Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains

Part 12

Chapter 123,646 wordsPublic domain

Brada a été couronnée deux fois: pour un roman quelconque, et pour des _Notes sur Londres_ qui sont loin de valoir celles de Mme Daudet. Ne la jugez pas sur les livres qui éblouirent ces pauvres immortels: vous auriez d'elle trop mauvaise opinion, car elle a fait bien mieux, les _Lettres d'une Amoureuse_. Le commencement m'a enthousiasmé par sa beauté triomphante. J'étais heureux de voir deux êtres «ravis de la joie simple de respirer le même air». Je jouissais de tout ce qu'il y avait de vie harmonieuse dans les cris de volupté, puis dans les apaisements où la joie et les fleurs «n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure». Des vibrations violentes m'émouvaient qui, lentement, par nuances jolies, s'amortissaient «en tendresses étouffées et mourantes». Hélas! dès la quinzième page, des notes fausses m'irritèrent. Elles m'irritaient d'autant plus que,--je le sentais trop,--elles n'étaient pas là pour elles-mêmes, isolées et oubliables; mais elles avertissaient de quelque dénoûment banalement sublime et faux. Et, de plus en plus, l'amoureuse Claudia parlait au bien-aimé Luc d'une certaine Irène dont elle n'aurait rien eu à dire s'il n'eût fallu préparer la succession à l'amour. Et voici qu'elle s'oubliait complètement, qu'elle oubliait complètement l'adoré et qu'elle ne songeait plus,--l'étrange amoureuse!--qu'à conter cette histoire étrangère. Or un jour Irène, en voulant se tuer d'un coup de revolver, réussissait à tuer son mari; elle se jetait, toute sanglante, dans les bras de Luc, qui sur elle se refermaient. Et Claudia se retirait, non pas fière et indignée, non pas furieuse comme une vaincue, mais ni dédaigneuse ni jalouse, sans souffrir, invitant sa rivale à accepter le bonheur, invitant l'infidèle à cueillir la joie et se déclarant, elle, puisqu'ils étaient contents, «divinement heureuse.»

* * * * *

Mary Floran porte double couronne: son nom est applaudi à la fois de _l'Académie française_ et de la _Société d'Encouragement au Bien_. Elle mérite ces joies par l'honnêteté de ses sujets, par le gris abstrait de son écriture et par la sublimité distinguée et discrète de ses héroïnes: elles savent tous les dévouements muets enseignés dans les romans pour jeunes filles, et elles ne manquent jamais à aucune convenance mondaine. Un hasard remarquable: le moins médiocre de ces gentils enfantillages est précisément celui qu'admira l'Académie.

* * * * *

Mary Summer, deux fois nommée, a eu l'ingratitude de vouloir blaguer ces bons immortels. Mais elle a trop de snobisme pour s'amuser de choses aussi respectables: on la sent toute tremblante de son audace et si éblouie de ce dont elle s'efforce de sourire... Quoi qu'en dise Augustin Filon, frère de l'auteur, _le Roman d'un Académicien_ n'est que d'intention «un impertinent petit livre». Il me paraît, ce brave Augustin, pauvre d'esprit plus encore que sa sœur et plus qu'elle désireux d'étaler ses misérables richesses. Écoutez-le madrigaliser. Le XVIIIe siècle, dit-il à Mary, «tu l'as _attrapé_, comme une rare et subtile maladie d'esprit qui vaudrait mieux que la bonne grosse santé. Ne dit-on pas que la perle est une maladie de l'huître»? Sans doute, il croit entendre des rires moqueurs, car il ajoute, agressif: «Et nous connaissons tant d'huîtres, chère sœur, qui se portent bien.» Il serait cruel de commenter ces jovialités d'être trop bien portant.

Mary Summer n'est pas bien malade non plus; seulement elle s'orne de perles fausses. Voici la plus belle: «Ces larmes furent l'étincelle qui embrase la poudre.»

Le petit livre naïf est beaucoup trop long. Si l'aventure de cet immortel qui fut aimé et resta froid était arrivée à n'importe qui, Mary Summer elle-même l'eût trouvée sans intérêt. L'événement était digne tout au plus d'être conté en une colonne de journal. Il y avait là, à la rigueur, une nouvelle pour la _Fronde_, non un volume pour Lemerre. Malgré les quelques perles qu'il laisse apercevoir, j'ai trouvé le bâillement interminable.

* * * * *

François Deschamps a eu l'idée intéressante d'une «série d'études sur la bourgeoisie commerçante de Paris pendant ce siècle». _Au Coq d'or_ dit le commerce sous le Directoire. _Au Plat d'étain_ nous le fait connaître sous la Restauration. _Au Lys d'argent_, sous Louis-Philippe. _Au Fil de soie_ l'étudiera sous le second Empire, et _Au Balcon fleuri_ chantera le commerce actuel.

François Deschamps n'a aucune des qualités vigoureuses qu'exigeait cette grosse entreprise, mais elle a des mérites souriants. Ses livres sans vérité et sans profondeur ne nous renseignent pas sur des mœurs spéciales et sont bien impuissants à faire revivre une époque. On peut leur trouver de la distinction et de la race, si l'on entend par là qu'ils rappellent aimablement des romans anciens. L'histoire d'un amour pur auquel s'opposent les parents et qui finit par triompher remplit presque complètement chaque volume. La place qui reste est occupée par des enfants trouvés qui, à vingt ans, reconnaissent sans hésitation une mère inaperçue jusque-là et par des incendies qui permettent à l'amoureux de conquérir sur le feu, au péril de ses jours, la bien-aimée qu'on lui refusait. Généralement, c'est le ténor qui est repoussé par les parents de la première chanteuse. Une fois, pourtant, la jeune fille est moins riche et doit, par de rares mérites, conquérir son fiancé. L'Académie a justement récompensé cet effort pour se renouveler: elle a couronné _Jacques Germain_, ombre de livre élégant, petit-fils anémié de telle idylle de George Sand.

* * * * *

«Parmi tant d'obscures réminiscences qui viennent solennellement, comme des vagues envahies par les ténèbres, battre avec un écho profond la terre de mes souvenirs, il en est un certain nombre qui ont résisté dans ma mémoire à d'innombrables oublis et qui se dressent aujourd'hui devant moi aussi significatives qu'en ces jours de commencement de vie, brillantes entre toutes, pareilles à ces étoiles ardentes qui font pâlir leurs compagnes et semblent plus près de nous par leur éclat.»

Cette première phrase de _Déçue_ montre les défauts et, subtilement analysée, permettrait peut-être d'indiquer aussi les mérites de cet écrivain parfois admirable, parfois prétentieux qui signe Jacques Fréhel.

Elle a, celle-ci, la plénitude souple du rythme, la noblesse et la vivacité des images. Elle a aussi,--sous les recherches de sa grandiloquence magnifique et précieuse, et souvent confuse,--l'adorable frémissement de sincérité. Ses premiers pas sont, d'ailleurs, les plus solennels et les plus compassés. Plus tard elle aura le fréquent bonheur d'oublier ses vouloirs littéraires, et ses larges harmonies seront déchirées par des cris émouvants. Elle jaillira soudain en exclamations, en interrogations, en apostrophes; et ces gestes violents, passés de mode, ne seront point ridicules, parce qu'ils s'élanceront irrésistibles, rapides mouvements de passion et non attitudes de rhétorique. Par ses efforts et par leurs soudaines défaites, par la lenteur de ses solennités voulues et par la brusquerie de sa vie spontanée, par la grâce flottante de ses phrases et par la fièvre de ses mots, elle se manifeste comme une nerveuse qui contient ses frémissements, et qui redresse sa taille, et qui se hausse sur la pointe des pieds; comme une frêle Michelette qui s'applique à imiter l'ampleur de Chateaubriand.

Le XVIIe siècle hésite dans sa jeunesse entre Scarron et Corneille, se demande s'il sera un héros ou un bouffon. A l'école de Descartes, héros de la pensée, il devient un homme. Puis,--car les siècles sont plus longs qu'on ne pense,--il vieillit, grincheux et chicanier, avec Voltaire. Le siècle suivant est une femme: capricieuse et sensible avec Rousseau, cynique et sentimentale commère avec Diderot, vieille attendrie avec Michelet, et qui retombe en enfance dans les éblouissements baveurs et vagissants de nos petits naturistes. Il ne serait pas difficile de relever chez Mme Fréhel d'innombrables mouvements à la Michelet ou à la Diderot, et qui pourtant ne sont point imités. Car la grande avidité à boire la vie, et l'ivresse joyeuse au commencement de la coupe, et l'écœurement lorsqu'on rencontre la lie, toutes ces sensibilités et ces passivités ne frémiront nulle part plus poétiques que dans quelques livres de femmes sincères. Nous les avons déjà rencontrées singulièrement émouvantes dans _la Fée des chimères_ et dans _Cœur d'enfant_. Mais, tandis que Max Lyan nous attendrit toujours par sa douceur résignée et par son effort à «se contenter des à peu près», Jacques Fréhel sort de la douleur d'aimer frémissante de toutes les révoltes et criant avec amertume «le malheur d'être femme». Pourtant, après des sursauts plus violents, elle se reprend aussi; elle aboutit, par un chemin plus long et plus cahoteux, à la même philosophie courageuse et à demi désenchantée, à la même constatation que la vie ne donne pas tout ce qu'on lui demande et que cependant il faut vivre sa vie:

«L'âge de la jeunesse est comme la saison des fleurs. Heureux qui sait à temps recueillir les corolles afin de préparer quelque fortifiante essence, quelque baume qui endorme les douleurs quand sera venu l'âge amer.» Et ailleurs: «Il est bon d'avoir mangé de tous les fruits de la vie, doux ou amers.»

Certes je pourrais relever dans son livre nombre de fautes et d'erreurs, des métaphores qui s'embrouillent, des périphrases solennellement bêtes. Mais ces herbes mauvaises s'agitent sous un grand vent de passion, parmi d'admirables fleurs.

La première partie du roman chante une enfance de petite fille. Elle est toute parfumée et souriante «de ces choses tendres et éphémères qui sortent de la bouche des enfants, comme la brise des lèvres du printemps».

Ces pages ressemblent à je ne sais plus quelle fraîche joie qui fait dire à l'héroïne: «C'était comme le premier printemps de ma vie. Chaque objet était revêtu de riches couleurs et de formes enivrantes; tout avait des mouvements plus suaves, des ondulations plus voluptueuses.» Et elle célèbre la nature «embellie, animée par un jeune cœur avide qui recevait de toutes les impressions un ébranlement profond de sensibilité».

Elle restera, d'ailleurs, toujours «un de ces précieux instruments qui renferment des pleurs et des extases». Des gens mourront qu'elle aime. Elle ne cessera point d'aimer leur compagnie, de leur demander le secret de leur cœur et de «parer les morts de tous leurs actes romanesques comme d'une guirlande flétrie, mais odorante encore».

Elle passera par la grande douleur d'amour, mais elle sortira de l'épreuve plus noble, plus tendre et plus capable de secourir. «Ma peine,--dira-t-elle magnifiquement,--était comme une étole sacerdotale que je revêtais pour ouvrir ainsi qu'un tabernacle les portes des cœurs.»

Je ne puis m'attarder à citer les plus belles des images qui font sourire et briller chaque page. Je ne résiste pas cependant au plaisir d'écrire, en me la récitant tout haut, cette phrase dont j'aime et la vie lumineuse et le rythme chanteur:

«L'Ourse, que les Bretons nomment Ar-c'har kam, dirigeait vers le Nord son char boiteux, et la Voie lactée, que je connaissais mieux sous le nom de Chemin de Saint-Jacques, laissait deviner à travers un voile d'argent l'infinité de ses soleils, pressés comme des pèlerins.»

L'Académie a couronné ce prestigieux écrivain. Mais elle ignore le livre exalté et émouvant, et ses lauriers sont allés à _Tablettes d'argile_, recueil de contes assyriens et égyptiens, jeux d'érudit, froids, indifférents, souvent maladroits jusqu'au ridicule, où «la déesse Saf» devient le «premier bas-bleu du monde», et où nous voyons les scribes des pharaons «manger des sandwichs» cachées «dans les poches de leurs serviettes».

XIV

JE PENSE, DONC JE SUIS

Les maximes, jeu de salon en vogue chez les précieuses, devinrent chose littéraire grâce à l'esprit systématique et à la forte précision de La Rochefoucauld. Pascal ne s'amusa point à de telles frivolités, mais la mort fit des ruines avec ce qui n'était pas encore construit, et du temple qu'il ne put bâtir, il reste de merveilleuses colonnes: on ne les dresse pas aussi solides quand on sait d'avance qu'elles n'auront rien à supporter, et les _Pensées_ sont puissantes parce qu'elles étaient destinées à soutenir le poids du plus vaste des livres. La Bruyère, entre deux portraits vigoureux, laisse tomber une pensée banale dans une expression amusante. Vauvenargues, qui mourut jeune, employa ce moyen jeune et bégayant pour exprimer son âme noble et délicate. Rivarol et Chamfort, esprits amuseurs, laissèrent des mots qui sont pour la sottise des salons ce que sont pour la sottise du peuple les plaisanteries d'almanach et les calembours. Joubert occupa ses loisirs de malade à ouvrer finement de frêles pensées: il serait injuste d'exiger d'un valétudinaire l'effort d'une œuvre, et on peut admirer l'ingéniosité de son jeu de patience.

* * * * *

La comtesse Diane joue avec grâce le noble jeu archaïque. Sully-Prudhomme la présente en une préface charmante, un peu longue seulement et ennuyeuse. Il s'aperçoit vers la fin que ses éloges manquent de hardiesse: «Je n'ai guère fait jusqu'ici que rendre grâce chez vous à l'auteur de n'avoir pas les défauts qui me déplaisent. Il serait temps enfin de le remercier des mérites positifs de son œuvre.» Mais, malgré complaisance et snobisme, l'aimable poète ne trouve plus rien à dire. Il s'en tire par un compliment au public mondain; à lui de rendre pleine justice au petit livre «par son approbation souveraine qui n'est jamais suspecte.»

Le succès n'a pas manqué au petit livre. Ému par l'«approbation souveraine qui n'est jamais suspecte», j'ai lu en prenant des notes et en essayant de dégager les idées générales de Mme de Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville. J'ai réussi le plus souvent à savoir ce qu'elle pensait au moment où elle écrivait telle ligne; j'ignore, autant qu'elle-même, ce qu'elle pense: les _Maximes de la Vie_ se contredisent comme de vulgaires proverbes.

Je trouve, page 12, cette définition souriante «L'oubli est le pardon involontaire.» Mais la page 5 affirme: «Qui oublie a pardonné, qui pardonne va tâcher d'oublier.» Ainsi «le pardon involontaire serait un effort qui succéderait au pardon! Comprenez-vous ce que vous dites, comtesse? Moi je crois comprendre ceci: un jour, vous vous êtes amusée d'une subtilité; le lendemain, vous vous êtes réjouie d'une antithèse: jamais vous n'avez pensé.--Son opinion sur l'avarice n'est pas moins hésitante que son sentiment sur l'oubli. Tantôt elle affirme, admirative: «Le but de l'avare n'est pas d'amasser de l'or: c'est de mettre en réserve de la puissance.» Tantôt elle dénigre: «L'avare se prive de tout, de peur d'être privé un jour de quelque chose».

Je n'insiste pas. Mme de Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville, me trouverait naïf si je persistais à la prendre au sérieux. Elle joue vaniteusement. Elle ne veut pas nous forcer à réfléchir. Elle tient à montrer son adresse: elle ramasse les sottises dites chez elle, puis elle les condense, les renferme en des formules jolies et fragiles, et elle jongle avec sans trop en casser. Encore que ses exercices soient un peu bien connus et faciles, il y aurait cruauté à lui refuser le «petit bravo» qu'on accorde à tous les amateurs.

J'applaudis tout le temps, en dissimulant parfois un bâillement. J'applaudis les innombrables couples de définitions: «La constance demeure, la persévérance tient à avancer.» Je souris poliment, pendant qu'on m'explique une fois de plus la distance qui sépare la sincérité de la franchise, l'affection de la tendresse, la solitude de l'isolement, l'impertinence de l'insolence, la discrétion de la délicatesse; et je me sens tout aise d'apprendre qu'entre convaincre et persuader il y a une nuance. Je remercie, très touché: «Vous êtes vraiment trop bonne, comtesse, de prendre ainsi toute la peine pour vous et de me dispenser de consulter moi-même un dictionnaire des synonymes.»

Quelquefois, pour varier, on joue à la profondeur; mais on a plus de concision que de précision, et la plaisanterie semble vraiment trop simple qui consiste à prendre un mot dans deux sens que rien ne détermine et à nous lancer à la tête des phrases telles: «La galanterie est l'amour... sans amour.»

Un mathématicien de mes amis admirait:

--Voyez comme le vide de la galanterie est bien exprimé! Je pose:

galanterie = amour - amour.

et je n'ai aucune peine à résoudre l'équation:

galanterie = 0.

Il ajoutait, enthousiaste:

--Et que d'applications fécondes de cette géniale formule! Je puis dire aussi: «La politesse est la bonté sans bonté», ou «l'hypocrisie est la vertu sans vertu», ou «l'apparence est la réalité sans réalité», ou...

Je l'interrompis, un peu agacé:

--Ou: «La préciosité est l'esprit sans esprit.»

Il s'effara un instant; puis il affirma très grave:

--Pascal distingue l'esprit géométrique de l'esprit de finesse. Il a raison: les définitions géométriques sont génératrices; les définitions fines sont annihilatrices. Mme de Beausacq abonde en définitions fines.

Je n'ai jamais su si mon ami le mathématicien se moquait de Mme de Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville, ou s'il se foutait de moi.

* * * * *

Maria Star est un peu moins banale que la comtesse Diane. Son petit livre, _Autour du Cœur_, contient deux sortes de pensées: des pensées longues (5 à 12 lignes) et des pensées courtes. Les pensées longues sont du vide dans des phrases lentes et vagues et flasques. Parmi les pensées courtes, quelques-unes ont une vivacité spirituelle et valent par la nouveauté malicieuse, non point certes de l'idée,--seuls les perroquets aujourd'hui disent des «pensées»,--mais de l'expression rapidement cinglante. Quand Maria Star s'occupe de la vanité du «monde», on a parfois le plaisir d'entendre comme un sifflement de cravache. Par malheur, cette mondaine qui médit même du «monde» n'a que de l'esprit et, dès qu'elle touche aux choses du cœur, comme l'esprit ne suffit plus, tout devient incertain, hésitant ou franchement faux. Souvent même on est choqué par ce qu'il y a de viril et de donjuanesque dans ces pensées signées d'un nom de femme. «Dans le royaume de l'amour, la mendicité est interdite. Ne demandez rien, prenez tout.» Cela est encore féminin, si l'on veut, puisque raccrocheur. Mais ceci: «La conquête est meilleure que la possession.» Cette fois, visiblement, Maria Star répète une sottise et une sottise d'homme. Peut-être le bel et bête Hugues Le Roux, qui signe la préface de ce «bréviaire délicat (oh! oh!) de sagesse féminine (ah! ah! ah!) et mondaine (hélas!)» s'est-il souvenu de son vieux métier de secrétaire et a-t-il raboté pour la patronne quelques-unes de ces platitudes. Mais,--ne l'oublions pas,--c'est surtout quand une femme met bas un livre que la recherche de la paternité est interdite, et il est indiscret de sourire en nommant les parrains.

* * * * *

Clémence Royer est un esprit grave et même lourd qui, certes, ne songerait jamais à jongler avec des maximes. Elle passe pour le plus vaste des actuels cerveaux féminins; de bons juges estiment sa puissance généralisatrice et sa force logique, et Renan la déclara «presque un homme de génie». Malgré le «presque» et le sourire de Renan, l'éloge reste un peu gros. Mme Clémence Royer, écrivain pénible, a un vrai talent philosophique, mais un talent de disciple. Elle emprunte à Darwin ses principes et elle vaut surtout par la dialectique nette, vigoureuse, ingénieuse parfois dans sa lourdeur, qui lui permet de tirer d'intéressantes conclusions de détail et d'indiquer quelques applications inaperçues des vérités ou des erreurs évolutionnistes. Elle a aussi un intéressant instinct mathématique et architectonique. En face d'un événement de l'histoire, elle se demande souvent ce qui serait advenu de tout un peuple, cet événement supprimé. De telles rêveries semblent au départ capricieuses et féminines. Mais bientôt la puissance lourde des reconstructions exprime un esprit géométrique qui s'amuse à bâtir sur des hypothèses branlantes des équilibres d'univers. J'ai plaisir à voir avec quelle conviction elle remplit de mortier ses châteaux de cartes. Malgré l'inélégance du geste et la maladresse de la phrase, on est intéressé parce qu'on se sent en présence d'un cerveau qui travaille.

Il y a bien longtemps que l'Université de Lausanne partagea le prix d'économie politique entre elle et Proudhon, et depuis elle ne s'est jamais désintéressée de la sociologie. La _Fronde_ lui est aujourd'hui une tribune commode, et elle y expose copieusement ses idées sociales. Ici encore, elle est un génie constructeur, abominablement latin, organisateur et tyrannique. Elle ne se trouve pas assez gouvernée: elle exige un quatrième pouvoir, «le pouvoir enseignant.» Elle s'irrite de l'originalité de pensée, attaque celui «qui n'en veut croire que son _logos_, son démon intime». Il lui faut un enseignement d'Etat seul et tout-puissant, une orthodoxie scientifique. Elle exige qu'on impose à l'enfant «la vérité actuellement connue des faits historiques ou naturels».

Je regrette pour elle qu'elle se soit laissée entraîner à la politique quotidienne et que sa pensée, sous le vent des partis, tourne, girouette lourde et grinçante. Un exemple de ces naïves palinodies. Le 5 mai 1898, en un article intitulé: _le Colin-Maillard électoral_, elle proclame très nette: «Si j'étais électeur, j'exigerais de mon candidat qu'il se déclare anticlérical, antimilitariste, antiprotectionniste, c'est-à-dire antiméliniste, mais je lui demanderais en outre d'être antirevisionniste et même antiradical, si le radicalisme consiste aujourd'hui à être inopportunément opportuniste et à se mettre un masque sur la figure pour mieux séduire les gens».

Mais, le 6 juillet de la même année, elle applaudit Brisson qui, pour être ministre, vient d'abandonner tout son programme, et elle s'écrie: «Pour le moment, le devoir des patriotes, c'est d'être des républicains de gouvernement».

Revenez, esprit sérieux, lourd et naïf, à la noblesse d'études moins actuelles.

* * * * *

Paul Redonnel, hautain poète et métaphysicien dans _les Chansons éternelles_, est parfois un critique bien irrespectueux. N'a-t-il pas surnommé une de nos plus éminentes penseuses, Mme Clémence Badère,--Démence Baderne? Pourtant je connais peu d'œuvres aussi puissamment originales que _la Vérité sur le Christ_. La préface nous informe que l'auteur est une ignorante de génie et qu'il n'est pas nécessaire d'étudier pour connaître les vérités historiques. «L'homme de génie proprement dit n'a pas toujours besoin de livres pour s'aider;--quant à moi, je serai brave comme Jeanne d'Arc que Dieu seul inspira». D'ailleurs, elle n'est pas absolument sans lecture, elle a parcouru «quelques passages d'un livre de M. Darwin».

Voici deux ou trois vérités scientifiques «que Dieu seul inspira». D'abord une explication nouvelle des fossiles:

«Ces pierres n'étaient-elles pas des ébauches d'animaux ou de créatures humaines, que le soleil n'aurait pu réchauffer, se trouvant, par une cause quelconque, à l'abri de ses rayons et qui, par cette même cause, auraient échappé à l'Intelligence suprême qui n'aurait pu les animer, les vivifier, et seraient, à la longue, par l'effet du sol battu par les pluies, rentrées dans la terre et se seraient pétrifiées avant d'avoir la forme parfaite.»

Quittons les ténèbres de la préhistoire:

«Les Gaulois, qui vivaient depuis des siècles dans des sentiments de fraternité, malgré qu'ils connussent l'amour sexuel, furent envahis par les Francs».

Sur Jésus, une grande révélation: il n'était pas le fils, il était l'époux de la Vierge Marie.

Mais le livre a surtout un but moral. Il enseigne la chasteté: