Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains
Part 7
Camille Pert fait de la tapisserie à l'aiguille. Elle se procure le canevas chez n'importe quel fournisseur et le couvre patiemment de points psychologiques et gris. Seulement, tout à la fin, elle dessine une flaque rouge. Elle a trouvé le sujet du _Frère_ chez l'un ou l'autre de nos innombrables marchands d'incestes, a chipé l'idée et le titre de _la Camarade_ à je ne sais quel vaudevilliste, et ses _Florifères_ sont une édition revue et pédantisée des _Mères stériles_ d'Henry de Fleurigny. Ses personnages masculins sont bien étranges. Un jeune médecin, repoussé par une femme, se venge comme une cuisinière renvoyée. Le mari de la camarade est ce qu'on peut imaginer de plus invraisemblable. Camille Pert a voulu faire un être médiocre et quelconque, et elle l'a affligé d'une manie raisonnante et systématique qui serait possible chez un imbécile, chez un fou ou chez un penseur. Supposez que Molière, aussi bête que Coquelin, ait voulu son Arnolphe tragique. Le bourgeois à la fois plat et paradoxal de Camille Pert pouvait être amusant, si l'inconsciente avait senti ce que sa création a de caricatural et n'avait pas prétendu nous donner de l'observation impartiale et de la vérité moyenne. Ce mari adresse, en effet, à sa pauvre petite femme, des reproches bien risibles: il a fait un mariage d'inclination, mais il est furieux d'aimer plus qu'il ne se le proposa, et il ne pardonne point des joies trop grandes, en dehors de son programme. Le traître du même livre,--car, lorsque Camille Pert a ses trois cents pages de psychologie, un traître vient toujours dénouer l'histoire, d'un brusque geste mélodramatique,--est encore assez extraordinaire. C'est un homme à bonnes fortunes, mais un don Juan bourgeois et prudent qui ne prendra jamais la femme d'un ami, «car il n'y a pas de sensation d'amour qui vaille la somme d'ennuis qui pourrait en résulter». Il a rencontré une seule fois l'amant de la camarade et il s'est irrité contre le timide gaffeur, comme un joueur habile qui voit un novice faire des fautes. Et, parce que l'esthétique de Camille Pert exige une éclaboussure de sang sur le mot «fin», voici que ce mondain souriant, superficiel et égoïste, agit comme un jaloux sauvage et, oubliant «la somme d'ennuis qui pourrait résulter» d'un meurtre, tue l'amant d'une femme qu'il n'aime point et dont il ne voulut point.
L'écriture de Camille Pert est aussi personnelle que ses sujets. Il y a, naturellement, dans ses minutieuses psychologies, beaucoup d'inconscientes parodies de Bourget. Parfois elle s'élance à de gros lyrismes lourds: on sent qu'elle vient de s'entraîner en lisant quelques pages de Zola. Un de ses personnages revient-il sur son passé, les innombrables: «Et c'était... et c'était... à présent c'était... c'était maintenant», trahissent encore le décalque du procédé naturaliste. Le plus souvent, ses phrases sans couleur, hachées de points de suspension, rampent aussi invertébrées qu'une tirade de Sardou, vraiment dignes de l'approbation de Francisque Sarcey.
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Payées à la ligne, les ouvrières en feuilleton noircissent beaucoup de lignes.
Mme Gouraud, née en 1854, m'écrivait à la fin de 1897: «J'ai commencé à écrire à 14 ans, et depuis j'ai donné trois cents nouvelles variant de 100 à 3 000 lignes... Mes feuilletons, longs de 12 000 a 30 000 lignes... Celui que j'ai en cours en ce moment dans _la France_ a 25 000 lignes. Il s'intitule _Cœur de France_, est patriotique, dialogué, très dramatique; il est signé Perrot d'Ablancourt, nom de mon aïeul maternel. J'ai sous presse _Dieu et Patrie_, volume illustré de 15 000 lignes grand format, et aussi _Cœurs vaillants_, volume illustré de 12 000 lignes. Je travaille à un grand roman qui m'a été demandé par un journal de Paris, _Sans Patrie_; il aura 20 000 lignes.» Et elle a publié des contes, des légendes, et beaucoup d'autres romans très longs. «Celui que je préfère et que je trouve le mieux est: _Cœur de France_, histoire d'une française mariée avant la guerre à un général allemand.»
Effrayé de cet inventaire, je n'ai examiné aucun des articles fournis par la maison Gouraud.
Pourtant j'ai repris un peu courage et j'ai lu quelques feuilletons écrits par des femmes. Voici la recette la plus communément suivie pour la confection de ce plat populaire:
Prenez un secret que vous découpez en cinq tranches aussi égales que possible. Entourez-le de quinze personnes intéressées à le connaître et de cinq personnes intéressées à le cacher: femme de la victime, femme du meurtrier; les trois filles de la victime et les trois garçons du meurtrier (ces jeunes gens s'aiment beaucoup, naturellement); les deux fils de la victime et les deux filles du meurtrier (ces jeunes gens ne s'aiment pas moins que les premiers). Vous pouvez ajouter des oncles et des tantes et faire aimer chacun de nos dix jeunes gens par quelqu'un qu'il repousse. Parmi les dix dédaignés il sera élégant d'en faire cinq très blonds, très naïvement bons et dévoués, cinq très bruns, et dont la méchanceté s'irrite d'un refus. Vous pouvez d'ailleurs faire autant de cordons de petites bêtes amoureuses que vous voudrez. Mais vingt intéressés autour de cinq grosses tranches de secret suffisent à constituer un plat présentable. Vous rapprochez successivement chacun des vingt intéressés de chacune des cinq tranches, ce qui vous procure cent dialogues. Vous les en éloignez ensuite par cent autres dialogues, et le rapprochement définitif vous donne votre troisième cent: 300 dialogues × 100 lignes × 0 fr. 50 = 15 000 francs, auxquels il convient d'ajouter une somme égale comme prix de la sauce de récits et de réflexions.
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Madame Emma de Roussen signait jadis Pierre Ninous. Après un procès qui fit quelque bruit, elle devint Paul d'Aigremont. Elle m'écrit de nobles paroles: «J'ai entrepris de relever le roman populaire, de diminuer les crimes, les cambrioleurs et autres choses si pernicieuses qui souvent servent d'exemples.»
J'ai lu d'elle quatre volumes où je n'ai pas trouvé en effet la chose pernicieuse dénommée cambrioleur. Mais j'ai eu le chagrin d'y rencontrer des tas d'incestes, des monceaux de documents vendus à l'ennemi, des fleuves de poison bus par des troupeaux de victimes, assez de testaments supposés pour remplir une étude de notaire, un lot de faux en écritures publiques ou privées suffisant pour occuper dix années de Couard, Belhomme et Bertillon. Et des êtres aussi raisonnables que vous et moi étaient enfermés en des asiles d'aliénés, pour que de vils gredins pussent jouir de leur fortune ou leur enlever leur fiancée. Et les braves gens des mêmes livres mentaient tous les jours et tuaient toutes les semaines.
L'œuvre maîtresse de Paul d'Aigremont s'appelle _Monté-Léone_. Comme le titre l'avoue naïvement, c'est un démarquage de _Monte-Cristo_. Quelques incidents empruntés aux _Mystères de Paris_ et au _Juif-Errant_ viennent corser un peu l'intrigue trop simple du père Dumas.
L'écriture de Paul d'Aigremont est précise comme celle de Jean Laurenty dite Bouche-de-Colibri: «Dieu me _rédimerait_ de mon courage.» Le contexte m'informe que rédimer signifie ici récompenser. Le pléonasme fleurit dans ses jardins comme dans ceux de Cécile Cassot: «Il le ferait certainement à coup sûr.» Parfois il se mêle d'étourderie et donne d'assez joli galimatias: «Autant vaut mieux ne pas l'entreprendre.» Un avocat d'une éloquence géniale vante un viel «très grand, encore plus vaste.» C'est aussi dans un feuilleton de Mme de Roussen que Vadius a relevé cette phrase admirable: «La mort de votre femme, c'est-à-dire un fait semblable, a provoqué des causes identiques.» Quand les revendications du féminisme auront triomphé, j'espère que Paul d'Aigremont fera un excellent député. Nul ne réussira mieux à envelopper une injure d'élégance parlementaire. Jamais elle n'appellera vache une femme, fût-elle d'un pays d'élevage. Elle est trop polie, et ça ferait trop peu de lignes. Mais elle lui attribuera «le vague aspect de ces ruminants qui, dans les herbages de la Normandie, son pays natal, avalent des plantes odorantes, pour donner après le plus riche et le plus crémeux des laits.»
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J'ai lu de Georges Maldague: _Rose sauvage_, _Tue-les_ et _Mam'zelle Trottin_. _Mam'zelle Trottin_ et _Rose sauvage_ ont le même centre. Les fils d'un forçat ignorent leur état civil. Ils aiment, veulent se marier, et la maman est très embêtée de chaque morceau de vérité qu'on lui arrache.--Georges Maldague est surtout fière d'avoir écrit _Tue-les_. Ceci, c'est le roman populaire à thèse. Il ne faut pas tuer votre femme, même si vous êtes sûr qu'elle vous trompe; parce que, même quand on est sûr, il arrive que ça n'est pas vrai. Georges Maldague a une manière de talent: elle délaie ses vaudevilles tragiques en une langue fade, mais correcte, supérieure à celle de tels «artistes» de l'un et de l'autre sexe. Il lui arrive même de montrer quelque prétention et de caresser d'une périphrase les chats, gracieux «mammifères ronronnants.» Car Georges Maldague est une savante. Elle aime les curiosités médicales. Elle tire bon parti des paralysies, des amnésies et des catalepsies. Je la définirais volontiers un Jules Claretie moins veinard et livré par le hasard à un public censé inférieur. J'estime également cette brave servante d'auberge et ce garçon bien stylé de restaurant chic.
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On me signale encore beaucoup de femmes employées dans le feuilleton. Un cas me semble intéressant, celui de Charles de Vitis, lauréat du _Petit Journal_ pour le _Roman de l'ouvrière_. On m'affirme que ce pseudonyme pédant et bachique désigne un monstre étrange, composé de cinq femmes secrétaires et d'un prêtre directeur. Je n'ai examiné aucune grappe produite par la souche à cinq sarments. Mais j'ai voulu la désigner à l'Académie. S'il est bon que M. Hanotaux, singe politique de Richelieu, couche quai d'Orsay, il y aurait injustice à ne pas offrir un fauteuil sous la coupole à l'abbé Vigneron, successeur du Richelieu littéraire, fabrique de romans, comme le cardinal fut une fabrique de tragédies.
IX
EN ENFANCE
Plus encore que l'instituteur, l'institutrice est persuadée de sa supériorité intellectuelle et de l'importance incomparable de sa mission. Pourtant elle apparaît moins grotesque. Elle joue, en somme, un rôle féminin en continuant la maman. De même, lorsqu'elles écrivent pour enfants, les femmes se montrent parfois un peu moins ineptes et un peu moins gauches que les hommes.
Je pense beaucoup de mal de l'éducation moderne et de toute éducation prolongée. L'école ne peut exister que par la docilité, la crédulité et l'esprit d'imitation de l'élève. Il est abominable de nous enfermer trop longtemps dans ces mérites enfantins, de construire avec les vertus d'un âge les vices d'une existence, de nous «instruire dans l'ignorance» de la vie et de nous condamner à «vieillir dans une longue enfance». La science des classes est nécessairement une science morte, qui empoisonne esprit d'examen et originalité. L'éducation ne peut que briser le caractère ou le ployer à des hypocrisies que secoueront brutalement de prochaines révoltes.
Quel que soit l'orgueil de nos pédagogues, lequel oserait se dire supérieur à Bossuet, à Fénelon, ou même à Sénèque et Burrhus? Le premier ne put rien faire de son élève; le second abrutit le sien, et, sans la contrainte des «cinq ans de vertu», Néron fût devenu un moins cruel comédien. Il y a, en effet, trois sortes d'éducation: la bonne, celle qui ne réussit pas du tout, qui se contente de faire perdre du temps; la médiocre, qui apaise le présent et exaspère l'avenir; la mauvaise, qui réussit tout à fait et qui est une voleuse d'énergie.
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Parmi les bas-bleus éducateurs, les uns s'adressent aux petits enfants, d'autres aux jeunes filles, d'autres enfin au public adulte et en particulier au public enseignant. On peut donc les distinguer en institutrices, demoiselles de compagnie et professeurs d'école normale.
Les institutrices sont innombrables. Voulez-vous une abondante salade de noms et de pseudonymes? Mme Leroy-Allais, veuve du colonel Leroy-Ramollot, sœur de l'imbécile Alphonse des «Œuvres anthumes»; mesdames Noémi Balleyguier, Chéron de la Bruyère, Julie de Monceau, de Sobol, de Bellaigue, Colomb, de Bovet, de Paloff, de Witt (née Guizot), Th. Vernes (née de Witt), de Bosguérard; Mlles Leconte, Jeanne de Coulomb; tante Jane, tante Rosalie, Bruno, Eudoxie Dupuis, Mélanie Talandier, Marthe Bertin; Amélie Amestoy, Marguerite Levray, vicomtesse de Pitray, Mme Bellier, Mme Mesureur qui, sous le pseudonyme d'Amélie Dewailly, s'adresse à nos enfants, comme François Coppée s'adresse à nous. Je m'arrête, découragé, au tiers de ma liste qui, encore, doit être ridiculement incomplète. Et quelques-unes de ces vaillantes ont publié quarante, soixante, jusqu'à cent volumes. Ce dernier cas est celui de Mme de Witt, qui travaille aussi, il est vrai, pour grandes personnes, et que nous aurons le plaisir de retrouver.
Bien entendu, je n'ai pas lu tout ce fatras. Je me suis déclaré satisfait après cinq volumes de Mme O. Gevin-Cassal, quatre volumes de Mme Constant Améro, un volume d'Adriana Piazzi et un de Mme Berthe Flammarion. Une vingtaine d'autres volumes sont là devant moi qui m'adressent des reproches et des prières: je me suis contenté d'en couper les pages et de parcourir trois lignes çà et là, pour me rendre un compte plus exact des modes générales.
De mes recherches, insuffisantes peut-être,--mais qui aura le courage de faire mieux?--je rapporte trois remarques principales:
1º La vogue est encore aux Alsaciens-Lorrains et, dans presque tous les récits de longue haleine, la guerre de 1870 fait un premier ou un dernier chapitre agréable. Ces dames lisent utilement Erckmann-Chatrian. On trouve dans Berthe Flammarion un «docteur Mathéus» qui est «bon» au lieu d'être «illustre», et _Fille de Lorraine_, de Mme Améro, est une puérilisation des _Rantzau_.
2º Ces dames ont, naturellement, de l'esprit à revendre, et nous le font bien voir. Tout en amusant nos enfants, elles préparent un public aux futurs vaudevillistes. La vocation du Gandillot et du Valabrègue qui menacent nos fils sortira sans doute d'un de ces livres d'aspect pacifique. Elles ont surtout l'esprit,--bien féminin peut-être,--de mal entendre ce qu'on dit. Elles prêtent à leurs personnages cette demi-surdité créatrice d'amusants quiproquos. Dans Mme Flammarion, on demande à une paysanne qui vit atterrir un ballon ce que sont devenus les aéronautes. Elle répond: «Les _aromates_, qué que c'est que çà?»L'auteur est si heureux de cette plaisanterie qu'il essaie de la renouveler vingt pages plus loin. Dans Mme O. Gevin-Cassal, un employé de chemin de fer vient d'annoncer la station Vanves-Malakoff. «Nini ouvrait des yeux tout ronds, car elle avait compris _Œuf-à-la-coque_.»
3º Il y a deux histoires: l'histoire de la petite fille méchante que le malheur convertit; l'histoire de l'enfant bien sage et débrouillard qui tire ses parents d'embarras innombrables et arrive à la fortune. Mais, en revanche, il n'y a qu'un idéal, le million; qu'une récompense, le gain du million; qu'une punition grave, la perte du million.
Quel parti chaque institutrice tire-t-elle de ces éléments invariables?
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Mme O. Gevin-Cassal écrit avec une abondance facile. Il ne lui manque ni les banales élégances, ni l'émotion larmoyante. Elle sait l'art de délayer en trois cents pages les aventures et les mésaventures de la petite fille méchante dont l'infortune fait une perfection et une institutrice en attendant le mariage riche qui la récompensera. Outre le respect de l'argent, elle enseigne l'amour filial, le patriotisme, la docilité surtout, et que railler est bien vilain. Son plus gros livre, _Histoire d'un petit exilé_, constitue, m'écrit-elle, «le tome I de ses mémoires» et, perdus en une diffusion endormeuse, pouvait présenter quelques détails intéressants et réveilleurs. Malheureusement le bas-bleu a déguisé en petit garçon la petite fille qu'elle fut: grâce à cet absurde démarquage, les événements vrais deviennent plus faux que les autres, et les sentiments éprouvés sont les moins vraisemblables. En dehors de sa littérature enfantine, Mme Gevin-Cassal a publié des _Souvenirs du Sundgau_, où quelques renseignements sur les mœurs populaires de la haute Alsace font pardonner des nouvelles lentes et ennuyeuses. Cette institutrice (je parle du métier littéraire et néglige les biberons qu'on peut inspecter entre temps), emploie le plus souvent un français correct et usé. J'ai pourtant rencontré chez elle des «boiseries qui _revêtissaient_ entièrement les parois». Plus que ce barbarisme lamartinien:
Comme un fils de Morven me vêtissaient d'orages,
je lui reprocherai l'imprécision et la prétention de son vocabulaire. Je lui en veux aussi de certaines plaisanteries un peu bien pédantes et difficiles. J'ai donné ses livres à la petite fille d'amis peu patients que j'aime à taquiner. A chaque page, elle leur demande l'explication de phrases comme celle-ci: «Quant à sa pseudo-écriture (une espèce de gribouillis hiéroglyphique, des _c_ en convulsion de limaces, des _e_ hydrocéphales, des _t_ plus tordus que la fée Carabosse...) sa soi-disant écriture, il eût fallu, pour la déchiffrer, un nouveau Champollion.»
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Mme Constant Améro, qui signe aussi Marie Améro et Daniel Arnauld, combat l'esprit d'aventures en personne qui craint de s'y laisser séduire. Ses livres sont le contre-poison à ordonner après la lecture de Robinson et des romans de Fenimore Cooper. Chez elle, les histoires de contrebande finissent mal, les tentatives de colonisation sont ruineuses et meurtrières. Elle est intarissable sur les fatigues et les dangers de la _Vie au désert_. Ici, le million ne se gagne pas par des coups d'éclat: il s'économise, assez vite d'ailleurs, et quelquefois on le ramasse quand on se baissait sagement dans l'espoir modeste de cueillir une épingle. Elle profite de toutes les circonstances pour nous enseigner les petites vertus domestiques, le respect des lois et,--sauf, bien entendu, quand la patrie est en danger,--la prudence. Outre de courts récits innombrables, elle a écrit deux bouquins énormes: _Fille d'Alsace_, qui obtint de l'Académie une mention honorable; _Fille de Lorraine_, qui ne la méritait ni plus ni moins et qui n'a rien eu. Ce sont des éloges bien sentis de «cette forte race de l'Est, ayant plus de volonté que d'imagination»; ou plutôt, de ces deux races, l'une si grossière, l'autre si fine, mais également agaçantes et pratiques, et qui, suivant un mot qu'affectionne la bonne Alsacienne Gevin-Cassal, aiment par-dessus tout «le butin»; de ces deux races dont les plus nobles expressions littéraires sont Erckmann-Chatrian, gros bons vivants habiles, et Maurice Barrès, le plus sec et le plus avisé des stendahliens.
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Le héros de Mme Adriana Piazzi, Nicole Flambart dit _Sans-Souci_, est un brave enfant laborieux et serviable. Il a bon cœur, donc il sera riche. Je ne conseille à personne son moyen de fortune. Il s'engage comme matelot et fait naufrage. Il va mourir de faim, allongé sur une planche, quand il rencontre un magnifique navire abandonné de son équipage sous prétexte de fièvre jaune, mais qu'un bienfaisant cyclone eut soin de désinfecter. La trouvaille procure à Nicole des vivres d'abord et bientôt deux millions. Ce succès me comble d'une joie d'autant plus vive que l'aimable garçon, malgré son surnom, n'est nullement égoïste: _Sans-Souci_ se soucie beaucoup des malheurs de sa famille, et des défaites de la France. A peine millionnaire, il vient défendre Paris assiégé. Il fait son devoir au Bourget. «Blessé déjà par quelques coups de baïonnettes prussiennes», il reçoit encore: 1º «une balle dans le côté,» 2º à sa «vareuse bleue, un ruban rouge» auquel pendait «une croix qui brilla un instant sous _ses_ yeux et fit palpiter _son_ cœur».
Le jargon franco-italien d'Adriana Piazzi a des grâces inattendues, et telles de ses ignorances valent des malices conscientes. Je suis heureux quand elle prononce _administré_ pour _pauvre diable_: «Orgueil, orgueil, où vas-tu te nicher? n'as-tu pas les palais où tu demeures en souverain, sans venir encore troubler la cervelle de nos administrés?» Il serait injuste aussi de reprocher à cette Italienne ce que son charabia a de filant et de _macaroni_; je cite, en exemple, un fragment d'une phrase, courte d'ailleurs: «Cette croix d'argent à ruban de soie rouge _pour_ laquelle les enfants, et plus tard les hommes, font tant de belles choses _afin d'être dignes de la mériter_...»
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Mme Berthe Flammarion blesse d'abord par cette sécheresse d'imagination qu'on décore des noms d'esprit moderne et d'esprit scientifique, par son horreur pour les fées et les légendes. Elle ne veut que des histoires arrivées, et son plus gros livre s'appelle _Histoire TRÈS VRAIE de trois enfants courageux_. Les misères du commencement nous émeuvent, en effet, par leur vérité. Hélas! les succès arrivent, point légendaires à coup sûr, mais romanesques platement et souvent impossibles.--Mme Berthe Flammarion écrit avec une banalité prétentieuse. Chacune de ses pages est un refuge pour vieilles métaphores. Elle rapproche les plus hostiles sans entendre leurs cris de protestation. J'ai plaint de vieilles reliques en les voyant devenir «une mine d'or dont l'exploitation serait un appoint sérieux à cette planche». La conteuse n'a aucune imagination visuelle et, parodiste sans le savoir, elle mêle l'abstrait et le concret avec une inconscience qui fait ma joie: «Le conducteur était rentré de l'hôtel et de ses obligations envers Cocotte.»
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Nous sommes de grands enfants. Beaucoup des livres destinés à amuser notre futilité ressemblent aux histoires pour petites filles ou aux romans pour jeunes filles. Le mariage est un dénouement heureux pour divers publics. La plus grande différence est dans l'âge auquel on nous présente le héros. S'agit-il de divertir les gaminettes, la future mariée sera connue dès sa plus tendre enfance. Pour intéresser les grandes demoiselles, on commence le récit à la dernière année de couvent.