Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains

Part 1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Le Massacre des Amazones

DU MÊME AUTEUR

Sous le Pseudonyme de HENRI NER

ROMAN

CHAIR VAINCUE (_Épuisé_). LES CHANTS DU DIVORCE, roman en vers (Ollendorff, éditeur). CE QUI MEURT, roman social (Fischbacher, éditeur). L'HUMEUR INQUIÈTE, roman intime (Dentu, éditeur). LA FOLIE DE MISÈRE, roman d'histoire contemporaine (Dentu, éditeur).

SOCIOLOGIE

LA PAIX POUR LA VIE (en collaboration avec M. Saint-Lanne).

TRADUCTION

VIE D'ENFANT (en collaboration avec Alphonse Daudet).

_En Préparation_:

AGENTS DE PUBLICITÉ, études critiques sur les critiques d'aujourd'hui.

HAN RYNER Le Massacre des Amazones

ÉTUDE CRITIQUES SUR DEUX CENTS BAS-BLEUS CONTEMPORAINS

MESDAMES ADAM, SARAH BERNHARDT MARIE-ANNE DE BOVET, BRADAMANTE, JEANNE CHAUVIN ALPHONSE DAUDET, COMTESSE DIANE, DIEULAFOY TOLA DORLAN, JUDITH GAUTIER, HENRI GRÉVILLE, GYP, MARNI DANIEL LESUEUR, MAX LYAN, HECTOR MALOT CATULLE MENDÈS, LOUISE MICHEL, MICHELET, CAMILLE PERT GEORGES DE PEYREBRUNE, MARIA POGNON, RACHILDE CLÉMENCE ROYER, DE RUTE, SÉVERINE, DUCHESSE D'UZÈS HÉLÈNE VACARESCO, ETC., ETC.

PARIS CHAMUEL, ÉDITEUR 5, RUE DE SAVOIE, 5

[Ornement]

LE MASSACRE DES AMAZONES

La première punition de ces jalouses du génie des hommes a été de perdre le leur... La seconde a été de n'avoir plus le moindre droit aux ménagements respectueux qu'on doit à la femme. Vous entendez, Mesdames? Quand on a osé se faire amazone, on ne doit pas craindre les massacres sur le Thermodon.

J. BARBEY D'AUREVILLY.

I

LA VEILLÉE D'ARMES

Qu'est exactement l'ennemi que je vais combattre? Qu'est-ce qui constitue le bas-bleu, amazone de la littérature? Je le saurai mieux après la guerre. J'aurai cherché souvent le point où il faut frapper pour tuer et je constaterai sans doute que l'endroit vulnérable est toujours le même. Aux soirs de bataille, je me reposerai à disséquer quelques cadavres. Parfois,--je l'espère, du moins,--je rencontrerai, perdue dans l'armée des amazones, telle douce femme qui ne méritera point la mort littéraire; je la saluerai respectueusement, et, dans un charme attentif, je l'écouterai causer: les différences constatées entre elle et le bas-bleu m'aideront à définir cette _chose_.

Mais, dès maintenant, je dois déterminer le sens du _mot_. Il me faut, avant d'engager les hostilités, un moyen grossier, mais certain et bien visible, de reconnaître l'ennemi. Peu à peu j'apprendrai mieux sa tactique et ses mœurs. J'ai besoin de distinguer dès aujourd'hui son uniforme et son allure ordinaire.

* * * * *

Barbey d'Aurevilly a massacré les amazones de son temps. C'est une besogne d'assainissement que la vanité de la femme, son psittacisme naturel et le nombre inondant des brevets supérieurs rend de nouveau urgente. Elle devra être recommencée souvent. Après le passage d'Hercule, il fallut nettoyer régulièrement les écuries d'Augias rebâties et repeuplées.

* * * * *

Comment Barbey d'Aurevilly définit-il le bas-bleu?

«C'est la femme qui fait métier et marchandise de littérature. C'est la femme qui se croit cerveau d'homme et demande sa part dans la publicité et dans la gloire... Les femmes peuvent être et ont été des poètes, des écrivains et des artistes dans toutes les civilisations, mais elles ont été des poètes femmes, des écrivains femmes, des artistes femmes... Quand elles ont le plus de talent, les facultés mâles leur manquent aussi radicalement que l'organisme d'Hercule à la Vénus de Milo.» Le bas-bleu méconnaît cette nécessité d'histoire naturelle.

Dans un livre récent de Mme Alphonse Daudet, je trouve une tentative de définition: «Ce que nous appelons le bas-bleu, la femme se servant d'un art comme d'une originalité très voulue, en faisant un moyen d'effet ou de séduction, ou de satisfaction vaniteuse.» Et Mme Daudet prétend qu'il n'y a pas de bas-bleus en Angleterre, parce que les femmes écrivains y sont travailleuses et pratiques. Elle ajoute qu'elles y «restent femmes et très femmes».

Interrogeons un dictionnaire. Littré dit: «Bas-bleu, nom que l'on donne par dénigrement aux femmes qui, s'occupant de littérature, y portent quelque pédantisme.»

* * * * *

La définition de Littré manque de précision. Certes, le bas-bleu est pédant, mais il faut déterminer la nature de son pédantisme et de sa prétention.

Mme Daudet semble sur un point contredire Barbey d'Aurevilly. Pour elle, le bas-bleu est un amateur. D'après d'Aurevilly, au contraire, il «fait métier et marchandise de littérature». Ils se trompent l'un et l'autre: il y a des bas-bleus amateurs et des bas-bleus professionnels.

Hommes ou femmes, ceux qui «_font_ métier et marchandise de littérature» sont des prostitués: je les méprise également. Mais le bas-bleu, qui peut être méprisable de cette façon, l'est toujours d'une autre. Qu'il se donne ou qu'il se vende, ce qui lui vaut un nom spécial, c'est qu'il donne ou vend des apparences et des déceptions. Il n'écrit pas des livres de femme. Amante ou catin, il s'y refuse. Il est l'orgueilleuse amazone à qui il faut des victoires et des maîtresses. Apparente androgyne qui repousse son rôle naturel et, naïvement ou perversement, fait l'homme. Ange inepte qui se trompe, ou succube inquiet qui veut à son tour être l'incube.

Ce qui constitue le bas-bleu ou amazone, c'est qu'un léger développement de ce qui semble viril en elle lui fait croire qu'intellectuellement elle est un homme. Son ridicule crime cérébral mérite d'être sifflé comme la ridicule perversité sensuelle de telles névrosées, muses de ce pauvre Mendès. Balzac définirait le bas-bleu: «la fille aux yeux d'or de la littérature».

* * * * *

Il y a des hommes,--on les appelle parfois féministes,--qui, pour s'attirer une clientèle de lectrices, essaient d'écrire en femmes. Ces déguisés no sont pas moins grotesques que les bas-bleus. En citerai-je quelques-uns? Nommerai-je ces hermaphrodites: les Henri Fouquier, les Catulle Mendès, les Marcel Prévost, les Jules Bois, les René Maizeroy? Je ne puis m'attarder en ce moment à la revue des _chaussettes-roses_. Mais elles sont les alliées des bas-bleus, et il faudra bien les massacrer à leur tour.

* * * * *

Eunuques et amazones, bas-bleus et chaussettes-roses, je les hais également, parce qu'ils contribuent également à tuer une moitié des lettres françaises, à empêcher l'expression de tout un sexe, à priver notre époque d'une vraie littérature féminine.

II

PREMIÈRE RENCONTRE[1]

Le hasard, bien méchant parfois, me fait lire en une semaine trois livres de bas-bleus: _Mater gloriosa_, de Paul Georges; _Joie morte_, de Jean Laurenty; _Un vicaire parisien_, de Paul Junka. Trois pseudonymes virils, car l'ambition du bas-bleu est la même que celle de l'enfant: il veut faire l'homme.

[1] Beaucoup de guerres commencent fortuitement par une escarmouche qui irrite les deux partis. Ainsi a débuté ce massacre.

Dans un journal hebdomadaire où je faisais la critique littéraire, j'étudiai, sous le titre _Bas-Bleus_, trois femmes qui venaient de publier en même temps. Mon article souleva des protestations et des encouragements. Mon amour de la bataille s'exalta quand j'aperçus, derrière les premières troupes rencontrées, l'innombrable armée des amazones.

Je reproduis presque textuellement cet article. Je ne change guère que le titre,--trop général pour désigner un simple fragment.

Le hasard eut pour moi quelque attention malicieuse: il diversifia mon supplice, me fit rencontrer trois variétés assez distinctes de l'écœurante espèce.

Paul Georges est le bas-bleu naïf et petite fille. Les premières minutes, on éprouve je ne sais quel puéril et rafraîchissant plaisir à l'écouter balbutier, et blaiser, et bégayer, et zézayer. Mais il dure des heures, ce bavardage enfantin auquel, d'abord, on sourit; et on se sent noyé sous un flux lent d'ennui et d'ensommeillement.

Jean Laurenty est le plus ridicule et le plus fanfaron des bas-bleus. Elle veut conquérir notre admiration en faisant étalage de pensée et d'indépendance. Elle essaie le tour de force, elle se baisse pour soulever des poids de cinquante et de cent kilos, ne soulève rien, ne se relève même pas. Toute courbée, la main prise dans l'anneau, le corps prisonnier de la pesanteur, l'inconsciente croit au résultat parce qu'elle sent la fatigue, et elle réclame «un petit bravo, pour encourager l'artiste.»

Paul Junka est ce qu'il y a de mieux dans le genre: le bas-bleu qui a presque du talent.

Et les trois se ressemblent étrangement, frères de laideur.

* * * * *

Le bas-bleu est vaniteux; le bas-bleu est soumis. Tels les hommes qui font des platitudes pour obtenir la croix _d'honneur_. Car le bas-bleu réussit à ne pas trop différer des hommes lâches et incomplets, de ceux dont on dit qu'ils ne sont pas des hommes.

La prétention intellectuelle du bas-bleu et sa soumission d'esprit se concilient en pédantisme. Paul Georges donne à son livre un titre latin. Paul Junka cite, toujours en latin, de nombreux passages des Écritures. La puissance de pensée de Jean Laurenty est faite de citations, parfois avouées, de Baudelaire, de Pascal et surtout de Schopenhauer. Les marionnettes qu'elle désire sympathiques lui ressemblent: un poète, voulu intelligent et séduisant, pousse dans un fiacre une jeune femme très bien douée, elle aussi, et, pour faire sa cour, récite: 1º un sonnet de Baudelaire; 2º vingt-sept lignes de Schopenhauer. Puis il débite une incohérente théorie sur l'anarchie, et finit par s'excuser d'avoir été un peu «pédagogue.» Mais la jeune femme se récrie, sincère, et l'accuse de coquetterie. Ailleurs, une cocotte, causant avec son amant de cœur, s'écrie: «Oh! qu'elle est profonde, cette rêverie du grand Schopenhauer!» et elle cite seize lignes. En une page d'un livre précédent, cette pauvre Laurenty résumait les doctrines des philosophes sur l'absolu. Elle mettait l'inepte dissertation dans la «bouche de colibri» d'une jeune fille idéale qui débutait ainsi: «L'absolu, du latin _absolutus_...» Un certain Fernand Hauser, lamentable journaleux, connu de quelques-uns pour son ignorance encyclopédique, fut ébloui et attribua à l'heureux auteur qui possédait un Larousse une «érudition de bénédictin.»

Et, en effet, le bas-bleu sait tout, latin, droit, philosophie, médecine surtout, un peu comme les filles du quartier des Écoles, pour des raisons qui peuvent être différentes, qui peuvent aussi être les mêmes.

* * * * *

Le bas-bleu sait tout, excepté le français. Jean Laurenty nous montre une mère qui «_rapporte_ sur son fils toute l'exaltation de son âme» et nous annonce que la «tendresse féminine de Lison s'était _rapportée_ sur le jeune homme».

Il lui arrive d'employer des mots dont, visiblement, elle ignore le sens: «Raison et hygiène, voilà le _critérium_ du mariage.» Un mari s'excuse, auprès de sa femme, d'une infidélité passagère: «Cette prétendue trahison ne compte pas... Une minute d'emportement; _j'ai vu rouge!_...»

Le bavardage étourdi du bas-bleu l'entraîne à des Lapalissades: «Et _pour oublier_, tu viens _chercher l'oubli_...» Elle met toujours deux verbes au lieu d'un, remarque rarement si l'un est neutre et l'autre actif. Et elle dit, avec tranquillité: aimer à quelqu'un. «Elle se reproche parfois de ne pas assez aimer son fils, de trop _aimer_, de trop penser _à_ Hugues.» «La supplier à genoux d'_abandonner_, de renoncer _à_ mon enfant.» Je m'arrête. Dans le seul livre de Laurenty, j'ai copié quatre pages de citations aussi précieuses.

Sauf de rares exceptions, la petite Paul Georges écrit correctement et banalement. Le style de Paul Junka est moins mauvais, gris et terne sans doute, mais, dans son anémie, frémissant d'un peu de vie, avec, çà et là, une trouvaille de mots presque jolie. On y rencontre aussi, mais plus rarement, la métaphore incohérente: «Ces _araignées_ de sacristie qui sont la _lèpre_ de l'église;»--l'incorrection: l'abbé n'est point coupable, «mais je l'_en_ aurais cru»;--la préciosité prétentieuse: «Les moindres paroles» des fiancés «semblaient coulées dans le miel emprunté à la lune prochaine.»

* * * * *

La Palisse dirait: «Si le bas-bleu est un homme, c'est un homme impuissant.»

La femme n'est guère capable que de petites choses et de jolis détails. J'ai montré que, même dans cet étroit domaine, son attention est souvent en défaut. Indiquerai-je qu'elle est inégale à la plupart des matières, incapable de délimiter nettement un sujet et de composer un livre? Ah! si j'avais la place!...

Le bavardage de Laurenty n'a pas de sujet. Ça commence par la ruine du notaire Bardalys, ça finit par la vérole de son petit-fils; entre les deux catastrophes, des anecdotes sans intérêt et sans unité. Si, pourtant, une unité de sentiment, faux et mal joué: Laurenty ne reconnaît que l'amour sensuel, et elle le déclare décevant, et elle l'injurie, le plus souvent avec des paroles de Schopenhauer, parfois avec des phrases à elle, toutes gargouillantes de je ne sais quel lyrisme hystérique. Athée du sentiment, insatisfaite par la sensation, elle reste de longues heures, agenouillée devant le dieu Phallus, à cracher des blasphèmes[2].

[2] Je fais de la critique et je ne parle jamais que d'attitudes littéraires. Cette déclaration superflue, il me convient de la formuler, une fois pour toutes, à l'occasion de Jean Laurenty qui, me dit-on, n'a ni frère ni mari. Mais j'autorise, de grand cœur, frères et maris à l'oublier, si ça peut leur faire plaisir.

Paul Georges hésite entre l'étude de caractère et l'étude de mœurs: elle ne prend aucun des deux lièvres. L'Agrippine bourgeoise qu'elle a voulu peindre est manquée, molle et fuyante. _Mater gloriosa_ nous conduit parmi les politiciens. Et, certes, les toutes petites intrigues qu'on décore aujourd'hui du nom de politique pourraient être comprises par une femme. Mais Paul Georges est une fillette. Ses hommes politiques sont vertueux, ineffablement: ils rendent les millions volés par beau-papa. On voit que nous sommes loin de la réalité contemporaine.

Madame Paul Junka a des qualités presque solides et elle a su choisir son sujet. Elle nous fait pénétrer dans le monde si efféminé du clergé parisien. Et elle les connaît bien, et elle les pénètre jusqu'au fond, ses vicaires et ses curés. Malgré beaucoup de lacunes et de faiblesses, son livre m'a fait plaisir par sa documentation abondante, par la finesse de sa psychologie et même par cette vie frêle du style que je signalais tout à l'heure.

Car le bas-bleu n'a pas la puissance de construire une œuvre large. Mais si à quelque apparence de talent il joint un peu de bonheur, il lui arrive d'écrire un livre incomplet et intéressant.

* * * * *

Qu'on ne m'accuse pas de mépriser la femme, parce que j'ai dit à telle déguisée: «Beau masque, ta barbe est postiche.» La femme a peut-être d'autres mérites que celui de porter la barbe.

III

LES CYGNES NOIRS

L'amazone a toutes les prétentions. Non seulement elle fait la bête pour vouloir faire l'homme; souvent elle devient je ne sais quel animal de cauchemar, monstrueux et irréel, parce qu'elle s'efforça d'être un homme extraordinaire, d'une invraisemblable unité, idéalement et continûment sublime, ou continûment et idéalement pervers. Le bas-bleu tient à nous montrer: 1º une virilité; 2º des ailes d'aube ou de ténèbres. Il est ange ou démon.

Je dis trop peu. Il y a neuf chœurs des anges et les satans se comptent par millions. Le bas-bleu ne saurait être chose si commune. Chaque hystérique de la Salpêtrière se vante d'offrir un cas particulier,--qu'elle simule presque toujours. Le camp des amazones est la Salpêtrière de la littérature. Il contient de quoi étonner tous les matins les Charcot de la critique, ces charlatans ahuris.

Je souris des clowns de l'hystérie; je ne vois pas dans leurs contorsions voulues et dans leurs grimaces calculées des attitudes de la nature ou des laideurs persistantes. Seuls, les naïfs croiront que vous ne ressemblez pas à tout le monde, Mesdames. Je ne me laisse point prendre à vos simagrées; et j'étudie sans émotion vos horreurs de surface et de jeu.

Je sais que tout bas-bleu tient à passer pour oiseau rare, de couleur inédite ou presque dans sa race: merle blanc ou cygne noir. Je sais aussi que le petit animal, remarquable par sa seule vanité, est presque toujours de la couleur ordinaire. Ces dames teignent leur âme avec plus de soin que leurs cheveux. On connaît l'histoire du merle blanc que Musset étudia de trop près. Examinons--de plus loin--deux cygnes noirs.

* * * * *

Voici Jane de la Vaudère, couveuse des _Sataniques_ et des _Demi-Sexes_. Tu as changé de teinture, gamine. Tu fis jadis des strophes très blanches, oh! si blanches: en rayons d'étoiles, disais-tu; en verre filé, je m'en souviens. Et la liste de tes livres m'apprend que tu restes honorée d'un accessit à l'école où les singes verts récompensent les vieux enfants. Un de tes recueils innocents fut «mentionné par l'Académie française».

Aujourd'hui, le poète manqué s'imagine écrire en prose. Notre ange raté se déguise en démon et imite un titre de Barbey d'Aurevilly. Puis il s'aperçoit que Marcel Prévost, qui singe les hommes par le costume et les femmes par l'écriture, est plus à sa portée. Le demi-penseur Dumas observa le demi-monde; le demi-écrivain Prévost découvrit les demi-vierges; Jane de la Vaudère, bête complète, nous apporte les _Demi-Sexes_.

Çà et là, dans la platitude et l'insignifiance des _Demi-Sexes_, une phrase arrête, ridicule autrement que les autres, grotesque par son entourage, par son inopportunité, mais qui, isolée, aurait de la force ou de la grâce. Elle est copiée, tout simplement. Un des derniers romans de Guy de Maupassant par exemple, _Notre cœur_, a été vaillamment pillé. J'aime mieux juger Jane de la Vaudère sur les pauvretés plus à elle des _Sataniques_. Là, sauf erreur, elle a pondu et couvé.

Les promesses raccrocheuses de titres qui ressemblent à de gros numéros ne suffisent pas toujours à cette matrone de lettres. Elle y ajoute parfois une couverture excitante: sorcière nue à cheval sur son balai; chat noir qui vient frôler la peau; plus loin, le bouc qui attend. Le miché imbécile qui se laissera attirer par toute cette parade polissonne et qui montera au salon entendra des naïvetés de petite fille: banales histoires de revenants ou allégories comme on en «rédige» au Sacré-Cœur. Écoutez la dernière satanique. Ça s'appelle _la Mystérieuse_. Une femme est aimée d'un homme. Des années passent sans altérer sa puissante beauté. Mais enfin elle vieillit, et même--je puis vous certifier cet événement étonnant--elle meurt. Voilà toute l'histoire de la Mystérieuse. Et le mystère? demandez-vous. Allons, puisqu'il le faut absolument, je vous dévoilerai l'affreux satanisme. Cette femme, frémissez d'horreur! cette femme n'était pas une femme: c'était... l'Illusion.

Seront-ils assez volés, les bons potaches qui monteront chez la satanique parce qu'elle a promis dans la rue: «Je serai bien cochonne!» J'avoue d'ailleurs que, parfois, elle y met un peu plus de bonne volonté. Seulement, voilà, elle a beau faire: elle ne sait pas, la pauvre petite.

J'ai regardé trop longtemps ce premier cygne noir et, je vous le dis en confidence, ça n'est pas noir, ça n'est pas un cygne; c'est une oie.

* * * * *

Si je voulais faire un groupe de madame de la Vaudère et de Rachilde, je montrerais la petite Jane à genoux, admiratrice, balbutiant, en grande émotion hésitante, les mots: «Maître!... maîtresse!...» cependant que Rachilde, droite, méprisante, hausserait la tête en un orgueil qui ne serait pas tout à fait grotesque.

Car Rachilde a reçu des dons considérables et, malgré les circonstances déformantes et enlaidissantes, elle conserve de beaux restes.

Rachilde a le malheur d'être perdue au milieu des petites-maîtresses du _Mercure de France_. Il fallait un mâle à toutes ces parfumées. Rachilde, plus virile que ces chaussettes-roses, fut condamnée à être l'homme de la bande, le pacha du harem.

Malgré le rôle burlesque qui lui est imposé, il y en a de plus ridicules dans sa troupe.

* * * * *

Rachilde a cette éloquence passionnée, abondante, quoique faite de cris rapides et sans suite, qui est le fond de beaucoup de talents féminins. Le génie de la femme semble surtout lyrique; je veux dire puissant, mais court et désordonné.

La femme, même supérieure, s'ignore presque toujours elle et les limites de ses forces. Bavarde, elle prend l'abondance verbale pour la fécondité mentale et elle aspire à produire des œuvres longues. Voyez plutôt Catulle Mendès et ses inepties diffuses.

Certes, Mme Rachilde est moins femme que Mendès: elle a beaucoup moins de souplesse, un peu moins de verbosité, peut-être aussi un peu plus de solidité et de pensée. Mais elles ont des points communs: perversité réelle et pose de perversité; imagination amusante parfois, souvent absurde; romantisme fougueux dans le mot, dans la phrase, dans la composition. Catulle m'apparaît la souillon de Hugo. Rachilde, déjà à moitié folle avant la rencontre de cette poésie trop forte pour elle, coucha peut-être une nuit entre Edgar Poë et Baudelaire. J'espère mieux pour leur prochaine existence: je rêve Mendès femme de Rachilde.

* * * * *

L'expression, chez Rachilde, est souvent évocatrice. Elle excelle à certains tableaux moitié de réalité, moitié de cauchemar et telles de ses pages sont des puissances frissonnantes, quoique l'artifice toujours soit visible. Il lui arrive de nous secouer d'une émotion brusque, presque mélodramatique et pourtant presque poétique.

Même les subtilités de sa pensée, indifférentes le plus souvent, ne sont pas toujours absolument méprisables.

Mais pourquoi cette lyrique sombre, qui pourrait écrire de belles proses concentrées, s'applique-t-elle à fabriquer des romans? Je préfère ses contes, encore qu'ils soient des imitations trop directes et trop vides d'Edgar Poë. Je crois que j'aimerais tout à fait--si elle les essayait aujourd'hui, avec son talent formel, assoupli et fortifié--de courtes proses où elle chanterait «tout le cynisme naïf de sa nature de poète»; où elle dirait «de quelles haines se forme l'amour»; où tout serait «lourd, violent, et cependant d'une merveilleuse perversité de tons;» où parfois elle courberait «au-dessus de la complication des odeurs artificielles et des gestes de comédie, l'exquise simplicité d'une branche de mimosa».

Hélas! la dernière histoire qu'elle nous conte, _les Hors Nature_, a près de quatre cents pages de texte compact, et quelques morceaux joliment pervers sont reliés par la plus puérilement perverse de toutes les fables. Je n'ai pas le courage d'analyser cette corruption délayée d'une œuvre célèbre où René, au lieu d'avoir une sœur, a un frère. Ce long rêve d'inceste unisexuel est déplaisant et nullement troublant.