Part 9
César, écoute l'autre lyre. Je ne chanterai pas mon hymne. Ah, j'ai trop d'amour sur mes lèvres pour chanter; et mon cœur m'étrangle 3235 jusqu'à ce que je ne l'entende plus. Qu'il t'en souvienne, César! Mais de la hampe de mon dard les Messagers du nouveau dieu ont fait leurs plectres invincibles. 3240 Écoute, écoute. La forêt de métal, de cèdre et de pierre, la forêt drue de tes idoles, va se courber, va s'écrouler sous le vent de la mélodie. 3245 César, César aux yeux de lynx, je danserai, je danserai, si je suis le Seigneur des danses venu de Béryte marine avec tes cargaisons d'épices, 3250 avec ta pourpre, avec ton bysse, avec tes parfums et tes vins. Pour tes mages et tes devins je danserai la Passion de ce Jeune Homme asiatique, 3255 de ce Prince supplicié: car la feuille de ton laurier est comme le fer de la lance qui lui perça le flanc anxieux. De la profondeur de tes yeux 3260 regarde. Écoute, et puis regarde. Ne tremble pas.
Il recouvre de sa chlamyde la cithare mutilée. L'Empereur semble s'enivrer de chacun de ses gestes. Il se tend vers l'imberbe, il lui parle d'une voix soumise et ardente.
L'EMPEREUR.
Sois un dieu. Je te ferai dieu. Tu auras des statues, des temples. Je t'aimerai.
DES VOIX EPARSES.
3265 --Il apprête l'enchantement. --Il compose un charme lugubre. Il est beau, cependant, César. --César, plus la victime est belle, plus elle est agréable aux dieux. 3270 --Jetez la torche entre ses pieds. --Scellez sa bouche avec le feu. --Il a dans le creux de ses paumes la terre qui comble les tombes et les larmes de l'oliban. 3275 --Seigneur des danses!
LE SAINT.
César, regarde. Et souviens-toi de l'étoile qui fut clouée au cœur vivant du Ciel, en gage de la parole radieuse 3280 parlée par la bouche de l'Oint. Tu la sauras.
L'EMPEREUR.
Dis la parole. Sois ce dieu. Je veux appeler de ton nom la plus lointaine des étoiles, 3285 ou la plus proche.
LES FEMMES DE BYBLOS.
--Comme il est beau! Comme il est beau! --Ses boucles sur son front têtu sont les grappes de la douleur. --Son regard est comme l'effluve 3290 du sommeil, la nue du benjoin. --Il sort du lit élyséen avec des pavots dans ses mains. --Tu es beau, tu es beau, Seigneur, semblable à l'anémone en fleur, 3295 pareil à l'Archer du Liban. --Seigneur des danses!
Par ses pas, ses gestes, ses attitudes, les aspects de sa face douloureuse, l'angoisse de ses paroles étouffées, le Confesseur exprime le haut drame du Fils de l'homme autour de la chlamyde étendue, comme autour d'une dépouille sanglante.
Par intervalles, les esprits de la musique le surmontent et le ploient comme le fleuve ploie le roseau et le saule. Il reste ainsi, courbé ou renversé, immobile comme un enfant de Niobé, tandis que la mélodie seule atteint les sommets indicibles. Ensuite, il se redresse et se transfigure. Il est plus pâle que les marbres et les ivoires, plus resplendissant que la lune sur le front d'Isis. Le métal de sa voix est transmué par la flamme du cœur profond.
LE SAINT.
Avez-vous vu celui que j'aime? L'avez-vous vu?
Un frisson merveilleux court dans toutes les chairs humaines. Les prêtres, les mages, les musiciens, les archers, les esclaves ne sont qu'un seul regard allumé à la cime d'une seule attente. Et les femmes, moites de malaise, la gorge aride, semblent défaillir.
Tout à coup, un grand silence plane sur l'ardeur de la vie. Celui qui apporte le témoignage des choses cachées est seul, sous l'espèce de l'Éternel. Sa voix est celle même de l'agonie sublime.
Il dit alors: «Mon âme est triste 3300 jusqu'à la mort. Restez ici et veillez.» Et il se prosterne et dit dans sa prière: «Écarte cette coupe de moi, Seigneur. Toutefois, non comme je veux 3305 mais comme tu veux.» Sa sueur tombe comme gouttes de sang, trempe la terre.
La sueur mortelle et le sang noir et les sursauts du supplice et les battements du flanc transpercé et le profond soupir, et les larmes de l'inconsolable amour, et le corps embaumé dans le linceul, et toutes les ténèbres: ces choses, il les contient, semblable au grain que verse le Van mystique, où tout est contenu. Or le souffle lugubre semble venir de loin, de la lointaine Asie desséchée, des côtes de la Phénicie, des gorges du Liban, des confins de l'Euphrate, des oasis du Désert. Les femmes syriennes tressaillent comme par la présence de leur dieu androgyne.
LES FEMMES DE BYBLOS.
Ah! Tu pleures le Bien-Aimé! Tu pleures l'Archer du Liban. 3310 O sœurs! O frères!
Elles revoient le fleuve rougi par le sang du chasseur divin, et les catafalques funéraires dressés aux abords des Temples, et l'image du dieu mort enveloppé dans les baumes et les linges, et le cercueil orné d'anémones et de roses; et les cheveux épars, les ceintures dénouées, les robes déchirées, les larmes versées sur le seuil des portes ou le long des murailles saintes.
Hélas! Tu pleures Adonis! O sœurs! O frères!
Et les autres femmes s'émeuvent; et toutes les veines de la même race palpitent; et les bras se tendent, et les bouches se gonflent, et le Chœur se forme et gémit.
CHORVS SYRIACVS.
Hélas! Tu pleures Adonis! Il se meurt, le bel Adonis! 3315 Il est mort, le bel Adonis! Femmes, pleurez!
Voyez le bel Adolescent couché dans la pourpre du sang. Donnez les baumes et l'encens, 3320 femmes! Pleurez!
Voyez le sang couler de l'aine, le sang noir sur la cuisse blême. Mêlez à l'huile syrienne vos pleurs! Pleurez!
3325 Pleurez, ô femmes de Syrie, criez: «Hélas, ma Seigneurie!» Toutes les fleurs se sont flétries. Criez, pleurez!
Le Chœur s'éteint. Et une voix solitaire semble surgir d'une profondeur infinie, ayant traversé toute la masse de la souffrance comme le souffle traverse le poumon.
VOX SOLA.
«Je souffre» gémit-il. Écoute! 3330 «Je souffre. Qu'ai-je fait? Je souffre et je saigne. Le monde est rouge de mon tourment.
Ah, qu'ai-je fait? Qui m'a frappé? J'expire, je meurs. O Beauté, 3335 je meurs mais pour renaître impé- rissablement.»
CHORVS SYRIACVS.
Il se meurt, le bel Adonis! Il est mort, le bel Adonis! Vierges, pleurez Adonis! 3340 Garçons, pleurez!
Et vous, et vous, dans les couronnes rougissez de deuil, anémones! L'Époux descend à Perséphone. Eros, pleurez!
3345 Il descend vers les Noires Portes. Tout ce qui est beau, l'Hadès morne l'emporte. Renversez les torches, Eros! Pleurez!
Pleurez, ô femmes de Syrie! 3350 Il va dans la pâle Prairie. Toutes les fleurs se sont flétries, hélas! Pleurez!
Le Chœur s'éteint. L'Archer est haletant, éperdu. Il secoue sa chevelure, comme pour en faire tomber les anémones vénéneuses. D'une voix trouble qui passe à travers toute sa chair, il augmente sa propre frayeur.
LE SAINT.
Quel est ce jeune homme tout blanc assis a l'entrée du sépulcre? 3355 «Vous cherchez le crucifié. Et pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?» Or Il est là, debout. Il dit! «Ne pleurez plus.»
Il est là, debout, lui-même. Il est le Ressuscité de la tombe rupestre. Descend-il du Golgotha? descend-il du Liban? Il est beau comme un dieu est beau. Une chaude et fauve lueur l'enveloppe, comme si un nuage en feu était venu de l'occident se mirer dans le bouclier soulevé qui laisse fuir par le soupirail la fumée des aromates.
VOX SOLA.
3360 Cessez, ô pleureuses! Le monde est lumière, tel qu'il l'annonce. Il renaît dieu, vierge et jeune homme, le Florissant!
Il est debout, le Désirable. 3365 Ses mains sont pleines de semences. Il va ramener dans ses danses chastes l'Absent.
Il renaît, il se renouvelle, frère des Saisons jumelles, 3370 debout! La mort est immortelle, dieu, par ton sang.
LES FEMMES DE BYBLOS.
Le dieu! Le dieu! Voilà le dieu! Il est debout.
L'EMPEREUR.
Il est un dieu, il est un dieu!
Il bondit, ivre de prodige, de songe et de création. Ce cri fulgurant, jailli de sa poitrine oppressée, couvre toutes les voix, les éteint. Il s'approche de l'Etre mystérieux. Il lui parle dans le silence que les profondes haleines font pareil au silence des rivages. Maintenant il semble que la multitude exsangue des idoles soit plus vivante que la tourbe des humains.
3375 Tu es un dieu. Je te fais dieu, moi, le Maître de l'Univers, qui ai joint à mon nom le nom du Tonnant. Moi, je te fais dieu. Tout est licite à l'Empereur. 3380 Hadrien a déifié le Jeune Homme de Bithynie à la bouche mélancolique. Je veux te consacrer un temple un temple sur le Viminal, 3385 avec des trésors et des prêtres. Tu auras des autels toujours fumants, des offrandes opimes des louanges harmonieuses; et on parfumera de rose 3390 le marbre de tes simulacres comme à Délos.
Le Jeune Homme est ébloui, vacillant, perdu dans une immense lumière vertigineuse comme la lumière du Désert embrasé où vibre le crissement des sauterelles. A-t-il, lui aussi, jeûné pendant quarante jours et quarante nuits? Il parle comme en songe, comme dans le délire de la faim.
LE SAINT.
Je souffre, je souffre. Les cieux s'évanouissent. Une main m'a pris par les cheveux. Quelqu'un 3395 a crié: «Béni soit le Roi qui vient au nom d'Adonaï!» Adonaï! Adonaï! Ai-je entendu?
Les bêtes sauvages se sont enfuies dans les sables, les Anges se sont évanouis dans le soleil. Le Tentateur se rapproche.
L'EMPEREUR.
Tu vas, cette nuit, apparaître 3400 aux yeux du peuple, dans les rues arrosées de safran punique, parmi la clameur des cohortes, au milieu de torches nombreuses comme mes désirs, sur un char 3405 traîné par des éléphants blancs, si haut qu'on abattra les Arcs de Triomphe sur ton passage, on ouvrira dans les murailles des brèches pour que tu n'inclines 3410 point ta tiare.
Le Jeune Homme parle comme en songe, comme dans le délire de la soif.
LE SAINT.
Quelle splendeur sort de mes os? Suis-je lumière? «Qui me voit, voit celui qui m'a envoyé.» L'a-t-Il dit? Je souffre, je souffre. 3415 «Tu es mon fils, le Bien-Aimé. En toi je prends plaisir.» Peut-être, nous sommes un. Tout s'obscurcit. Les cieux s'évanouissent. Suis-je au faîte du Temple? au sommet 3420 du Mont, avec le Tentateur? «Si tu es le fils d'Elohim, jette-toi en bas.» O vertige! Il m'a saisi par les cheveux. «Maintenant mon âme est troublée; 3425 et que dirai-je, que dirai-je?» Ma vie s'évanouit. Les Anges sont loin, loin. J'entends d'autres voix. «Je te donnerai tout cela, si tu m'adores.»
L'Empereur a enlevé l'une des deux Victoires d'or qui ornent le haut dossier de son siège. Et, dans sa main tendue vers le Déifié, il serre le globe qui soutient le pied léger de la déesse très désirable.
L'EMPEREUR.
3430 Prends la Victoire impériale dans ton poing fort et décharné comme la griffe de mes aigles. Ce globe est l'orbe de la Terre et la pomme des Hespérides. 3435 Or tu es dieu, tu es César, tu es Prince de la Jeunesse: tu as la puissance et la joie, la merveille tissée des songes pour vêtir ton corps ambigu, 3440 les perles et le laurier-rose pour tes tempes étincelantes. Tu auras tout, tu auras tout. Je te donnerai les butins de toutes mes guerres d'Asie, 3445 de mon Asie profonde et chaude comme la gueule du lion et comme le cœur d'Alexandre. Moi vivant, je te léguerai l'empire. Tu seras le maître. 3450 Étant dieu pour rester lointain dans tes silences, tu seras empereur pour te rapprocher et pour t'agiter. Tu feras verser du sang, fonder des villes, 3455 ployer des rois, sécher des mers, chanter des poètes, mourir des héros, surgir des aurores inconnues du fond des douleurs inexpugnables. Tu auras 3460 le monde tremblant dans le creux de ta main comme l'alouette dans le sillon avant le jour. Ah, qui donc, des choses plus belles que toutes ces choses, qui donc 3465 te les donnera? Tends le poing, prends la Victoire!
Lentement, lentement, comme en un songe, le Déifié tend son bras droit vers le donateur; et il reçoit dans la paume le simulacre de la déesse qui «seule rompt l'incertitude du combat». Il serre le globe entre ses doigts endurcis par le nerf de l'arc; et, renversant le front têtu qu'alourdissent les grappes de la douleur, il mire de dessous ses larges paupières l'Or triomphal dressé au bout de son bras rigide.
L'Auguste s'abandonne à sa démence magnifique.
L'EMPEREUR.
Chantez! Bondissez! Exultez! Que tous les marbres, tous les bronzes divins bondissent eux aussi 3470 comme le thiase d'Evan; car ce dieu renaît de l'abîme de mon cœur, avec mille noms, avec mille noms ineffables, et seul je ravis aux Puissances 3475 noires pour toujours sa beauté! Que, toute la nuit, le tonnerre triomphal des buccins résonne au sommet des saintes collines, jusqu'à ce que les joues éclatent, 3480 jusqu'à ce que tout l'éther soit un bouclier de Corybante, jusqu'à ce que ma Rome entende hurler vers les hauts Dioscures la Louve aux mamelles d'airain! 3485 Et vous, tracez le temple, Augures: annoncez l'étoile future au ciel romain!
Le Déifié a tendu l'autre bras aussi; et il serre maintenant la Victoire impériale dans ses deux mains, si fort qu'on croirait entendre le métal craquer. Seul les soulèvements de sa poitrine indiquent la violence du combat invisible. Les lèvres sont ouvertes, comme la déchirure même de son âme vivante, sur ses dents fermées. Autour de lui, dans les fleurs, dans l'or, dans les parfums et dans la flamme, au son des cithares et des flûtes, les Adoniastes semblent mener l'orgie divine comme dans le temple de Byblos après le septième des jours funèbres, quand les femmes descendaient au port pour y recueillir la tête de papyrus jetée dans la mer par les Alexandrines et poussée par le courant jusqu'à la ville phénicienne.
SEMICHORVS I.
Io! Io! Adoniastes! O sœurs, ô frères, exultez! 3490 Le Seigneur est ressuscité! Il conduit la danse des astres.
Io! Déliez vos cheveux, dénouez vos ceintures, femmes! Du noir Hadès où sont les âmes 3495 il nous revient, le Bienheureux.
SEMICHORVS II.
Tu es beau, tu es beau, Seigneur! Io! Salut, ô Bien-aimé! Tour à tour tu renais et meurs, Enfant de l'Immortalité.
3500 Donnez la rose et l'anémone, sang et larmes, au Florissant! Ceignez-le des mille couronnes germées des larmes et du sang!
CHORVS.
O neuve jeunesse du monde! 3505 Couronnez Cypris, couronnez Eros invaincu, couronnez trois fois Cybèle la profonde!
Couronnez Pan au thorax bleu, le roi Pan aux deux cornes torses! 3510 Io, Pan! Pour toutes les forces, Io, couronnez tous les dieux!
Le cri soudain et terrible du Ressuscité domine le chœur orgiastique.
LE SAINT.
Jésus, Jésus, Jésus, à moi! Au secours, Seigneur! A mon aide, ma force, ma flamme, mon Roi!
De toute la hauteur de ses bras, il élève en l'air la Victoire, et la lance contre la mosaïque luisante, aux pieds de l'Auguste. Tous les bruits tombent. La voix du Confesseur a l'éclat des buccins.
3515 César, maudit, j'ai dans mon poing mon âme nue, victorieuse, splendide, aux six ailes de feu. J'ai brisé ton idole, j'ai brisé ton or, comme toi-même 3520 tu seras brisé, tu seras foulé. Tous tes os se séparent. Je vois le signe de la lèpre sur ton front de bouc. La nuit vient. L'entends-tu? La nuit rugit comme 3525 une lionne, déchirant les rets de ses nuages noirs. La Louve a peur.
L'EMPEREUR.
Renversez-le! Renversez-le! Scellez sa bouche avec la torche! 3530 Faites de sa face une plaie fumante!
Des hommes obéissent si vite qu'on entend la crépitation des flammes allongées par la véhémence du geste.
Non!
Il semble ronger de ses yeux voraces la figure du Jeune Homme. Il dompte sa fureur. Le Saint ramasse la chlamyde et s'enveloppe la tête comme dans le rite de la consécration. La cithare mutilée reluit à terre, découverte,
DES VOIX EPARSES.
--Auguste, Auguste, souviens-toi! --O Divin, venge ta cithare! --Venge Apollon!
LES ORPHIQUES.
3535 Orphée! Orphée, caché, sonore, viens à ce sacrifice, Maître des visions!
L'Auguste a dompté sa fureur. Il est grave comme un pontife quand il s'avance vers le Saint et le découvre, tirant la chlamyde par le bord.
L'EMPEREUR.
Euryale, et toi, Nicanor, étendez-le sur la cithare. 3540 Ainsi. Ainsi. Mais doucement.
Le Saint ne résiste pas: car son âme est transportée hors d'elle-même.
Femmes de Byblos, les plus belles, venez le composer. Ainsi: entre les deux cornes d'ivoire, la tête contre le joug d'or; 3545 et sur sa poitrine le plectre. Ainsi. Ainsi. Très doucement. Et enroulez ses belles boucles autour des sept cordes coupées, très doucement.
Le Saint ouvre les bras et joint les pieds, comme le Crucifié.
LE SAINT.
3550 En vérité je vous le dis, si des frères secrets m'écoutent parmi les esclaves honteux qui doivent gémir sous les verges et attendent le changement: 3555 Jésus veut me glorifier.
Moi et le Christ, nous sommes Un. J'ouvre les bras. Nous sommes Un, pour les Clous, la Lance et l'Éponge. Voici. J'ai soif; mon côté saigne; 3560 mes mains et mes pieds sont cloués. Gloire éternelle!
L'EMPEREUR.
Ne le touchez plus de vos doigts! L'art de sa démence est sublime. Le son de sa faute est divin. 3565 Certes, c'est la divinité de ma cithare, qui lui donne une fin si mélodieuse. Il meurt dans le mode dorique. Ne le touchez plus de vos doigts! 3570 Ne touchez pas à sa pâleur. Je ne veux pas ouvrir ses veines, bien qu'il se dise tout sanglant. Je songe à la vierge d'Ephèse, à cette fille naxienne... 3575 Mais il est pâle, Adoniastes, plus que vos images de cire après l'équinoxe d'automne, sur vos lits d'ébène, à Byblos. Il renaissait, et il se meurt. 3580 O pleureuses, pleurez encore! Il se meurt, l'Archer du Liban! O sagittaires chevelus, ô mes sagittaires d'Emèse, de Damas, de la Commagène, 3585 de Palmyre et de l'Iturée, il se meurt, le bel Adonis! Pleurez, pleurez!
Dans un ton très bas la lamentation adonienne recommence. Des flamines jettent des poignées d'aromates sur la braise des autels. Les dadophores soulèvent leurs torches vers les idoles innombrables, qui vont recevoir le sacrifice. Les plaques, les disques, les croissants, tous les emblèmes, et les regards inflexibles des orbites d'émail, étincellent sous la voûte d'or; tandis que l'Empereur s'incline vers le Saint silencieux, pour le tenter.
Par le haut Soleil invaincu, ô mourant, écoute l'Arbitre. 3590 Tout ce que j'ai voulu t'offrir, je le tiens dans ma main encore. Tu pourrais encore être un dieu, avoir ton temple.
LE SAINT.
Le Christ règne! Tu n'es que fange. 3595 La mort est vie.
L'EMPEREUR.
Étouffez-le sous les couronnes, étouffez-le sous les colliers, sous les fleurs, l'or et la musique, sous les désirs, l'or et les plaintes, 3600 car il est beau.
On vide les corbeilles, on vide les muids. On ensevelit le Saint sous les colliers, comme la vierge d'Ephèse; on l'étouffe sous les couronnes, comme la vierge de Naxos. Les esclaves syriens renversent les flambeaux. Les archers d'Emèse, en commémoration de la Flèche qu'on ne vit pas retomber, plient un genou et bandent leurs grands arcs vers l'œil du ciel qui reluit, par la baie circulaire, à travers la fumée de l'oliban.
CHORVS SYRIACVS.
Il descend vers les Noires Portes. Tout ce qui est beau, l'Hadès morne l'emporte. Renversez les torches, Eros! Pleurez!
EXPLICIT
SECVNDVM SANCTI SEBASTIANI SVPPLICIVM INCRVENTVM
_LA QUATRIEME MANSION_
LE LAURIER BLESSÉ
LES PERSONNAGES.
LE SAINT.
SANAE.
LES ARCHERS D'EMESE.
LES ADONIASTES.
LE BON PASTEUR.
LES TROIS COUVEUSES DE CENDRES.
CHORVS SYRIACVS.
On aperçoit les antiques lauriers du bois d'Apollon, sur une colline ronde comme une mamelle. Ils sont drus et touffus à l'entour, sombres et immobiles comme leurs images votives de bronze offertes dans les sanctuaires. Leurs troncs, hérissés de feuilles aiguës comme les pointes des lances, surgissent contre le ciel latial où fument les longues traînées sulfureuses du jour fuyant. Ils entourent la clairière sainte qu'un autel triangulaire de pierre occupe, rongé par les années et les pluies, sans feu dans l'ombre. Trois femmes sont assises sur les monceaux des vieilles cendres, silencieusement enveloppées dans leurs manteaux noirs, les genoux entre leurs bras et la tête entre leurs genoux. Sont-elles les Parques filles de l'Erèbe, sans quenouille, sans fuseau, sans ciseaux? Sont-elles les Furies filles de la Terre, sans leurs fouets de couleuvres et sans leurs torches tartaréennes? Sont-elles les Grâces filles du Soleil, devenues décrépites et lugubres, couveuses de cendres? Comme des Sybilles ou comme des Suppliantes, elles semblent somnoler ou être accablées de fatigue et de malheur.
De hautes tombes sont éparses dans la plaine latine; des aqueducs interminables chevauchent vers la cité et vers la nuit.
On a dépouillé le Martyr pour l'attacher au tronc d'un grand laurier avec des cordes de sparte. Debout, les pieds nus sur les racines noueuses, il repose sur la tige svelte de sa jambe droite le poids de son corps lisse comme l'ivoire; et, les poignets liés au-dessus de sa tête, il ressemble au beau diadumène qui se ceint du bandeau.
C'est aux Sagittaires d'Emèse que l'Auguste a ordonné de venger par les flèches le Soleil seigneur de l'Empire. Ils sont éperdus d'amour et de crainte. Sanaé, l'archer aux yeux vairons, est parmi eux. Il épie la plaine.
SANAE.
3605 Ils sont loin, ils sont déjà loin! On n'aperçoit plus les chevaux de la turme. Une croupe blanche disparaît au détour, derrière les Tombeaux: le décurion. 3610 Il n'a jamais tourné la tête. Seigneur, nous allons maintenant te délier.
LE SAINT.
O Sanaé, tu ne te souviens plus! Tu as tout oublié. Que t'ai-je dit? 3615 «Souvenez-vous. Je suis la Cible.» Où est mon arc?
SANAE.