toutes les faces, le supplie de renoncer aux grâces trop frêles de l'enfance, de prendre la taille et les forces irrésistibles du taureau. Dans une hystérie éblouie, elle se roule sur le sol, doublement heureuse, à la fois Danaé et Pasiphaé. Souvent aussi, depuis que l'intelligence de son Hector vaincue par cet Achille qui s'appelle le temps, est étendue improductive, Marthe le remplace derrière le veau d'or. Dès que l'idole relève la queue, la prêtresse tend au bon crottin métallique des mains frémissantes et, les yeux braqués sur la promesse qui s'entr'ouvre, elle répète l'oraison jaculatoire de l'abbé Albéroni devant le derrière de Vendôme, qui devait être pour lui le derrière de la fortune: _O culo di angelo!_