Part 8
Au centre du plafond à lacunars bleus, une ouverture circulaire qui se ferme au moyen d'un bouclier rond comme ceux des Curètes, manœuvré par des chaînes, laisse échapper la fumée des aromates. Les autres parois sont revêtues de planches d'ivoire versatiles, qui recouvrent les niches où sont cachées les théogonies sublimes et les conjonctions ineffables. Dans l'hémicycle, la multitude multiforme des dieux se dresse comme une cohorte exsangue en rangs serrés, faite de marbres, de métaux, de bois, d'argiles, de pierres fulgurales, de pâtes inconnues. Aux douze grands dieux de Rome, aux mille petits dieux latins des demeures, des carrefours, des étuves, des vergers, des celliers, des champs, des ports, des navires, et de tous les actes, de tous les aspects, de tous les instruments de la vie, et de tous les rites et de tous les mystères de la mort, des funérailles, de la sépulture, se mêlent les déités énormes des Ptolémées et des Achéménides, les Baals ardents de Syrie, les idoles raides à oreilles pointues, à bec, à museau, les sphinx, les apis, les cynocéphales transportés de la vallée du Nil par les Empereurs superstitieux, les Couples et les Triades farouches venus d'outre-mer avec les esclaves, les courtisanes, les marchands et les soldats.
On découvre l'Ephésienne toute noire, hérissée de mamelles, avec l'éclat blanc de l'émail dans ses orbites, avec des lions sur ses épaules et des abeilles au pied de la gaine qui lui serre les jambes comme l'écorce d'un tronc enraciné. La Grande Mère de l'Ida couronnée de tours est assise, non sur son char, mais sur le navire qui remémore sa navigation triomphale à la bouche du Tibre. Le Zeus solaire de Doliché, qu'une tribu de forgerons créa des étincelles du fer rouge, debout sur un taureau, armé de la hache à double tranchant, porte l'armure du légionnaire romain.
Mâ, la Bellone cappadocienne, abreuvée de sang dans les gorges du Taurus et sur les bords de l'Iris, rapportée comme un butin sacré par Sylla vainqueur de Mithridate, est couverte de taches rougeâtres, telle qu'elle apparut en songe au Dictateur. Isis aux cornes de vache, en robe de bysse, allaite l'enfant Horus sur ses genoux rigides; et entre les deux cornes une plaque ronde en forme de miroir imite la Lune. Un haut boisseau ombrage la chevelure massive d'Osiris. Mithra, le Médiateur, le seul, le chaste, le saint, que premièrement connurent les trirèmes de Pompée en guerre contre les pirates ciliciens, enfonce le couteau dans le poumon de la victime abattue.
Et voilà Dusarès, venu du fond de l'Arabie; et Daltis, venu de l'Osrhoène au delà de l'Euphrate; et Balmarcodès, le Seigneur des danses, venu de Béryte; et Marnas de Gaza, le Maître des pluies; et Maïoumas, qui souffle le parfum du printemps oriental dans la fête nautique sur le rivage d'Ostie.
Voilà Aziz, le «dieu fort» semblable au sidéral Lucifer fils de l'Aurore; et Malakbel, le «messager du Seigneur»; et le Hadad révéré par Antonin le Pieux; et ce Bêl, un dieu de Babylone, émigré à Palmyre, qu'Aurélien emmena à Rome avec la reine merveilleuse pour orner de l'une son triomphe et pour faire de l'autre le protecteur de ses légions.
Voilà toutes les déités d'outre-mer, les Agitateurs et les Consolateurs d'Asie; qui savent la mort et la résurrection, les baptêmes et les pénitences, les promesses et les commandements, et la vie nouvelle et la vie éternelle, et l'ébriété de la douleur et la puissance du sang versé, et les liturgies des semaines saintes à l'équinoxe du printemps. Les esclaves chrétiens dans leur cœur anxieux reconnaissent la Colombe eucharistique auprès de l'Astarté infâme, et le saint Poisson auprès de l'Atargatis de Bambyce emportée par des prisonniers de guerre vendus à l'encan.
Devant la multitude divine, des supports en bronze soutiennent l'Horoscope de l'Empereur, figuré sur un grand bas-relief représentant une conjonction de planètes dans le Lion. On y voit l'ordre des luminaires disposé sur les membres de l'animal, la Lune en croissant sur le poitrail, et sur le champ les trois planètes qui doivent leur force à leur chaleur, ainsi nommées: Πυρόεις Ἡρακλέους, Στίλβων Ἀπόλλωνος, Φαέθων Διός. Le long des parois lambrissées d'ivoire poli, une tourbe de prêtres, de sacrificateurs, de victimaires, de mages, de devins, d'astrologues, de grammairiens, d'eunuques se presse en silence, les yeux tournés vers le César. Il y a des Galles à la tunique blanche bordée de rouge, castrats aux joues fardées, aux cheveux nattés, aux yeux peints. Il y a des Isiaques en robe de bysse éclatante, avec des chaussures en feuilles de palmier, la tête rase et le haut du crâne plus luisant que les plaques d'ivoire. Il y en a d'autres vêtus de l'étole olympiaque peinte d'animaux de toutes sortes, avec des griffons sur les épaules et un diadème végétal en forme de rayons. Des pastophores soutiennent sur leurs bras des chapelles sacrées; des dadophores portent des torches; des hymnodes ont la flûte traversière avançant du côté de l'oreille droite; des ornatrices, chargées d'habiller les statues divines, ont entre leurs mains les ustensiles de la toilette. Un prêtre est chargé du poids des deux autels appelés «les secours»; un autre soulève un bras gauche à la paume ouverte; un autre, un van d'or plein d'aromates; un autre, un vase arrondi en forme de mamelle pour les libations de lait; un autre, l'urne au long bec et à l'anse ample où s'enroule l'aspic dressant sa tête écailleuse et son cou gonflé: l'urne inimitable qui contient l'eau sainte du Nil. Tous ils regardent l'Empereur.
Derrière le siège du Tout-Puissant, neuf citharèdes grecs et le conducteur Euryale, debout, attendent le signal, tous en une seule ligne comme les colonnes doriques d'un propylée, les plis droits de leurs chitons étant pareils aux cannelures. Puisque les bras recourbés des grands heptacordes surmontent les figures et les guirlandes, chaque musicien ressemble à la tisseuse devant le métier vertical où sont tendus les fils de la chaîne. Tous ainsi, à travers les sept nerfs, ils regardent l'Empereur.
Et il y a des Mithriastes, des Adoniastes, des Orphiques. Il y a beaucoup d'esclaves syriens, bruns et huilés comme les olives mûres pour le pressoir. Il y a des femmes d'Antioche, de Byblos; des archers de Tyr, d'Emèse, de Damas, de la Mésopotamie, de la Commagène, de l'Iturée: l'odeur même du sachet de myrrhe chauffé entre les mamelles stériles; l'odeur des arbustes roux qui craquent et fument à la lisière du Désert foulé par le désespoir de la princesse incestueuse; l'odeur du Liban rayé par les gommes coulantes, par les larmes de la veuve divine et par les eaux rouges du sang d'Adonis. Le désir de l'aridité lointaine, l'attente obscure d'une réapparition mystique, le souffle chaud de l'infatigable Astoreth semblent les troubler. Et tous, avec des yeux sombres, ils regardent l'Empereur.
Le Maître est assis sur le siège insigne, au très haut dossier orné de deux Victoires d'or. Sébastien se tient debout, devant lui, muet.
Et les grandes acclamations rythmées se suivent, prononcées à l'unisson par tous les assistants.
TOUTES LES VOIX.
--César Auguste, que les dieux te conservent! --César Auguste, Empereur très saint, que les dieux 2935 te gardent éternellement! --Que de toutes nos vies les dieux augmentent ta vie! --Bienheureux, bienheureux, sois toujours vainqueur, sois triomphateur à jamais! 2940 --Tu es le plus grand, le plus fort, le plus saint! --Puissions-nous mirer ta face pour notre bonheur éternel! --Puissions-nous entendre ta parole pour notre joie 2945 sans terme! --Mais délivre-nous des chrétiens, ô César Auguste! --Empereur, mais délivre-nous des chrétiens! --Très saint Empereur, mais délivre-nous des chrétiens! 2950 --Venge nos dieux! --Venge nos feux! --Venge nos temples!
L'EMPEREUR.
Salut, beau jeune homme! Salut, sagittaire à la chevelure d'hyacinthe! Je te salue, 2955 chef de la cohorte d'Emèse, qu'Apollon aime, en qui le dieu Porte-Lumière s'est complu! Par mon laurier, Sébastien, je t'aime aussi. Je veux, avant 2960 que tu ne parles, qu'on t'acclame. Je veux qu'on t'acclame. Vous tous à la louange infatigable, criez en rythme: «Que les dieux justes conservent ta beauté 2965 pour l'Empereur, Sébastien!» Criez en rythme.
TOUTES LES VOIX.
Que les dieux justes conservent ta beauté pour l'Empereur, Sébastien!
Ici l'Archer se voile de sa chlamyde.
L'EMPEREUR.
Tu te voiles de ta chlamyde! 2970 Tu te voiles comme la vierge qu'on outrage ou celle qu'on va égorger. Or je ne veux pas t'égorger. Découvre ta tête!
Ici l'Archer se découvre.
Je veux te couronner, devant 2975 tous les dieux.
LE SAINT.
César, j'ai déjà ma couronne.
L'EMPEREUR.
On ne la voit pas.
LE SAINT.
Tu ne peux pas la voir, Auguste, bien que tu aies des yeux de lynx.
L'EMPEREUR.
Et pourquoi?
LE SAINT.
Parce qu'il faut d'autres 2980 yeux, armés d'une autre vertu,
L'EMPEREUR.
Où sont-ils les magiciens qui t'aident dans tes artifices et qui t'enseignent tes prestiges?
LE SAINT.
Je n'ai d'autre art que la prière.
L'EMPEREUR.
2985 Est-il vrai que tu as dansé sur des charbons ardents?
LE SAINT.
César, non: sur une jonchée de lys.
L'EMPEREUR.
Quand tu florissais dans ta grâce, je m'en souviens, tu dansais mieux 2990 que tout autre entre des épées nues. Parfois on lançait des flèches sous tes pieds bondissants. Aucune ne t'atteignit.
LE SAINT.
Je ne crains pas le fer.
L'EMPEREUR.
Tu étais le Seigneur 2995 des danses venu de Béryte marine!
Il le contemple, et il songe.
Est-il vrai qu'au solstice tu as blessé le ciel?
LE SAINT.
Le ciel m'a blessé.
L'EMPEREUR.
Femmes de Byblos, Mais fut-ce au solstice d'été, 3000 ou à l'équinoxe d'automne, que le dur sanglier blessa Adonis? Ne ressemble-t-il pas, cet archer, à votre jeune dieu, femmes?
Les Syriennes répondent ensemble, d'une voix douce et voilée.
LES FEMMES DE BYBLOS.
Il est beau, César.
L'EMPEREUR.
3005 Je ne crois pas, je ne veux pas croire aux délits dont on t'accuse, chef de ma cohorte légère. Tu es trop beau. Et il est juste qu'on te couronne, devant tous 3010 les dieux. Je ne veux pas savoir si tu fais des rêves. Je t'aime. Tu m'es cher. Dis: ne t'ai-je pas comblé d'honneurs, de bénéfices, d'ornements, d'heures glorieuses 3015 et de belles armes? Tu mènes mes archers d'Emèse, plus sveltes et plus dorés que ceux qui vinrent avec Elagabale aux cils peints, suivant le char de la Pierre 3020 noire traîné par les panthères odoriférantes. Ils sont les sagittaires du Soleil, qui est le seigneur de l'Empire. Comme nerfs à leurs arcs, ils ont 3025 des cordes de cithare; ils portent des rayons dans leurs longs carquois. Tu les mènes. Je t'ai donné mes plus belles Aigles. Je t'ai envoyé tuer des Barbares 3030 sur le Danube. Tu as eu des combats et des jeux. Toujours j'ai tourné vers toi le plus clair de mes visages.
LE SAINT.
Oui, tu m'as été libéral, 3035 seigneur.
L'EMPEREUR.
Je ne veux pas savoir si tu fais des rêves étranges autour d'un roi de Saturnales, d'un esclave en tunique rouge, monarque d'un jour, qu'on immole 3040 sur l'autel de Saturne. Si je te nomme l'Enfant aux rêves, ce n'est pas pour t'égorger.
Ici il quitte son siège; il marche vers le Jeune Homme; il le touche de sa main à l'épaule.
Vois. J'ai là tous mes dieux.
Il pousse un peu le Jeune Homme, le force à se retourner vers l'abside et à regarder la multitude des idoles.
Vois. Regarde. Dans tous les marbres, les métaux, 3045 les bois, les argiles, les verres, et dans les pierres fulgurales qui sont les messages des nues, et dans les pâtes inconnues semblables aux ambres, aux nacres, 3050 aux labyrinthes les plus vains de la mer, j'ai les simulacres de tous les dieux; car le Divin, s'il rompt les peuples et les damne au carnage, au ban, à l'encan, 3055 s'il ceint les rois de son carcan, Antipater ou Epiphane, s'il pille les temples, profane les vases, défonce les vans, il redresse les Immortels 3060 d'entre les colonnes brisées, allumant de nouveaux autels au feu des villes embrasées.
Il presse encore de sa main puissante l'épaule du Jeune Homme.
Vois. Regarde la multitude des Formes, la forêt des Forces, 3065 Choisis. Il y en a de rudes comme les souches, les écorces, les racines. Il y en a de flexibles comme les feuilles, les fleurs, les tiges; car les fleurs 3070 les plus belles sont nées de leurs joies, de leurs tristesses, de leurs vengeances. Et Coré les cueille toujours dans la plaine d'Enna. Tu peux choisir pour ton offrande 3075 un dieu farouche, une déesse molle, du sang, du miel. Qu'on tresse d'anémone et de laurier-rose, sans bandelettes, deux guirlandes. Je veux ceindre l'Enfant morose 3080 et me ceindre avec lui.
LE SAINT.
César, sache que j'ai choisi mon dieu.
L'EMPEREUR.
Le Soleil? Et je te ferai pontife du Soleil, au temple du Quirinal. J'ajouterai 3085 d'autres dépouilles aux dépouilles de Palmyre.
LE SAINT.
Celui, celui que tu nommes l'esclave rouge, le monarque d'un jour, le roi sanglant, je l'ai choisi de toute 3090 mon âme, au delà de mon âme.
La colère de l'Auguste, mêlée de raillerie, est stridente comme un feu sous la grêle.
L'EMPEREUR.
Il veut du sang, il veut du sang, cet éphèbe pâle, du sang, des souffrances et des ténèbres! Nous en avons, nous en avons. 3095 J'ai des dieux qu'on remplit de sang noir jusqu'à la couronne, comme on remplit de vin les amphores jusqu'au bord. Sur le Palatin et ici, j'ai des Phrygiens 3100 qui ululent, qui se flagellent avec des lanières armées de plombs, qui s'entaillent les bras à grands coups de glaive et de hache, qui s'évirent avec des pierres 3105 tranchantes, et même qui boivent la liqueur chaude longuement. En veux-tu? Qu'on l'initie donc au taurobole! Qu'on le couche dans la fosse, sous le plancher 3110 à mille fentes; qu'on égorge au-dessus de lui le taureau; et qu'il reçoive la rosée vermeille, jusqu'à la dernière goutte, sur tout son corps impur, 3115 comme le myste de Cybèle. Et tu seras rassasié!
LE SAINT.
Rassasie de cette souillure tous ces prêtres aux tambourins. Fais-les crier comme Thyades 3120 qui bondissent sur les collines déchirant leurs propres enfants! Je ne veux pas de ton bétail ni de tes bouchers, Empereur. Sur mon corps impur j'ai reçu 3125 un autre baptême: un baptême de rayons.
L'EMPEREUR.
Le dieu rayonnant est un seul: Apollon Soleil!
LE SAINT.
Il est éteint comme un tison qu'on a plongé dans l'eau lustrale. 3130 Seul le Christ rayonne, l'Unique! Il régit dans sa main la force du ciel creux, comme le marin serre l'écoute de la voile. Entre vous et le jour, Il est. 3135 Entre vous et le soleil mort, Il est, Unique.
Dans l'emportement de la fureur, l'Auguste se tourne vers les joueurs de lyre, invoque le coryphée, dominant de son tonnerre le tumulte des prêtres.
L'EMPEREUR.
Cithares, cithares, cithares, faites la lumière, aveuglez l'impie! Euryale, Euryale, 3140 entonne l'hymne!
Il marche vers son siège; et il se rassied, dans l'attitude de l'Olympien, dont il a joint le nom à son nom.
LES CITHAREDES.
Magister Claudius sonum dedit.
Paian, Lyre-d'or, Arc-d'argent, Seigneur de Délos et de Sminthe, beau Roi chevelu de lumière, ô Apollon...
Telle une bande de lumière soudaine vibre à travers les tiges des blés et transmue en or glorieux leur sécheresse, tel le premier rayonnement de l'Ode semble parcourir la longue ordonnance des cithares et enflammer d'un même éclair toutes les cordes.
LE SAINT.
3145 Cessez!
D'un signe, il a interrompu les chanteurs qui renversaient la tête pour invoquer le nom du prophète delphien.
Cessez, ô citharèdes d'un démon qui n'a plus de char, ni plus de traits, ni plus de nerfs à la lyre et à l'arc, ni plus de diadème sur la honte 3150 de son front. Silence! Silence!
Une sorte d'annonciation mélodieuse, légère comme un murmure d'abeilles, semble se répandre dans le pentagone d'ivoire. L'Empereur assis, appuyé sur le coude, regarde le Jeune Homme, assemblant la stupeur et la fureur entre ses sourcils froncés.
O vous qui me voyez inerme, je suis l'Archer certain du but. Je suis l'esclave de l'Amour. Je suis le Maître de la Mort. 3155 J'ai, d'un signe, étouffé le chant dans votre gorge et engourdi vos doigts. Écoutez l'autre lyre! Je vous adjure, au nom du Christ, par l'ombre de la Croix sanglante, 3160 par cette ombre qui vous recouvre. Vous en avez déjà la bouche pleine jusqu'aux poumons, chanteurs, vous qui vous haussiez sur l'orteil pour mâcher la lumière d'or. 3165 Broyez cette ombre.
L'Empereur bondit.
L'EMPEREUR.
Égorgez-le!
Des sacrificateurs s'élancent comme des bourreaux.
Non. Je veux rire. Je cherche des façons nouvelles. J'invente des modes nouveaux. Le long du palus pestilent 3170 où chantent les grenouilles noires, ce soir même, tu vas rejoindre ton Guérisseur de Galilée.
Il rit; puis il s'emporte.
Mais ne regarde pas ton maître! Tu es l'esclave des esclaves. 3175 Cache tes yeux peints de nuit bleue. Voile du pan de ta chlamyde ta pâleur phrygienne.
Le Saint fait l'acte de s'envelopper le visage, comme dans le rite de la consécration.
Non. Donnez-lui, sacrificateurs, une robe blanche, entourez 3180 de verveine et de bandelettes sa chevelure de joueuse de flûte; et qu'il ait pour compagne au sacrifice une colombe d'Amathonte.
Les ordres du Maître et les mouvements des exécuteurs sont comme les éclairs et les foudres. Personne n'hésite ni ne réfléchit. La main souveraine semble les saisir comme des armes ou des outils, prêts à frapper ou à besogner. Le monosyllabe les arrête, les fige.
Non. Des couronnes, 3185 des couronnes et des colliers, des couronnes rouges, de lourds colliers, des torques de Gaulois, des anneaux de soldats sabins, les boisseaux d'Annibal remplis 3190 de bagues sanglantes, sans nombre, sans nombre, pour l'ensevelir vivant sous les fleurs et les ors, comme Brennus fit de la vierge d'Ephèse, comme ces vainqueurs 3195 de Naxos firent de la vierge Polychrite après le carnage nocturne.
Il atténue son emphase menaçante dans la similitude ingénieuse; et il regarde de côté ses rhéteurs et ses grammairiens, qui arrondissent la bouche et soulèvent les bras pour témoigner à l'Érudit leur émerveillement unanime. Il sourit, se rassied et contemple le héros imberbe, avec un étrange feu dans ses prunelles aiguës.
Mais comme il est beau! Il est trop beau. Je veux qu'il chante, qu'il chante son extrême chant, 3200 tel le cygne hyperboréen, s'il a brisé l'essor de l'hymne à la syllabe la plus sainte. O Euryale, porte-lui la plus vaste de mes cithares, 3205 pour qu'après tu puisses clouer contre les deux cornes sonores le sacrilège ivre de myrrhe. C'est ce que je veux. Obéis. Que la cithare délienne 3210 soit le gibet de cet éphèbe. Car il est beau.
Le conducteur du chœur s'avance, soutenant par la caisse une grande cithare chryséléphantine, belle et solennelle comme les simulacres gardés dans les Trésors des temples. Sept gemmes de couleurs diverses sont enchâssées, comme dans des chatons, dans les sept attaches des cordes sur la branche transversale en forme de joug; et une pure bandelette est attachée au côté droit, comme à la tempe d'une Muse vivante. Elle propage, dans son parcours, des ondes nombreuses. Tel le cygne fluvial, de sa poitrine gonflée par le même souffle qui ouvre en corolle ses ailes, émeut l'eau qui tout autour s'harmonise.
Magister Claudius sonum dedit usque ad finem.
LE SAINT.
Je suis mon sacrificateur. Je vous le dis.
Il prend la cithare, il l'appuie sur sa hanche gauche; et, la tenant par l'une des cornes comme une victime, il la mutile avec le petit couteau des Agapes, qu'il avait caché dans les plis de son vêtement. On entend gémir les cordes coupées. Des imprécations, des implorations, des invocations surgissent de la tourbe fluctuante. L'Empereur reste assis, le torse tendu en avant, le regard fixe, dans une sorte de ravissement farouche, transporté par son âme avide de prodiges et de songes.
LES ORPHIQUES.
--Orphée! Orphée! Fils d'Apollon! 3215 --Fils de Calliope, tu vois: avec le couteau de l'Agape il vient de trancher les sept cordes! --Par les larmes des sept Pléiades, tuez l'impie!
DES VOIX EPARSES.
3220 --Tronquez son chef! --De l'Hèbre au Tibre! --Donnez le supplice de Thrace à l'impie! --Liez par les tresses de ses cheveux son chef exsangue au joug de la Lyre! Mettez 3225 son tronc en lambeaux! --Jetez-le au Tibre! --Au Tibre! --A la Cloaque! --A la Cloaque!
LES ORPHIQUES.
Orphée, Orphée, approche, inspire ceux qui enseignent tes mystères, 3230 fils d'Apollon!
Dans le laraire l'ombre devient effrayante. Des flamines jettent des poignées d'aromates sur la braise des autels. Les lueurs se reflètent dans la voûte dorée, sur la multitude divine. On voit briller les plaques, les disques, les croissants, tous les emblèmes, et les regards inflexibles des yeux d'émail. Des esclaves ont apporté des corbeilles remplies de couronnes et des boisseaux remplis de colliers. La cithare mutilée est étendue sur les dalles, au pied du Jeune Homme intrépide.
LE SAINT.