Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains
Part 5
Jean Bertheroy prend-elle fatidique pour un synonyme de fatal, ou bien songe-t-elle aux bavardages célèbres des _Bijoux indiscrets_?
La façon dont elle évoque
Les grandes entités qui charmèrent le monde
est aussi très heureuse:
Et ses sens, Reconnaissant enfin l'amour qui les embrase, S'éveillent tout-puissants.
A ces sens tout-puissants, vous reconnaissez immédiatement Hercule et vous songez à celui de ses travaux qui le ferait soigner aujourd'hui comme satyriaque. Vous êtes loin de compte; Mme Jean Bertheroy nous présentait la pudique Psyché.
J'aime encore chez elle cette belle science de l'anachronisme que Charles Maurras admira jadis en son poète préféré. Elle attribue à Psyché un «baiser de nymphe ou de madone», et Circé dans ses vers parle des «Eons», des «Archanges» et de «l'Hosanna». Je signale cette Circé étonnante à M. Drumont: celle-là encore doit être vendue aux Juifs.
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire
et le plus mauvais élève, avec le temps, devient instituteur. Jean Bertheroy, si ineptement pédante, a trouvé un disciple, et bien inférieur, en M. Marc Legrand, rédacteur de la _Fraternité_ et auteur de _l'Ame antique_, journaliste pour nègres et poète pour lui-même.
* * * * *
Or j'ai lu encore des vers, des vers innombrables. J'ai lu de Mme Caro-Delvaille des alexandrins grandiloquents et naïfs,--quelque chose comme du Hugo inharmonieux et gauche,--où
Le mont géant, hautain, millénaire et farouche
daigne répondre longuement,
Comme un aïeul très doux qu'un appel d'enfant touche,
aux questions métaphysiques d'un «homme ébloui.»
J'ai lu des vers mélancoliques et bébêtes, où François Casale (il y a beaucoup de François-les-bas-bleus, sans compter le François-les-chaussettes-roses dont le vrai nom est Francis Coppée) établit une comparaison sully-prud'hommesque entre «nos âmes lassées» et les soleils d'octobre.
En des vers plats, invertébrés,
Il fut, en Grèce, un roi qui s'appelait Candaule,
j'ai entendu Camille Bruno comparer les écrivains à
Ce mari surprenant entre tous les maris
qui
...Soutint sans broncher son déplorable rôle.
Il paraît que, par vanité,
Pour montrer au public nos intimes splendeurs, Nous avons devant lui déshabillé nos âmes.
Non, Madame, nous sommes surtout coupables de n'avoir point d'âmes à montrer. Une âme, même médiocre, candidement mise à nu, est un spectacle admirable: Verlaine l'a prouvé.
* * * * *
Mme Claudine Funck-Brentano compare les caresses qu'elle échange avec son ami aux baisers du ciel et de la mer, car le regard de l'ami ressemble au «firmament qui recouvre le monde.» Et moi, affirme Claudine,
Et moi, je suis la mer orageuse et profonde; Ma prunelle verdâtre en a tous les attraits.
Mes compliments, Madame.
Antoinette Renaud s'efforce de s'attrister en maniant des fleurs sèches et en leur demandant ce qui dort en leur «sein pâli».
Des vers mélancoliques de la duchesse de la Roche-Guyon m'ont ému parfois par leur abandonnement lassé, m'ont plus souvent fait rire par leur rhétorique naïve ou fatigué par leurs lents procédés de développement.
J'ai écouté Marie Valandré gazouiller _Au bord de la vie_ les bons sentiments qu'on lui apprit, et j'ai lu, traduites en alexandrins, parfois souriants, les narrations où on lui fit vanter amour filial et enthousiasme pour le drapeau.
Je suis insatiable et j'ai lu beaucoup de rondels de Mme de Montgomery. Sans doute, j'ai tort de lire des rondels, d'essayer de m'intéresser à ce puéril jeu de société. Mais Mme de Montgomery joue sans sourire et sans grâce, n'atteint même pas les élégances mondaines et ineptes du genre où elle s'amuse.
Hélas! que n'ai-je point lu? Je puis même vous réciter un quatrain où Rachel Boyer, bien connue à la Comédie-Française, enferme sous une forme admirable une philosophie étonnamment nouvelle:
Pantins de bois, aux gestes fous, A tirer vos fils, l'homme excelle. Pantins de chair, hommes, pour vous, Le Destin tire la ficelle!
On avait dit, avec moins de longueurs: «L'homme s'agite, Dieu le mène.»
* * * * *
Descendons encore. Je reçois une plaquette signée Dolor. Une note de presse l'accompagne qui affirme que Mlle Berthe Reynold publie «sous son nom» cet _Éternel Pierrot_. Lisons un ou deux vers, et, pour la joie de voir sourire telle délicieuse «bouche de colibri», faisons le pion:
Il faut vivre ou mourir, dilemme anti-nature.
Vous avez tort, petite Berthe Dolor, de faire de dilemme le synonyme d'alternative. Il me semble aussi que le mot anti-nature ne peut être adjectif que pour quelque hardi garçon de restaurant ou pour une cuisinière audacieuse. Pourquoi, d'ailleurs, appeler «anti-nature» une loi naturelle ou, comme vous avouez élégamment, un «dilemme»,
Tracé depuis longtemps pour toute créature?
Je crois inutile, mademoiselle, de continuer la pénible correction de votre devoir. Toutes les fois que vous essayez quelque bavardage abstrait, vous abondez en termes vagues et impropres. Au contraire, quand il s'agit d'objets colorés, vous êtes d'une précision criarde. Je vous ai vu déployer jadis,--était-ce le 14 juillet?--un sonnet tricolore. Dans les treize premiers vers, vous aviez blessé cruellement un pauvre cygne pour le seul plaisir de nous montrer enfin
L'oiseau blanc qui teintait en rouge le lac bleu.
Fi, mademoiselle, c'est bien vilain ce que vous avez fait ce jour-là. Aujourd'hui, du moins, vous n'êtes pas méchante et vous ne méritez que le bonnet d'âne.
* * * * *
Andréa Lex, auteur de _Péchés véniels_, aime aussi les _Couleurs du drapeau_. Plus cruelle mais plus logique, au lieu de leur sacrifier un cygne, elle tue un soldat.
Voyez-le, _blanc_ comme un linceul, Parmi les plis _bleus_ de la toile!... Une tache _rouge_ (ô douleur!) Coule de son front comme un pleur!
Elle a, celle-ci, toutes les gaucheries. Ses vers auraient paru vieillots en 1825. On n'y voit que fleurs et papillons. Elle fait des quatrains qui valent celui de Rachel Boyer. Et son vocabulaire est moisi: elle «peint ses feux». Et elle abonde en didactismes rances.
Et ce sont, tous les trois mots, des points d'exclamation, des points de suspension, des points d'interrogation. Et ses rythmes cahotés ne lui permettent pas deux vers de suite qui soient des vers. Mais, quand elle exprime la passion, son mouvement heurté devient naturel et parfois on ne songe plus au ridicule de la forme parce qu'on est ému. Elle a quelques cris venus du cœur ou de la chair, et qui nous font tressaillir.
* * * * *
Les _Cantiques du Cantique_ sont signés Jacques Nervat et Marie Caussé. «C'est pendant de longues fiançailles,--dit la préface,--que ces vers ont jailli de deux âmes qui se sont penchées l'une vers l'autre pour se pénétrer.»
Malgré d'horribles allitérations,
Qu'enlinceule le lin que ta face illumine,
ces vers sont généralement jolis, tendres et harmonieux.
La prosodie des deux jeunes gens effraierait classiques, romantiques et parnassiens. Pourtant elle est relativement sage. Elle n'admet pas le vers que Viélé-Griffin et Marie Krysinska croient libre et que Franc-Nohain avoue amorphe. Elle élide toujours la syllabe muette qui suit une voyelle sans exiger ici l'hiatus qu'on défend ailleurs:
Et l'or en effigie remplace le soleil.
En outre, Jacques Nervat et Marie Caussé font partout ce que les prosodistes appellent la synérèse. Je ne leur cherche pas querelle quand ils comptent «visions» pour deux syllabes et «mystérieux» pour trois; mais je suis choqué quand ils me forcent à prononcer «paisan» ou à frémir en lisant un vers faux:
Se courbent des paysans sous leurs larges chapeaux.
Si je devais parler de Jacques Nervat, je lui ferais, très intéressé, beaucoup d'éloges et beaucoup de reproches. Il a une imagination gasconne qui dépasse souvent mais qui m'amuse toujours. Non sans quelque honte, j'aime presque ceci:
Et le soleil fait ruisseler des pièces d'or vers la bourse tendue du vieux saule penché.
Mon sourire est plus incertain, hésite entre l'approbation et l'ironie, quand je rencontre:
Sa bouche est la margelle de mon puits de joie où tombent les cailloux de ses éclats de rire.
L'ironie l'emporte décidément, quand on me montre, trop ingénieux, un martin-pêcheur qui «tisse de la clarté avec l'aiguille bleue de son essor».
Marie Caussé imite timidement et docilement ce défaut; mais, à l'éclat du plein jour, son imagination préfère les douceurs nocturnes:
Et mon teint pâle comme un clair de lune, sera la nef d'argent dans la mer de tes nuits.
Son écriture est moins sûre que celle de Jacques Nervat. Il aurait bien dû, le bon fiancé, souffler sur certaine «neige de cendre» que je ne vois pas bien et effacer l'expression plate et un peu ridicule de tel aveu d'impuissance:
Et rien ne peut le définir, même des vers.
La poésie de Marie Caussé est trop souvent presque aussi balbutiante que la prose rimée de Francis Jammes. Mais, par endroits, je suis charmé de sa sincérité craintive et gracieuse:
J'offrirais notre amour à Dieu, pour qu'il me fasse bonne, comme ton cœur se plût à me rêver . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et qu'il mette en mes yeux une lueur discrète qui soit comme une douce lampe à ton foyer.
C'est une petite fille qui manque de couleurs, cette poésie, mais on regarde avec quelque plaisir sa joliesse pâle et anémique et ses gestes d'une câlinerie gentiment puérile:
Je ferai la maison attachante et câline en des riens délicats qui te feront rêver, je serai la fée prévoyante qui devine tes plus secrets désirs pour pouvoir les combler. Oh! mon ami, regarde au loin la belle vie, j'aurai du rose aux joues, de la joie dans les yeux, car, bien sûr, tes baisers me rendront plus jolie, et les fleurs du jardin pareront mes cheveux.
VII
LES CANTINIÈRES
Ah! mille millions de tonnerres, c'en est!
(PAUL DÉROULÈDE).
Tout ce qui exprime l'oubli de nos bas intérêts a sa beauté. La patrie,--quand on comprend sous ce vocable un grand État aggloméré par le hasard des conquêtes et des maquerellages royaux, limité par le hasard des défaites,--est une idée artificielle, à la fois trop étroite et trop large. Le patriotisme est pourtant respectable dès qu'il est sincère; admirable, s'il devient héroïque. Je méprise d'autant plus les marchands de papier noirci qui se font de l'imitation de cet amour un moyen de succès et qui se déguisent en patriotes pour vendre des exemplaires ou pour gueuser un prix à l'Académie. Parce que j'aime tous les sentiments vrais, je soufflète avec joie les masques de noblesse. Mon admiration attendrie pour saint Vincent de Paul augmente mon désir de cracher au visage de Tartuffe. _Polyeucte_ m'émeut trop profondément pour que je ne m'irrite point quand tel joli monsieur qui chercha la fortune dans le mariage prend _la Samaritaine_ pour matière à mettre en vers français ou quand Armand Silvestre, avec des doigts qu'il vient de promener sur de grosses fesses toulousaines et qu'il a peut-être oublié de laver, manie les accessoires de la Passion et fait la quête au nom de Jésus.
La femme est naturellement l'amante de la paix. Lorsqu'elle chante la guerre, son accent est faux, ou sa bravoure apparente est une fleur ignoble nourrie du fumier de bas sentiments: dépit enfantin d'une vieille partie perdue et besoin animal de vengeance ou, comme ils disent, de revanche; tout au moins cette admiration lâche de la force brutale et de ses symboles qui émeut la gigolette sous les menaces de son «petit homme», la cuisinière devant le pantalon rouge et la bourgeoise devant l'épaulette.
Pour ces diverses raisons, la plupart des cantinières de lettres que j'ai rencontrées m'ont paru méprisables: et celles qui m'offraient leur vin frelaté en chantant dans la langue de Déroulède qu'elles prennent pour la langue des dieux, et celles qui s'expliquèrent en prose académique ou soldatesque.
* * * * *
Simone Arnaud choisit les plus impossibles et les plus raides parmi les héros cornéliens; elle les exagère et les ankylose encore; puis elle les habille en femmes. Mademoiselle du Vigean, quelques jours avant la Fronde, parle de la «patrie» en vieux romain. Éprise du grand Condé, elle lui conseille la lâcheté de la soumission au Mazarin plutôt que le geste orgueilleux d'une révolte que l'avenir pourrait appeller trahison. Or l'obéissance, devoir d'après les préjugés actuels, mais qui, pour un prince d'alors, était avilissante, est aussi l'abandon de leur amour.--Jahel est une mère comme l'autre est une amoureuse. Cette Israélite a perdu quatre fils dans une rébellion contre je ne sais quel Assuérus. A son petit dernier tombé entre les mains de l'ennemi, on offre, avec le trône de Judée, la princesse dont il est amoureux et aimé. Jahel repousse la honte de tels présents et recommande à l'enfant la gloire du martyre. Le jeune nigaud consent à s'empoisonner avec la bien-aimée pour ne point désobéir à maman et parce qu'Hernani mourut ainsi plutôt que de manquer à sa parole. Mais la brave princesse le sauve d'une imitation trop servile et, buvant toute la coupe, réduit le fils de Jahel à se précipiter.--La Jeanne d'Arc de Simone Arnaud est un peu moins fausse. Ici, l'héroïne est trop connue pour permettre ces ridicules inventions. L'histoire et la légende ont triomphé des réminiscences cornéliennes ou romantiques, ont empêché l'effort de se bander jusqu'à l'inhumain. Malheureusement le sujet est bien délicat pour un talent fait de mémoire et d'hyperboles. Simone Arnaud l'a-t-elle manqué plus que les Joseph Fabre et les Jules Barbier qui l'exploitent? N'exigeons pas l'impossible de cette brave à trois poils; elle a seulement réussi à faire aussi mal que les marchands de l'autre sexe, et je me demande pourquoi l'Académie a couronné de préférence sa machine. J'essaie une explication. L'Académie monthyonise toujours un peu, même quand elle s'efforce vers des choix littéraires, et ces cinq actes sont pavés de bonnes intentions. Monseigneur Perraud a dû être heureux en entendant un moine du XVe siècle se déclarer hardiment «citoyen», et les quarante ont sans doute frémi d'aise quand La Trémoïlle, grammairien bien connu, conseille à un interlocuteur: «Parlons sans hyperbole.»
Simone Arnaud ne semble connaître que le Corneille vanté par Déroulède. Elle admire surtout ce jeune Horace, inhumain plus que surhumain, trop brute pour être un héros. Elle s'arrête à cet idéal inférieur du patriotisme auquel Corneille s'amusa un jour comme à une curiosité historique, mais qui ne l'empêcha point de dresser ensuite de vrais héros, de vrais individus conscients: celui qui peut dire:
Je suis maître de moi comme de l'univers,
et cet admirable Polyeucte «au-dessus de quoi il n'y a rien». Pourtant je sais gré à Simonette de sa bonne volonté héroïque et, tout en souriant de lui voir presque réussir du Bornier, je la loue d'avoir essayé de faire du Corneille.
* * * * *
Mme Blanche Sari-Flégier, cantinière premier empire, porte aussi d'autres déguisements. Bergère, elle convertit des élégantes et les fait s'écrier: «Vive la nature! Paris n'est qu'une grande citrouille!» Elle distingue les saisons à des signes ignorés des pauvres habitants de la grande citrouille. Si l'alouette
De sa patte menue a pris un roseau vert... Et sur le fin tuyau de cette clarinette Elle dit sa chanson...
Si le papillon déclare son amour à la pâquerette «en lui baisant la main», soyez sûrs que nous sommes au printemps. On discerne l'été à ce que «le papillon volage... va vers d'autres fleurs pour leur baiser la main.» A l'automne, le papillon
Lui-même est mort pour avoir trop baisé de mains.
Décembre enfin est un mois bien triste. L'alouette
D'une patte glacée a pris sa clarinette Et l'a jetée au nez tout rouge de l'hiver.
Cette bergère est une brave femme, et qui adore publiquement son époux, et qui lui prodigue en grands vers de petits noms plus gentils et plus originaux que des noms d'oiseaux. Il est «l'heureux Présent»; il est surtout «le pur Éther où brille notre amour». Et cette bonne épouse est une fille tendre; elle constate en rimes riches que sa maman
...s'appelait d'un joli nom: Thérèse
et qu'elle avait de beaux yeux
Que jamais ne ternit aucune syndérèse.
Sœur aimante, elle fait de la musique pour plaire à son frère, le Flégier des stances; elle décore d'un sonnet tout compositeur illustre et mort; elle vante même un vivant, Camille Saint-Saëns, «le Beethoven français».
Les sentiments de ce noble cœur se hiérarchisent comme il convient. Le plus aimé de tous ces aimés, c'est l'époux, «le pur Éther». Il est officier, et elle a encore plus d'enthousiasmes militaires que d'admirations musicales. Elle s'émerveille dès que nos fusils à longue portée tuent courageusement quelques sauvages. Nos exploits malgaches lui inspirent un dithyrambe:
Car bientôt, parmi nous, notre héroïque armée, Viendra baiser ton front, ô France bien-aimée, Et le couronnera du laurier des vainqueurs!
Comme «le pur Éther» a vu le jour au pays des Bonapartes, des adjudants et des garde-chiourmes, elle met le premier Napoléon en dix-huit sonnets. Elle veille sur le Corse illustre dès avant sa naissance, dès le jour où Dieu, causant avec l'Aigle,
...prit une plume à l'oiseau Et la mit en sa griffe...
pour lui permettre d'écrire «l'histoire du plus Grand d'entre tous». Dès lors, l'Aigle et Mme Sari-Flégier suivent partout «le Génie invincible»; ils contemplent successivement «l'Enfant», le «Grand Vainqueur», le «Grand Proscrit», et n'abandonnent le Grand Mort qu'en 1840, après avoir bordé son lit à l'hôtel des Invalides. Parfois l'Aigle se permet de donner au «plus Grand des Grands» des avertissements utiles et, un matin que l'amoureux s'oublie entre les bras de Joséphine,
Son aile bat la vitre et l'arrache à sa fièvre.., Glorieuse _Alouette_ éveillant _Roméo_!
* * * * *
En 1863, Mlle Ernestine Drouet publia un recueil intitulé _Caritas_. Puis elle devint Mme William Mitchel, fut longtemps absorbée par les devoirs de famille et par je ne sais quelles occupations officielles, inutiles et lucratives. En 1897, veuve, en retraite, sa fille mariée, elle a donné un second volume, _l'Ame Française_. La poésie s'est vengée de trente-cinq ans d'infidélité et les vers de Mme William Mitchel sont très inférieurs à ceux d'Ernestine Drouet.
_Caritas_ contient trois sortes de pièces. S'avancent d'abord, graves et lourds, des poèmes commandés par l'Académie, des traductions, je ne sais quels autres automates indifférents, parfois un peu ridicules d'avoir été à la mode et de ne plus l'être. D'une allure aisée en sa lenteur, défilent ensuite, tantôt noblement droites, tantôt frêles et penchées, de mélancoliques méditations. Leur vêtement comme leur démarche hésite entre deux modes; la coupe lamartinienne et la façon premier empire. L'auteur s'adresse aux sommets:
L'homme vit soixante ans, l'arbre vit cent années: Vous en comptez six mille et vous durez encor!
Vous usez les forêts, les hommes, la verdure, Comme une sentinelle userait son manteau Immobile à son poste;--et seuls dans la nature Vous n'avez ici-bas ni berceau ni tombeau.
Lamartine est autrement pénétrant et profond; mais ces lieux communs éloquents valent les meilleures solennités de Chênedollé, et je ne les trouve pas plus superficiels que les dorures brutalement aveuglantes que fait sonner José-Maria de Hérédia, rastaquouère de la poésie, ou que les raides symétries dessinées par Henri de Régnier.
Par le sourire pincé, par la tristesse jolie et légère, par la précision spirituelle et un peu sèche, tels octosyllabes d'Ernestine Drouet rappellent les plus aimables pièces d'Arnault.
A ces méditations où la poésie et le convenu se mêlent à doses diverses, je préfère les effusions personnelles: elles disent une âme simplement charmante, et les sourires d'une jeunesse pauvre, qui ne méprise pas les biens extérieurs, mais qui ignore la plainte, qui est habile à jouir de tout et douce aux à peu près. Ah! l'âme gracieuse, jeune et point puérile, tendre, résignée, sans envie. Voici comment elle parle d'une amie plus heureuse:
Je dois à son bonheur un peu de mon courage. Je ne pouvais pleurer lorsque chantait sa voix; Il est si consolant de sentir que l'orage N'éclate pas du moins en tous lieux à la fois. Il est si bon, si salutaire A qui marche avec peine en son chemin pierreux De voir qu'il pousse encor des fleurs sur notre terre Pour embellir les fronts heureux.
Oui, sa joie et sa grâce avec sa vie écloses Sont à mes yeux amis comme un bouquet de roses Qui sur un frais buisson riant au voyageur, Rafraîchit sa pensée et parfume son cœur.
Il est pénible de quitter les joliesses simples et souples de _Caritas_ pour lire _l'Ame Française_. Quelle marche désagréable maintenant, à chaque instant blessée par des gaucheries et des laideurs! La facile précision s'est évanouie. On rencontre à chaque pas d'odieux prosaïsmes, des inversions hargneuses et des vers que d'inexcusables suppressions d'articles font grinçants comme des machines non huilées:
Malgré paternelle indulgence, Gardant juste sévérité, C'est s'exposer à la vengeance Qu'exercer une autorité.
ou encore:
... Et leur corps j'ai suivi Et j'ai sur leurs blessés mes serments assouvi.
Je suis désolé d'indiquer tant de défauts chez celle dont les vers de jeunesse me charmèrent. Pourtant, malgré patriotique indulgence, Déroulède même trouvera-t-il pratique cette façon d'aller à la victoire:
Le clairon--à sac ou besace Indiquant l'heure et les chemins-- Nous fera reprendre l'Alsace Dût-on y _marcher sur les mains_!
Il y a des indignations que je ne réussis pas à partager, et ces misérables Prussiens ont commis certains crimes qui m'irritent médiocrement. Ainsi,
Ils ont demandé du champagne Même à l'évêque d'Orléans.
Le poète a beau ajouter en note cet alexandrin vengeur:
Monseigneur Dupanloup, évêque des plus sobres,
il ne parvient pas à m'émouvoir. Voici même,--j'en suis vraiment confus,--que j'ai envie de rire lorsque la cantinière adresse au champagne cette apostrophe hardie:
Si jamais défaites pareilles Chez nous ramenaient l'Étranger, O Vin, fais sauter les bouteilles Et sois perdu pour nous venger!
Tout n'est pas ridicule dans _l'Ame française_. Le vers ne retrouve jamais sa grâce fraîche de 1860; mais il exprime parfois des sentiments sincères et intéressants. Je suis touché quand Mme William Mitchel reproche à la défaite, plus que nos biens pillés «et notre honneur terni», de nous apprendre la haine et de nous induire à prêcher la vengeance aux enfants que nous voulions autrefois généreux et doux.--Malgré la pauvreté anguleuse de la forme, la méditation est noble où, devant un tumulus qui recouvre des Allemands, elle plaint ces vainqueurs que leur victoire même entraîna pour le dernier sommeil loin de toute affection et coucha dans le froid inhospitalier d'une terre ennemie.--Pendant la guerre, on interroge des officiers prussiens:
...«C'est l'Empire et sa gloire Que vous vengez?»--Mais eux: «C'est le Palatinat.»
Une inquiétude s'empare du poète et ne tarde pas à étreindre le lecteur.
Que de grandes leçons nous passons sous silence, Depuis ce «_Væ Victis_» dit à Rome à genoux Qui, s'il jeta d'un brenn l'épée en la balance, Par le fer de César est retombé sur nous!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . O sauvage désir de vengeance farouche! Si, punis aujourd'hui, demain voulant punir, Le venin dans le cœur et l'écume à la bouche, Sur eux nous nous ruons...--C'est à ne plus finir!