Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains
Part 13
«Nous ne devons pas engendrer; c'est, selon moi, une erreur qui s'est transmise de génération en génération».
Et, deux pages plus loin, la démonstration faite, l'auteur triomphe:
«Je le répète, c'est une erreur qui s'est transmise de génération en génération, et qui, à la longue, est devenue une habitude, et ensuite, d'âge en âge, de siècle en siècle, est passée par le contact de la civilisation, qui l'a admise à l'état de besoin.»
Pauvres hommes! combien ils sont à plaindre de leur erreur-habitude-besoin! Figurez-vous que «cette action, en leur faisant un autre sang, a changé leur caractère».
Ce malthusianisme si originalement radical est le centre de la philosophie de Clémence Badère. Le lecteur me dispensera d'exposer le reste, d'indiquer comment elle puérilise la vieille doctrine de l'hylozoïsme, comment elle mêle et embrouille le dogme de la chute et le système de l'évolution. J'aime mieux citer quelques lignes d'un noble féminisme.
Écoutez cette plainte poignante:
«Quand, par exemple, une femme veut parvenir en littérature, il lui faut une protection, et son protecteur, très souvent, lui impose certaines conditions; et il en est parfois qui ont la déloyauté de ne pas se rendre après.»
Fi! les vilains poseurs de lapins...
Encore une citation, pour achever la confusion de Paul Redonnel et de ses habitudes «d'insolence littéraire». Voici un souhait d'une noblesse bien touchante, et qu'applaudira plus d'une demi-mondaine surmenée:
«Si l'homme, au lieu d'entraîner à sa perte la femme qui s'éprend de lui, la respectait en s'en tenant avec elle à un amour platonique, qui est généralement le mieux goûté;
«Si, par reconnaissance de cet amour qu'elle éprouve pour lui, il lui donnait la même somme ou le même bien-être qu'il lui eût donné si elle lui eût accordé toutes ses faveurs;
«Ne serait-ce pas plus sage et plus généreux de sa part, que de lui faire commettre un acte qu'elle ignore, et qu'elle ignorerait peut-être toujours si on ne le lui montrait pas?»
Liane de Pougy, l'insaisissable, est-elle du même avis: plus de michés, rien que des poires?
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Mme Eulalie-Hortense Jousselin est l'auteur d'un livre intitulé _les Planètes rocheuses, les Erreurs de la Vie_, œuvre écrite «à l'académie des larmes» et pleine de «découvertes» qui «ont été très discutées», car «beaucoup de personnes n'ont pas compris que c'est une bible». Il paraît que son «génie» de «prophète» a attiré à Mme Jousselin de terribles persécutions: elle se plaint particulièrement qu'on ait publié plusieurs de ses idées dans des livres signés Fontenelle et qu'on ait souillé le nom du «neveu du grand Corneille... dans l'espérance d'anéantir» le nom de Mme Jousselin «si connu, et _sa_ réputation si universelle».
Je n'aurai pas l'outrecuidance de juger «une bible». En face de Mme Jousselin, comme en face d'une montagne ou de tout autre spectacle colossal, mon admiration reste muette. Devant ces puissances énormes on n'a plus qu'un devoir descriptif, et on tremble en essayant de les faire connaître à qui ne les a point vues. Heureusement Mme Jousselin a eu la condescendance de résumer elle-même son livre et de dire en quelques lignes vigoureuses ce qu'on en doit penser. Je n'ai donc qu'à copier, respectueusement, en un frisson religieux:
«Ce livre est divisé en cinq grands chapitres:
«Dans le premier: _l'Enfer au milieu des Fleurs_, l'enfant qui vient de naître est comparé au vieillard et il est parlé du laboureur... Dans le second: _Erreurs humaines_, le Christ est surnommé Enri-errant, etc. Dans le troisième: _la Prison pour tous_, l'univers est comparé à une cellule, l'auteur découvre le Purgatoire et l'Enfer, et fait voir que le sang ne parle pas, etc. Dans le quatrième: _les Ames_, l'auteur parle de l'aveugle de naissance et démontre ce mystère; il découvre deux âmes célestes et deux âmes matérielles; explique pourquoi nous rêvons pendant notre sommeil: ce passage est suprême. Dans le dernier chapitre: _Outre terre_, l'auteur découvre des lois sur la nature; fait parler les éléments terrestres d'une manière la plus dramatique, et enfin nous montre les Planètes rocheuses, et ses habitants, dans un tableau si radieux qu'on s'y voit transporté.
«Enfin, cette merveille est un trait de lumière, une œuvre de découvertes et de maximes qui laissera l'auteur chef de religion.
«Il est évident que Mme Jousselin la reine de la philosophie moderne, dont l'école a bouleversé tant de cerveaux, a montré dans ses _Planètes rocheuses, les Erreurs de la Vie_, pour ne pas dire plus, autant d'imagination qu'Homère, Michel-Ange, Géricault, Cuvier, Linné, Geoffroy Saint-Hilaire et Newton».
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Le roman, genre souple et séduisant, est le mode d'exposition préféré par quelques penseuses.
Esther de Suze a publié _Cœur brisé_, longue nouvelle d'un romantisme désolé. J'aime la première partie: une petite fille découvre lentement les tristesses de la vie et les exprime par de gracieux bégaiements ou par des gestes mélancoliques d'une beauté frêle. Malheureusement la petite fille grandit, et son «immortel ennui» entre dans une formule trop connue. Esther de Suze a d'autres torts. Elle délaie en roman le sujet d'une ode ou d'une «méditation», et elle n'hésite devant aucun procédé pour grossir le petit livre: quand elle ne trouve pas d'autre moyen de répéter les lieux-communs pessimistes, elle fait lire l'_Ecclésiaste_ à son héroïne et copie pour notre usage quinze versets aggravés de commentaires rabâcheurs.--L'écriture est d'une débutante qui veut tout le temps être admirable et qui souvent bavarde, sans plus savoir ce qu'elle dit, zigzague en une griserie verbale. Il faut l'excuser, à ces moments-là, avec une de ses belles phrases, et répéter: «Un vertige lui était venu des lointains inconsciemment en fermentation de son âme d'intellectuelle».
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J'ai lu de la baronne Madeleine Deslandes (Ossitt) deux volumes: _A quoi bon?_ et _Ilse_. C'est, chaque fois, l'histoire d'une femme qui aime profondément et pour toujours, d'un homme qui aime à demi et pour peu de temps. Les deux héroïnes meurent de la cruauté inconsciente des deux mâles. Eux restent pour tirer les conclusions et déplorer dans: _A quoi bon?_ «le trop tard inexorable et fatal de toute existence», dans _Ilse_ «comme tout est inutile.»
Ces deux éditions de la même histoire schaupenhauerienne sont de valeur très inégale. _A quoi bon?_ est une banalité prétentieuse. _Ilse_ est arrangée en légende gentiment puérile, écrit avec une naïveté précieuse, qui a par endroits je ne sais quelle grâce maniérée. J'aimerais assez ce dernier livre si un épilogue de vie triviale ne venait écraser la joliesse fleurie,--fleur de papier, certes, sans parfum, mais adroitement chiffonnée,--du conte idyllique.
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Mme Julia Bécour a publié sous son nom des contes enfantins d'une imagination souvent bizarre, parfois amusante. Sous le pseudonyme de Paul Grendel, elle a donné d'ennuyeux romans à thèse, mal construits, où s'élèvent entre personnages secondaires d'interminables discussions sans nul rapport avec l'affabulation banale. Tâchons, du moins, d'en retirer quelque enseignement nouveau et sachons désormais que les jésuites sont fourbes, que les matérialistes sont grossiers et que le spiritisme est la vérité. Paul Grendel nous apprend encore qu'une jeune fille a tort de prendre un amant et qu'un mari ne saurait tromper sa femme sans être «un misérable.»
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Les premières pages que j'ai lues de J. de Tallenay me furent une joie noble et inquiète. Sa pensée me semblait platonicienne hardiment; son écriture, vivante d'une vie qui s'élance et qui retombe, qui tâtonne dans le mystère, toute secouée par des terreurs et des espoirs. En des sujets analogues à ceux qu'aime Gilbert-Augustin Thierry, je la trouvais bien supérieure à ce marchand d'au-delà bourgeois pour lecteurs de la _Revue des Deux-Mondes_. Mais des lenteurs de la phrase, des longueurs de l'alinéa, du balin-balan endormi du chapitre, et de la répétition des mêmes effets, et du rabâchage des mêmes idées, et du recommencement des mêmes scènes, une brume d'ennui s'éleva qui, peu à peu, noya pour mes regards tous les mérites harmonieux. Je m'irritais de rencontrer pour la dixième fois le même dialogue piétinant et de voir admirables aspirations et merveilleux pressentiments devenir, hélas! des bavardages.
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Je ne suis ni occultiste ni aliéniste, et je ne me sens pas la compétence de juger les livres de Mme Lucie Grange, qui parfois signe Hab, parce qu'elle est aussi le médium Habimélah. La voyante du boulevard Montmorency publie des communications d'Hermès Trismégiste lui-même. C'est bien assez d'irriter tous les bas-bleus, sans m'attirer encore la colère d'une aile-bleue. Je préfère m'incliner respectueusement, lâche devant le mystère. Mon intelligence alourdie de chair n'aura pas la présomption de critiquer ce grand désincarné, et je tremble religieusement devant un livre écrit avec une plume d'esprit. Écoutez. C'est Habimélah qui parle:
«De ses immenses ailes qui couvraient son corps, ramenées en avant comme une sorte de voile pudique (oh! oh! messieurs les esprits auraient-ils aussi des «parties honteuses» et exactement les mêmes préjugés que nous?), il tira une des plus belles plumes et il m'en fit présent. Je le remerciai et le questionnai.
«Il ne répondit que par un doux sourire, me faisant remarquer qu'elle était taillée comme une plume à écrire.»
Ailleurs Hermès lui-même rappelle l'événement:
«L'esprit mystérieux a pris et taillé une plume de ses ailes bleues, et la lui a donnée pour écrire.»
Certes ma plume de fer n'est pas sans courage. Pourtant elle n'ose s'attaquer à cette plume d'oie taillée par un «archange».
XV
AU HASARD DE LA MASSUE
Eh bien! non, je ne les massacrerai pas toutes. Elles sont trop, et je me sens périr d'ennui à lire tant de livres vides. Dans le tas énorme qui me menace encore, je vais prendre de-ci, de-là, au hasard. Tant pis ou tant mieux pour qui m'échappera.
Un lot de grandes dames pour commencer.
La comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie a conté son _Séjour aux Tuileries_ en trois volumes. Cette cousine des Napoléons était bien placée pour connaître les secrets. Mais une fidélité respectable l'a empêchée de dire les choses intéressantes. Elle est vague, banale et apologétique. Elle se manifeste, d'ailleurs, niaise, peu capable de deviner ou même de voir. Les événements postérieurs soulignent cruellement plusieurs des niaiseries qu'elle écrit au jour le jour. En 1867, Mme de la Pagerie est dans l'enthousiasme: le roi de Prusse est venu la voir et, après des compliments personnels, il a dit avec émotion toute sa sympathie pour Napoléon et Eugénie, qui «salue comme personne!» Quand «l'année 1869 a remplacé l'année 1868», la comtesse signale la mort du maréchal Niel, ministre de la Guerre, chargé de réorganiser l'armée. Enthousiaste comme elle l'est toujours devant un personnage officiel, elle s'écrie: «On peut dire que la mort l'a frappé au moment où les plus grandes difficultés étaient surmontées.» On sait assez généralement, en effet, que le général Lebœuf, «appelé à continuer son œuvre,» n'eut plus qu'à coudre quelques boutons de guêtre.
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Exilée dans sa jeunesse, plus tard femme d'un ministre italien qui fut un homme d'état remarquable, adulée des uns, calomniée par d'autres, parfois persécutée, toujours reine d'une petite cour dont la composition variable fut souvent peu flatteuse, Mme de Rute a pu beaucoup voir et beaucoup observer. Elle est d'ailleurs une infatigable voyageuse. Et partout elle porte une curiosité sympathique, trop facilement éblouie: elle eut dès les premiers jours une indulgence facile et lasse de vieillard qui comprend tout; elle n'a pas encore perdu la jeune faculté de l'enthousiasme. Je ne sais quel flatteur l'a définie: «la bonté armée.» Hélas! les pauvres armes, combien courtoises et émoussées.
D'après ses livres, la bonté est bien sa caractéristique, mais une bonté un peu banale, amalgame de curiosité toujours insatisfaite et de faiblesse. Parfois elle veut montrer ses griffes: alors on s'aperçoit qu'elle n'en a point. Elle écrit sur le Portugal, un livre qui s'applique à être sévère et spirituel, qui reste naïf et aimable. Ses tentatives d'épigrammes tournent en madrigaux et, si elle essaie un madrigal, c'est un dithyrambe qui lui échappe. Où le plus indulgent s'indignerait, elle s'efforce de sourire en personne qui n'est pas dupe tout à fait; elle admire quand nous souririons. Antonio Ennès, minuscule imitateur de tous nos romantiques, lui apparaît un grand génie original, et elle vante _Un Divorce_, gros mélo quelconque, comme un rare chef-d'œuvre. Malheureusement pour Ennèss, l'enthousiasme de Mme de Rute est indiscret: non contente de louer, elle traduit, nous permettant ainsi de juger la pauvreté des inventions qu'elle admire. Elle fut plus heureuse le jour où elle s'éprit d'Etchegaray et de son _Grand Galeotto_.
Plus que dans ses traductions, ses récits de voyage et son théâtre (quoique _l'Aventurière des Colonies_ vaille bien _Un Divorce_), elle est intéressante dans son recueil de nouvelles, _Énigme sans clef_. Certes, on y trouve çà et là des réflexions bavardes et ennuyeuses. Mais ces petites inventions révèlent un esprit aimable et indulgent, une sensibilité frémissante. Le premier récit, surtout, exprime toute la douceur faible de cette nature souriante, et son besoin d'attachement, et sa facilité à juger les pires gredins sur leurs rares spontanéités nobles, et son naïf et touchant instinct de se confier toujours même après qu'on l'a dupée. D'autres narrations sont de matière frêle et insuffisante, d'arrangement trop ingénieux. Parfois aussi l'émotion est produite par des moyens connus, et nous sourions en songeant à Maupassant. Mais deux ou trois figures se dressent d'une beauté simple et originale et _la Parricide_ à elle seule, me paraît valoir,--excusez, madame, mon peu d'estime pour une de vos grandes admirations--tout ce que je connais d'Antonio Ennès.
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La duchesse d'Uzès, chauffeuse, fabricante de statues et de prétendants, a essayé deux fois du sport littéraire. Elle n'y a pas trop mal réussi. Son premier livre, _Pauvre Petite!_ nous est présenté comme un manuscrit du XVIIIe siècle. Le pastiche est adroit, le ton dégagé, la phrase alerte. Mais Mme d'Uzès est la plus moderne des grandes dames: grande dame par la syntaxe, jolie et souriante et poudrée, moderne par le vocabulaire. Il lui arrive d'oublier le jeu auquel elle nous a conviés et de copier dans le vieux manuscrit étonné le mot «névrose».--_Julien Masly_ est un roman psychologique dont le début m'intéressa. L'auteur a voulu étudier un caractère de plébéien malheureux, farouche, «isolé dans son indépendance rageuse», quelque chose comme un Jean-Jacques moins le génie. Elle lui a donné d'abord des gestes significatifs et, comme l'intrigue est longue à se nouer, j'ai espéré quelque temps qu'il n'y en aurait point. Hélas! il en arrive une, et dès lors les actes deviennent, de plus en plus absurdes, les très humbles serviteurs de l'action. Julien, dédaigné par la grande dame qu'il aime, finit dans la folie. Le dénoûment est gros et invraisemblable: le pauvre garçon jusque-là n'avait paru «excessif et déséquilibré» que dans le caractère, et chez lui «tous les sentiments pouvaient se succéder sans transition.» En bonne psychologie, malgré le romantisme de ses gestes, son cerveau devait rester sain. Car c'est seulement à la surface de son âme âpre que se jouaient ses passions brusques, mêlées, amours qui s'exaspèrent en haines et que font oublier bientôt d'autres amours haineuses.
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Mme de Roisel signe ses livres d'un nom plébéien, François Vilars, peut-être comme on revêt un costume d'une élégance plus négligée quand on daigne travailler au jardin. Sur le bon terreau plat d'intrigues déjà ratissées par mille feuilletonistes, elle fait fleurir les corolles communes d'héroïsmes qui poussent dans trop de romans. Et de gros drames bien rouges s'étalent laids et lourds comme des pivoines. Parfois cependant sourit, telle une violette blanche, la grâce simple d'une idyllette ou rit comme une cascatelle une page de comédie un peu trop longuement bavarde.
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_Leur Fille_, le livre de Jean de Ferrières, est triste, gris, d'une écriture souvent élégante, précise et discrète, quelquefois maigre anguleusement. L'auteur aime les séries de menues observations nuancées, mais il applique sa psychologie fine à des situations romanesques et ce vrai dans du faux donne un résultat flottant et inquiétant. Je ne parle que des personnages féminins, à demi vivants dans un air irrespirable. Les hommes sont faux, franchement, de noblesse convenue ou d'infamie, point pire, certes, que l'infamie virile, mais différente et toute féminine.
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Mme Schalck de la Faverie n'est pas, non plus, sans talent; mais ici, que de pédantisme et que de romantisme! Ses livres sont des mélos effroyables, commençant,--les traîtres!--en gentillesses d'idylles et qui, pendant quatre cents pages, nous égarent dans les aventures les plus extravagantes et dans les plus folles digressions philosophico-lyriques: immenses jardins aux parterres un peu nus malgré de nombreuses fleurs noires, mais où les sentiers s'encombrent d'herbes folles, de fleurettes et de ronces. La tristesse de Mme de la Faverie n'est pas le pessimisme morne de 1880; c'est le fatalisme gesticulant de 1840. Elle aussi, elle a dû lire le mot [Grec: Anagchê] sur quelque tour de Notre-Dame. Ses dénoûments sont à triple détente: 1º les méchants tuent la moitié des bons; 2º la justice prend les bons qui restent pour les assassins et les supprime; 3º les méchants sont punis par quelque «hasard fortuit» et pourtant providentiel.
Parmi les personnages qui reviennent le plus souvent dans ces récits d'une imagination bizarre et amusante, je signalerai «la femme pieuvre.»
Regardez et frémissez:
«Victor Hugo a vu et nous a décrit l'animal.--Nous avons connu la femme et nous essaierons de la dépeindre...
«... L'appétit de la bête diffère de l'œuvre de la femme en cela que la bête tue pour avoir une nourriture, et que la femme dont nous parlons veut quelque chose de plus: l'homme qu'elle tient ne sera pas une pâture seulement, mais une parure. Cette pieuvre est aussi un parasite; elle ne pique pas toujours en enlaçant; elle rampe, glisse, s'identifie d'abord sans blesser.
«Quand vous vous apercevez qu'elle vous gêne, vous étreint, vous étouffe, il est déjà trop tard! La liane vivante a pris racine dans votre écorce, ses branches se nourrissent de votre jeune ardeur; toutes vos fleurs ne servent plus qu'à l'orner elle-même, tandis que vous vous fanez dans cette absorption lente, qui tient à la fois de la caresse et de l'engourdissement.
«La nature l'a pourvue de tous les appareils nécessaires à ses instincts, à ses plans, à ses besoins.
«... La pieuvre de Victor Hugo dévore un homme; la nôtre se plaît à bercer, magnétiser et engourdir mollement ses victimes.
«Quand la proie se réveille et fait mine de vouloir fuir, les deux bras charnus se soulèvent; les fossettes se creusent plus profondes; les petites mains se réunissent et vous enserrent plus solidement que ne le ferait une chaîne de galérien; la bouche de la pieuvre adhère à votre bouche: l'homme est perdu!...»
J'arrête à regret la citation, car j'avoue que cette sottise verveuse m'amuse. Je dois pourtant avertir les jeunes gens: les dégâts de la femme pieuvre sont particulièrement terribles quand c'est «à l'entrée de la vie, sous le portique du temple où le convoquait le destin» que le pauvre bougre «a rencontré cette créature apocalyptique, à la tête de chérubin qui souffle de la trompette, aux griffes de dragon qui déchire les anges.»
Outre de nombreux romans, Mme Schalck de la Faverie a publié un poème, _Coupables ou Victimes?_ sorte de _Jocelyn_ mélodramatique où j'ai surtout admiré des épigraphes en langues fort diverses: français, latin, italien, allemand, anglais et même droit. Des vers grandiloquents sont précédés de ces lignes: «La séparation de corps ne rompt point le lien du mariage, elle ne fait que le relâcher. MOURLON.»
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Noël Bazan écrit des romans pour _le Petit Journal_, _le Semeur_ ou _le Républicain de l'Est_. Mais elle est fière surtout de ses deux recueils de vers. Elle donne «aux autres femmes ces morceaux de _son_ cœur, ces gouttes de _son_ sang... Aux autres femmes... à tous, à l'humanité. Tant de lèvres lui ont menti, que cela adoucira peut-être sa souffrance, de pouvoir se reposer sur un cœur vrai.» Elle s'écrie encore: «J'ouvre aux yeux de tous ce _Livre d'une femme_, que plusieurs d'entre elles ont pensé, qu'une seule a eu le fier courage d'écrire, et je sais que beaucoup m'en remercieront.»
Je la remercierais, certes, d'un esprit ému, si elle tenait la moitié de ces promesses.
Mais l'amour qu'elle chante sur son mirliton est de ces sentiments de surface dont il est difficile de juger s'ils ont été vaguement sentis ou décrits seulement:
Ami, te dire que je t'aime, C'est, je crois, ne t'apprendre rien; Mais il est, et tu le sais bien, Des mots qui sont tout un poème.
Et huit vers,--qui ne sont même point destinés à être mis en musique,--disent à l'ami: «Je t'aime le soir»; huit vers lui affirment: «Je t'aime la nuit»; huit vers lui répètent: «Je t'aime le matin.» Nous voilà instruits de beaux et profonds secrets sur l'amour féminin.
Noël Bazan, comme beaucoup de poètes insincères, abonde en souvenirs livresques. Quelquefois elle ronsardise gauchement
Au courant de cette vesprée, Loin du bois qui le vit s'ouvrir, Le muguet blanc vient de fleurir Parmi la peluche empourprée.
Ou bien, écrasant d'une lourde incohérence le refrain de Villon, elle se demande:
A quoi bon rebâtir sur les neiges d'antan?
Quand cette vantarde de sincérité ne mirlitonne pas ou ne se rappelle pas son cours de littérature, elle se montre abominablement précieuse. Tantôt elle fait l'homme et se souvient de la bien-aimée:
... J'allais lui tendant le rire des corolles Pour qu'elle le cachât sous l'aile du baiser.
Tantôt elle morigène un amoureux: «Voyons, mon ami, l'aimes-tu vraiment? Supposons qu'elle enlaidisse,
Et que cet être exquis n'ait plus la même écorce, Avec le même feu, l'aimeras-tu demain?»
Je trouve cependant chez elle un sentiment sincère: l'admiration éperdue pour le cabotin. Jules Truffier, tu es «Apollon» lui-même, et il suffit de te voir, «quand tu t'emballes», pour ne plus soutenir «qu'Eros est devenu vieux». Sois jaloux pourtant de Mounet-Sully: il fait délirer davantage Mme Bazan. Elle lui offre un éventail brisé à l'applaudir,
Ainsi qu'autrefois l'on offrait A Jésus l'encens et la myrrhe.
Elle clame au _Bambino_ imprévu:
Le génie est un âpre et merveilleux breuvage... Tu t'en désaltéras jusques à perdre haleine.
Et elle nous informe, très sérieuse, que Shakespeare «allait tout détruire» de «son œuvre de granit», quand une vision (heureusement!) vint lui promettre ce Messie, Mounet-Sully.
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Ce que ce pauvre Ledrain doit être abruti par la continuelle lecture des manuscrits! Il nous garantit que nous trouverons dans _Fleurs des brumes_ non seulement «ce qu'il peut y avoir de délicate tristesse dans l'âme féminine», mais encore «les ingénieux motifs et l'art de bien dire». Il affirme aussi, préfacier libéral, que «par son tempérament et par son genre de talent», Jane Guy appartient «à la race de Mlle de Lespinasse». J'ouvre au hasard, très alléché, et je lis:
M'abusant peut-être j'ai pris Pour rêverie intérieure Ce qui n'était qu'hébètement.