Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains
Part 6
Guerre sur guerre encor,--revanche de revanche! Et toujours morts pour morts, sac pour sac, feu pour feu, Massacre à tout jamais, en tout siècle, en tout lieu! C'est de l'égorgement la roulante avalanche!
Prise entre le devoir de patriotisme qu'on lui enseigna et les sentiments humains qui s'élèvent du profond de son âme, la pauvre femme s'agite sans «sortir de ce cruel dilemme», et, impuissante à conclure, va et revient dans les mêmes pensées alternées, comme affolée d'angoisse.
On voit que ce livre dit assez souvent des états d'âme noblement douloureux et que telles réflexions sont poignantes comme des cris de souffrance intellectuelle. Mais il est rare que l'expression ne soit pas faible ou incertaine et aucune pièce ne pourrait être citée jusqu'au bout sans attirer le sourire moqueur. Je crois, au contraire, que les futures anthologies pourront cueillir dans _Caritas_ deux ou trois fleurs simples et parfumées. Il convient d'aimer Ernestine Drouet pour sa grâce jeune et souple et, par sympathie pour la beauté persistante de son âme, d'adresser des condoléances à Mme William Mitchel qui a laissé mourir des dons amiables.
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Mme Astié de Valsayre est plus connue comme «homme d'action» et comme duelliste que comme écrivain. Elle est secrétaire de cette _Ligue de l'Affranchissement des Femmes_ qui pétitionna pour la «liberté du costume». Le couturier Worth appuyait la revendication et proposait, avec approbation de la Ligue, un «costume mixte, genre cantinière et oriental».
J'ai lu de Mme Astié de Valsayre des vers signés Jean Misère et de la prose signée Fernand Marceau: tout ça m'a paru genre cantinière plutôt que genre oriental.
_Le Retour de l'Exilé_, récit dramatique dit par Mounet-Sully, n'est ni plus ni moins bête que la plupart des monologues, et Déroulède ne réussit pas tous les jours à être plus grotesque.
Haine à ceux qui tuaient sans pitié nos héros Et traînaient en exil nos vaillantes phalanges!
Car jamais Français n'a tué un ennemi ou fait un prisonnier: nous sommes trop généreux pour des forfaits si noirs.
_Le Secret d'Hermine_ est un petit feuilleton très sombre, très patriotique, très révolutionnaire et très empoignant. Il y a là, figurez-vous! un salaud de prince allemand,--marié, s'il vous plaît!--qui, sous un faux nom, vient nous espionner et promettre le mariage à un ange féminin et français et lui foutre un gosse dans le ventre. Acte inouï et bien particulièrement prussien. Mais il y a un brave amiral, brutal et sympathique, qui arrange un peu les choses. Il faut l'entendre, ce «vieil amphibie embouché comme un matelot», ordonner à sa maîtresse,--une sale femme complice du prussien,--de «rengainer _sa_ langue», et s'écrier, si elle n'obéit pas assez vite: «Je pourrais oublier que vous êtes femme et vous écraser comme le reptile immonde que vous êtes.» L'immonde femme-reptile m'a fort effrayé, surtout quand j'ai mieux regardé «son ensemble de hyène» ou quand «se mouvant avec une grâce féline en ondulations de panthère, c'était bien Mathilde prête à distiller son venin». Je me suis vite sauvé loin de ce venin de panthère. Mais j'ai été doucement payé de mes émotions violentes, car le traître est puni par où il a péché. Irrémédiablement amoureux, le misérable teuton, et irrémédiablement séparé de l'ange français et féminin! Aussi «une larme mouille sa paupière, larme de remords, larme de honte, larme de prince enfin!» Cette analyse chimique des larmes de prince me paraît définitive.
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Notre armée actuelle n'est peut-être pas poétique. C'est en prose que les cantinières modernes parlent du régiment. J'ai l'honneur de vous présenter deux de ces braves femmes: Marguerite Belin, dite Jean Rolland, cantinière académique, et Marie Quivogne de Montifaud, dite Paul Érasme, qui, avant de servir _Nos Sous-officiers_, passa peut-être par les halles.
Jean Rolland a débuté par des romans villageois. Un paysan n'y peut rencontrer une femme seule sans se précipiter sur elle pour la violer (il paraît qu'ils aiment ça à la _Revue des Deux-Mondes_). Au milieu des plus jolis récits champêtres, le patriotisme exigeant de cette femme d'officier jette toujours quelque mélodramatique épisode d'invasion. Mais parfois, surtout quand elle conte des enfances, son écriture est souriante et vivante.
Ses romans militaires sont de la besogne bien faite, de bonnes plaidoiries éloquentes et ineptes, dignes des honoraires que leur prodigue l'Académie. On y trouve trop de négligences abstraites, trop de lapsus aussi, comme ce «bercail» qui est un «perchoir». Mais des chapitres entiers sont corrects et habiles, irritants de métier littéraire, de talent oratoire et insincère. Me Jean Rolland nous assure sans rire que, dans l'armée «de bas en haut, ce qui s'affirme à tous les rangs de la hiérarchie, c'est un désintéressement absolu, l'abnégation de soi-même poussée jusqu'à la démarcation (?) de l'individu, le sacrifice de l'intérêt personnel atteignant la limite où l'héroïsme côtoie la folie.» Baissez la tête, Lucien Descaves, Adolphe Retté, Georges Darien, Henri Rainaldy, et vous aussi, Émile Zola, dernier calomniateur de «la grande muette»! Pourtant le héros de _Sous les galons_ vous inspirerait peut-être plus de pitié que d'admiration. Ce pauvre officier pauvre geint bien souvent sur l'insuffisance de la solde et se montre plutôt lâche dans la vie et dans l'amour. Un dénoûment providentiel, romanesque et ridicule lui apporte la forte somme et avec, espérons-le, «l'aplomb LÉGITIME de la fortune et de la naissance». Me Jean Rolland est fécond en ces petits mots de snob imbécile ou d'avocat qui nous croit vraiment trop bêtes. Avec une jolie inconscience apparente, il appelle fierté la soumission et courage l'obéissance tremblante. «Incapable de se plier à une discipline quelconque, l'ancien déserteur était POURTANT brave pour son propre compte.» Passez, muscade!
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Paul Erasme fait toutes sortes de métiers qu'elle affirme littéraires. Elle a publié quarante volumes et elle s'imagine que là-dedans il y a des romans, des drames, des vers et de la critique. Trop riche, elle renie à moitié des _Nouvelles drôlatiques_ «qu'on s'acharne à me jeter à la tête et qui ne sont qu'un incident dans ma vie,--question de métier et de pain quotidien». Elle me recommande particulièrement deux de ses livres: _Nos Sous-officiers_ et un volume de critique. Mais la même lettre parle de ses «débuts dans la littérature dramatique qui n'a commencé qu'avec _Nos Sous-officiers_, en 1890»; et j'ai eu peur de la hardiesse de ses opinions littéraires. J'ai peut-être eu tort. En lisant le roman d'où est tirée la pièce avec laquelle «la littérature dramatique... a commencé», je me suis aperçu que quarante volumes d'exercices furent impuissants à apprendre à Erasme les premiers éléments de la langue française. Je n'insiste pas: Mme de Montifaud m'accuserait de m'attarder à «une question oisive». Je signale seulement ce beau livre où sont traités avec un mépris légitime «des _cadets_, profitant de ce qu'ils ont un frère sous les drapeaux, ou qu'ils sont _fils unique_ de veuve, pour se dérober au service militaire.»
Je cite encore quelques lignes qui me semblent expliquer suffisamment nos désastres de 1870. Tout au moins, elles consoleront les vrais patriotes. Elles stigmatisent, en effet, «ces gueux sinistres, dont le nom national de Prussiens caractérisera toujours les parties basses de notre individu, puisque jusqu'alors ils ne nous en avaient montré que cet endroit de leur personne sur nos champs de bataille».
VIII
QUELQUES MÈRES GIGOGNES
Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces fécondes poseuses de lapins littéraires qui contribuent grandement à transformer la littérature contemporaine en une Australie famélique. Nous en retrouverons encore. Je vais aujourd'hui jeter une dizaine des plus prolifiques dans la même charrette.
Il semble que ce chapitre sur «l'abondance stérile» commencerait heureusement par un hommage à Catulle Mendès. Pourtant, après réflexion, j'ai préféré ne parler que de celles qui sont femmes par devant.
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Georges de Peyrebrune écrivit jadis de jolies choses, frêles et mièvres, comme _les Frères Colombe_ ou même _les Roses d'Arlette_ et des études d'un réalisme sain et solide comme _Victoire la Rouge_. Depuis elle a compliqué, pédantisé et spiritualisé sa manière et elle est devenue le premier écrivain de notre temps pour les vrais amateurs de phébus et de fin du fin. Le plus caractéristique de ses livres s'appelle _les Aimées_. C'est l'histoire d'un «esthète» génial qui jouit surtout de ses souffrances et des souffrances voisines. Pour créer de la douleur en lui-même et en l'adorée, Emmanuel fait semblant d'être marié. Un jour, fatigué de cette comédie, il avoue tout à sa blonde maîtresse: la merveilleuse brune qui passait pour sa femme et dont la beauté attisa de si atroces jalousies, est sa sœur. Malédiction! la bien-aimée s'est fatiguée un jour avant lui; elle est mariée depuis vingt-quatre heures. Au lieu de jouir délicieusement de ce malheur imprévu, l'esthète génial devient fou. Ne le plaignons pas trop: le délire lui permet de prendre la brune pour la blonde, et la bonne sœur lui rend publiquement son premier «baiser d'amant» en se déclarant «décidée à tout pour le sauver».
L'admiration que m'inspirent ces aventures originales est décuplée par l'écriture d'une élégance riche. Ces trois cents pages constituent la plus étonnante anthologie de gongorismes qu'on puisse rêver. Deux ou trois fleurs pour boutonnières d'esthètes, voulez-vous?
Ne dites plus, précieux esthètes: le mystère féminin. Dites: «L'obscur dédale en lequel l'homme se perd dès qu'il veut pénétrer dans la syringe où se tient enfermée l'âme impénétrable de la créatrice des races.»
Rougissez-vous d'avoir laissé échapper, après Peyrebrune, cette lapalissade trop visible: «Tout bonheur n'est parfait que s'il est complet?» Hâtez-vous de traduire en langage plus abstrus: «L'orbe des sensations ne doit être fragmenté.» Continuez avec un geste solennel: «De la cime perdue de nos effluves sensoriels effilés vers l'astral, à la base charnelle de notre corps, lourde argile qui retient, hors du vol éternel, notre vague de vie...»
Si vous avez fait une déclaration et qu'on vous réponde mariage, donnez-vous le temps d'inventer quelque empêchement absolu et esthétique en vous écriant: «Le mot que vous venez de prononcer rétrécit l'envergure de mon envolement. Je sens qu'il faut redescendre pour vous parler comme un homme, non comme un dieu. Soit!»
Voulez-vous exprimer qu'une de ces dames de _la Fronde_ vous sembla uniquement occupée de pensée pure? Déclarez: «Elle paraissait avoir transporté la mobilisation de sa vie sur le plan d'une intellectualité ardente qui suffisait au prétexte de son évolution.»
Cause-t-on devant vous de Joris-Karl Huysmans, chantre de _la Cathédrale_, ou du ridicule charlatan Mérovack, «l'homme des cathédrales», appliquez-leur ces belles paroles de Peyrebrune sur la construction intellectuelle de son héros:
«Assez solidement équilibré en son raisonnement, malgré les superfétations d'une ornementation bizarre qui donnaient à la figuration de son intellect l'aspect d'un édifice aux assises purement architecturales, surmonté d'une forêt de dômes, clochetons, campaniles, beffrois, aiguilles, tours, obélisques, flèches, mâts, s'enchevêtrant les uns aux autres en s'escaladant jusqu'à percer les nues, Emmanuel consentait volontiers à suivre la voie des déductions logiques que les bases de sa raison lui fournissaient.»
A propos d'un monsieur qui, ayant passé une mauvaise nuit, fut content de voir revenir le jour, les réflexions suivantes vous procureront un succès:
«La planète, en tournant, le ramena vers des clartés solaires. Réellement il avait vogué à travers l'infini, puisqu'il se voyait, point matériellement infime, mais géant par l'idée, piqué sur l'avant du navire terrien dont un feu intérieur alimente la chaudière, de laquelle s'échappent les vapeurs condensées qui se heurtent et se frottent aux courants sidéraux pour constituer l'engrenage rotatif; il se voyait mesurant l'étendue et calculant les basses, l'œil sur sa boussole cervicale...»
Vous pourrez aussi vous rendre intéressant en reprenant pour votre compte tels vœux du pauvre esthète qui finira par perdre la «boussole cervicale»:
«Il se souhaita aveugle en un monde désert, pour jouir pleinement de la vérité des choses.»
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Madame Th. Bentzon est une voyageuse et une liseuse: elle regarde avec sympathie, distingue les menus faits intéressants, conte avec un charme discret, commente en personne de sens. Il y a plaisir à lire ses études superficielles et élégantes, d'un talent lent et calme sur les littératures et les mœurs étrangères. Elle s'arrête un instant devant les types les plus divers, sourit à chacun, l'esquisse en traits facilement oubliables, mais aimables. Son écriture sans relief n'effarouche ni la _Revue des Deux Mondes_ ni l'Académie, et pourtant ces grisailles, grâce à la souplesse du dessin, ne sont point déplaisantes.
Par malheur, ses innombrables romans me confirment dans cette pensée que la femme est également incapable d'ordonner un livre et de créer un caractère. Les œuvres féminines de quelque valeur sont courtes, ou expriment dans un désordre de conversation des choses vues, ou disent l'âme de l'auteur. Dès que l'œuvre exige une vue d'ensemble, un effort de synthèse, la femme y est inégale. Pour employer des mots allemands, peut-être la femme est-elle destinée à dépasser l'homme dans l'art subjectif; l'art objectif lui restera sans doute éternellement fermé. Elle aura d'autres Sapho et d'autres Desbordes-Valmore. Elle n'aura jamais un Sophocle ou un Balzac.
Les romans de Mme Bentzon sont construits avec de petites habiletés de feuilletoniste. Nous y retrouvons ces irritants secrets qu'on nous découvre graduellement, et les caractères sont aussi changeants et inconsistants que dans Georges Sand elle-même. Voici _Constance_, un des moins mauvais parmi ces livres indifférents, un des trois que l'Académie couronna, celui que l'auteur préfère. C'est l'histoire d'une jeune fille catholique qui aime un divorcé et ne l'épouse point. Il y avait là un sujet. Le bas-bleu a eu le courage d'en approcher parce qu'un homme de bonne compagnie, M. Octave Feuillet, historiographe de _Sibylle_, lui en avait parlé. Elle a, d'ailleurs, évité tout ce que l'étude pouvait avoir d'intéressant et de profond. Elle a énervé la force du sujet par toutes sortes de préparations lâches et adroites. Les cinq premiers sixièmes du livre sont dépensés à ces mesquines habiletés et à de souriantes anecdotes. Aux dernières pages seulement, le problème est, non point résolu, certes, ni même posé franchement, mais indiqué et escamoté. Et la conclusion est vraisemblable comme un dénoûment d'André Theuriet. Constance sera, si le bien-aimé l'exige, sa maîtresse; mais elle ne sera pas sa femme. «Je n'ajouterai pas l'hypocrisie au péché, ne laisserai jamais légaliser ce qui reste illégitime devant un tribunal qui défie toutes les lois de ce monde.» Raoul se montre digne de l'héroïque sacrifice, en le refusant. Et Constance s'écrie, heureuse: «C'est à dater de ce moment que je crois, que je sais que tu m'aimes. Adieu!» Et c'est fini. Les deux marionnettes ne seront plus rapprochées. Mme Bentzon est trop intelligente pour que j'aie à lui apprendre que ce sublime est banal et faux jusqu'au ridicule. Elle alléguera peut-être qu'elle a une clientèle à satisfaire et des couronnes académiques à mériter. Je ne suis pas de ceux à qui ces circonstances paraîtront atténuantes.
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Le cerveau de Jeanne France est, certes, bien incapable d'enfanter, et il n'est jamais sorti d'elle rien qui ressemble, même de très loin, à un livre. Mais ce cerveau est atteint d'une maladie désagréable qu'on situe généralement autre part et dont je croyais la vieillesse féminine exempte. Elle a laissé couler quarante-trois volumes, et le flux continue. J'ai étudié les flueurs recueillies par _la Baronne de Langis_. Voici le résultat de l'analyse: liquide blanchâtre, tirant parfois sur le jaune, presque insipide et presque inodore (légère fétidité rance). Principaux animalcules en suspension: le vieillard sublime, la jeune fille chaste, la mère séduite qui expie, l'officier séduisant et instruit.
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Avant de devenir cantinière en chef de l'armée franco-russe et barnum de la _Nouvelle Revue_, Mme Edmond Adam écrivit de la philosophie banale, et aussi des romans où des artifices lents et naïfs croyaient suggérer des rêves de beauté. _Païenne_ est le moins mauvais de ces livres qu'admira Jules Lemaître, insulteur de Barbey d'Aurevilly et flatteur de Sarcey, lâcheté souriante, heureuse de frapper la vieillesse des lions, plus heureuse de caresser tout habile qui fait semblant d'être un écrivain et qui sait être une influence. _Païenne_, sous l'apparence d'un roman par lettres, est un long duo d'amour en prose poétique. Les seuls livres que les femmes aient réussi,--œuvres épistolaires, mémoires, confessions, demi-romans déguisés sous l'une de ces formes,--sont écrits à la première personne. La prose poétique, par sa grâce jeune et comme inachevée, par la liberté de son lyrisme équivoque, est un genre féminin, comme au théâtre les travestis sont des emplois féminins. Si Mme Adam était une femme de talent, elle pouvait faire de _Païenne_ un petit livre exquis. Par malheur, le volume, qui paraît court à qui compte les pages, devient bien long quand on essaie de lire. Les amoureux de Juliette Lamber ont le bonheur bavard et rabâcheur, vite ennuyeux pour qui les écoute. Et ils ne sont pas sincères; ils se battent les flancs pour aimer, surtout pour dire leur amour. Dès le commencement, Tiburce avoue des préoccupations d'auteur: «Je tiens à prolonger et à nuancer cette délicieuse préface.» Il lui semble que sa maîtresse Mélissandre (oh! mon Dieu, les jolis noms!) écrit merveilleusement, et il lui demande plus de descriptions que de baisers. Cette personne complaisante ne refuse jamais à celui qu'elle aime un exercice de style. Le livre, agaçant dès les premières pages et inquiétant de fausseté, devient peu à peu monotone et endormeur. Cette «apothéose de l'amour» déplaît d'abord par ce qu'elle a de péniblement et banalement théâtral; bientôt elle nous laisse bâiller, indifférents, comme un dithyrambe sur l'Alliance.
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Visitons quelques accouchées moins ridées, déjà loin pourtant de leur première gésine.
Jeanne Mairet (Mme Charles Bigot),--car elle signe d'un pseudonyme et d'une parenthèse,--en est à son dixième volume. Celui-ci, un peu prétentieux, croit contenir _Deux mondes_, ancien et nouveau continent. Il renferme surtout de nombreuses imitations. Imitation commerciale de Paul Bourget: _Outre-mer_, paraît-il, s'est bien vendu en Amérique; essayons de passer aux mêmes clients un rossignol analogue. Imitation dans la composition: les documents, empruntés au même Bourget que la noble idée d'exportation, sont disposés à la façon naturaliste, un peu plus gauchement que chez les habiles. Le style semble imité de M. Georges Ohnet, et Armand Sylvestre, l'ineffable critique qui admira les banalités incohérentes du _Curé de Favières_, ne se déshonorerait guère plus à applaudir Jeanne Mairet. Marcel Prévost a prêté deux de ses intéressantes demi-vierges. Les détails de l'intrigue ont été ramassés dans tous les feuilletons de France et d'Angleterre. On retrouve ici le vieux parent, perdu de vue pendant des années, qui revient en mendiant et, touché du bon cœur des siens, s'empresse de mourir en leur laissant le gros héritage. Le professeur pauvre, trop fier pour avouer son amour à la jeune fille riche, orne également ce livre. Rassurez-vous: le secret se dévoilera sans qu'il y ait de la faute de personne. Le délire d'une bonne fièvre typhoïde rendra innocemment bavard le professeur qui fut jusque-là héroïquement muet. Il y a aussi une vilaine intrigante qui se fait presque épouser par un monsieur très estimable. Ne tremblez pas trop: Jeanne Mairet est bonne comme une providence jamais en défaut. Elle poussera la vilaine intrigante à écrire deux lettres en même temps, une pour son amant, l'autre pour son fiancé. Vous devinez qu'une inévitable erreur d'enveloppe dirigera vers le fiancé l'épître destinée à l'amant. Ainsi, une fois de plus, la vertu sera protégée et le vice puni.
Parmi tous ces enfantillages un peu bien connus, je dois signaler une nouveauté. Pour que le livre soit de meilleure défaite de l'autre côté de l'eau, les Américains y ont le beau rôle. Mais cette pauvre Française de Jeanne Mairet n'a pu leur donner que les qualités ordinaires aux jeunes premiers Français. Les Français, en revanche, ont chez elle les défauts que nos vaudevilles prêtent aux «transatlantiques». La conception me paraît vraiment bien puissante pour l'intelligence de Jeanne Mairet, et je suppose qu'elle a, sur épreuves, imposé à ses personnages un ingénieux échange de noms.
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C'est de Flaubert que Mme Stanislas Meunier doit avoir appris à construire une phrase. Elle ne paraît point avoir étudié les somptuosités de _Salammbô_ ou la souplesse vivante de _Madame Bovary_; mais uniquement le Flaubert sec et automatique de _l'Éducation sentimentale_. Et seul l'enseignement grammatical lui a profité; elle n'a pu apprendre à composer un livre ou même un chapitre. J'ai lu d'elle deux volumes: _Pour le bonheur_, _Aimer ou vivre_. Le premier s'orne en épigraphe de ce mot de Chateaubriand: «Le roman prend en croupe l'histoire». J'ai bien peur que, trop faible de reins, la pauvre bête n'ait buté dès le premier pas et ne se soit plus relevée, écrasée sous la double charge. Mme Meunier croit naïvement avoir fabriqué un roman historique, parce qu'elle a coupé son anecdote en morceaux plats et minces entre lesquels elle a glissé des tranches d'histoire ou même des documents textuels. Les chapitres d'_Aimer ou Vivre_ sont encore des sandwichs, non plus à l'histoire, mais à la médecine. D'héroïques phtisiques, condamnés par le docteur à choisir entre quelques jours d'amour ou beaucoup d'années d'ennui, optent pour la passion, et nous assistons à leurs baisers et à leurs crachats. En le purgeant de quelques renseignements physiologiques, le sujet permettait peut-être une nouvelle, un peu frêle, un peu banale, touchante cependant. Mme Meunier veut moudre plus de farine qu'elle n'a de blé: elle laisse le son et ajoute du plâtre et toutes les balayures du moulin. Son pain plus que complet contient parfois des matières répugnantes.
Par l'abondance de sa documentation, par la gaucherie avec laquelle elle mêle documents et historiettes, par les nombreux personnages parasites dont elle encombre ses livres (tel, dans _Aimer ou Vivre_, ce mari, grotesque suivant la formule, qui sert uniquement à tenir de la place et dont le revolver inutile et brutal vient tuer un mourant), par les mérites grammaticaux et monotones de son écriture, Mme Stanislas Meunier se rend bien terrible à lire. Toutefois j'ai goûté la vérité nuancée de quelques-uns de ses personnages féminins, et la Monique de _Pour le bonheur_ m'a intéressé par la souplesse simple et vivante de certains de ses gestes.
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