Le Martyre de Saint Sébastien

Part 2

Chapter 23,427 wordsPublic domain

Nous sommes un. Tu vois. Nous sommes 155 un visage, un regard, un chant, un amour. Nous sommes un cœur trempé sept fois.

LE PREFET.

Sacrifie. Pense à ta jeunesse, à tes longs jours.

MARC.

160 Je pense à mon éternité. Car je suis en face du ciel comme devant la mer vernale au lever des Pléiades belles. Et le gouvernail d'espérance 165 est dans mon poing.

LE PRÉFET.

C'est ta fièvre chaude qui chante. Sacrifie, sacrifie, jeune homme, si tu veux vivre.

MARC.

Je ne veux que mourir en Dieu. 170 Je cherche Celui qui pour nous est mort et je cherche Celui qui pour nous est ressuscité. Je hais ta viande et ton vin. Je mangerai le pain de Dieu 175 qui est la chair de Jésus roi né de la race de David. J'aurai pour breuvage son sang, qui est l'amour incorruptible. Je n'ai que cette faim, je n'ai 180 que cette soif.

LE PREFET.

Eh bien, je te ferai mourir. Mais n'espère pas que je t'aime assez pour t'enlever la vie d'un seul coup, fils de Théodote. 185 N'attends pas la mort par le glaive, la bonne mort.

MARC.

La pire sera la meilleure, pour plaire à Dieu.

LE PREFET.

Fol, tu t'imagines sans doute 190 que des femmelettes viendront, la nuit, chercher ton corps exsangue, l'embaumer dans les baumes rares, l'envelopper dans les lins purs et le célébrer dans les hymnes. 195 Je te détruirai par la flamme ou par la bête.

MARC.

Si je suis le froment de Dieu, ô vieillard, il faut que je sois moulu par la dent de la bête 200 pour devenir pain éternel. Et si je suis le témoignage de la Parole neuve, il faut que la pureté de la flamme me réduise en cendre innombrable 205 pour être épars à tous les vents qui portent les bonnes semences aux droits sillons.

Ici le jeune fils du préfet, Vital, s'approche de la colonne.

VITAL.

O mon égal, écoute-moi. Tu es imberbe, tes cheveux 210 sont bouclés, tes muscles sont fiers, A la lutte, dans la palestre, tu m'as vaincu.

MARC.

Tu es le fils de l'égorgeur. T'ai-je renversé dans l'arène? 215 Mais je suis l'athlète du Christ. C'est maintenant que je combats le bon combat.

VITAL.

Écoute. Il est doux d'être né. Il est doux de voir la lumière, 220 d'attendre les soleils nouveaux. On va te crever les deux yeux, tes yeux si grands.

MARC.

Mon âme en a mille, semblable à l'aile ocellée du Cherub, 225 pour regarder sans battements la forge de tous les soleils. Tu es aveugle.

VITAL.

Tu chantais d'une voix sonore. On va te broyer les mâchoires, 230 faire de ta bouche une vaste plaie taciturne.

MARC.

Ma voix chantera toute nue, aux sommets les plus bleus du ciel, avant l'aurore, avant le cri 235 de l'alouette.

VITAL.

Regarde ton frère. Il est pâle. Il craint la souffrance et la mort. Il va pleurer.

MARC.

Il est pâle comme l'attente. 240 Il ne craint que le vain délai. Il va sourire.

VITAL.

Vous n'avez donc pas de sœur douce qui tisse avec des fils de pourpre vos vêtements?

MARC.

245 Non, nous n'avons pas de sœur douce qui tisse avec des fils de pourpre nos vêtements.

VITAL.

Vous n'avez pas de père triste qui chancelle sous les douleurs 250 et les années?

MARC.

Nous n'avons pas de père. Seuls nous sommes, seuls, tout seuls avec un seul amour.

VITAL.

Et celle qui, pour chaque goutte 255 de lait qu'elle vous donna, verse trois larmes lourdes?

MARC.

Nous n'avons pas de mère. Seuls nous sommes, seuls, tout seuls avec un seul amour.

VITAL.

260 Et qui sont donc ceux qui, la tête voilée, pleuraient pour vous, hier, ô mes égaux?

MARC.

Nous ne les connaissons point. Mais s'ils ont pleuré, s'ils pleurent, Dieu 265 s'en souviendra.

Ici on voit couler le sang de la main gauche de Sébastien qui, appuyé sur son arc, dans une sorte de ravissement, regarde le jeune martyr.

L'AFFRANCHI GUDDENE.

Seigneur, seigneur, tu perds du sang! Entends-moi. De ta main ton sang dégoutte le long de ton arc, et tu n'en as cure. Entends-moi, 270 maître! Tu saignes.

UNE VOIX.

Archer, je vois une lueur autour de ton casque. Déjà tu t'illumines!

GUDDENE.

La corne de la coche perce 275 la paume de ta main. Si fort tu t'appuyais, seigneur! Comment ne sentais-tu pas la blessure? Quel est ton songe?

LA VOIX.

Que Dieu perpétue ton céleste 280 ravissement!

LES ARCHERS D'EMESE.

--Seigneur, tu t'es blessé! Tu souffres? --Ton arc t'a percé, ton arc même! --Femmes, femmes, donnez des lins pour étancher le sang qui coule. 285 --La fleur de ta veine est plus belle que l'anémone d'Adonis. --Donnez le dictame idéen! --Sur le fût de ton arc les gouttes brillent comme des escarboucles. 290 --Femmes, n'avez-vous pas de baume? --Il a dans le creux de sa main les anémones du Liban et les larmes de la déesse. --Femmes, donnez des lins! Parmi 295 vous, n'y a-t-il pas une esclave de Syrie? pas une Crétoise? --Qui t'apportera le dictame? --Tu es plus fort que la douleur. --Nous t'aimons, Seigneur, nous t'aimons. 300 --Chef à la belle chevelure, tes archers t'aiment. --Tes archers t'aiment. --Tu es beau. --Tu es beau comme Adonis.

LE SAINT.

Archers, laissez couler mon sang. 305 Il faut qu'il coule. Pas de lin, femmes, pas de baume. Laissez couler mon sang.

Ici une femme, la tête voilée par le pan de son manteau, s'approche. D'un geste rapide, elle trempe un morceau de lin dans le sang de Sébastien; et elle s'efface, en silence.

LES GENTILS.

--On ne respire plus, ici! --On étouffe! On étouffe! --Où sont 310 les magiciens qui opèrent ces prestiges? --On renouvelle les sortilèges du Sorcier aux Trois Clous. --Andronique, ordonne que tous, ici, l'un après l'autre, 315 passent devant l'autel et jettent l'encens au feu des sacrifices. --Il y a des chrétiens partout, ici. Tu pourras les compter. --On étouffe! On étouffe comme 320 dans l'étuve. --Greffier, la cire de tes tablettes fond, et tout s'efface. --Et cette odeur de lys! Et cette odeur de lys! --Brisez donc les tiges! Fauchez les gerbes! 325 --Sébastien, Sébastien, ami d'Auguste, tu es seul à verser du sang. --La sueur coule, la cire fond; et tout s'efface. --On suffoque, on halette 330 dans une vapeur fauve. --Crie plus fort! --La folie du Solstice va éclater comme un orage. --Archers, archers, bandez vos arcs et faites un carnage. --L'œil 335 des esclaves est chaud de meurtre. --Et cette odeur de lys! --Fauchez les gerbes!

Ici on entend venir, du fond des portiques, les appels de la mère infortunée.

--La mère! La mère! --C'est elle! --Elle vient. --Elle accourt. --Écartez-vous!

LA MERE DOULOUREUSE.

340 Mes fils! Mes fils! Mes fils chéris!

Elle s'élance. Elle s'abat contre les colonnes. Anxieuse, elle palpe les corps des captifs pour reconnaître qu'ils sont encore sains.

Enfants, enfants de mes entrailles, vous êtes sains, vous êtes saufs encore! Il n'y a pas de sang sur vous. J'entends le battement 345 de vos cœurs. On n'a pas encore meurtri vos chairs, brisé vos os. Que je vous touche, que je sente la vie de ma vie! Mais je n'ai que deux mains faibles; et vous êtes 350 l'un de l'autre distants. Je n'ai que deux pauvres bras, qui ne peuvent pas vous ravoir dans une même étreinte, ô vous qui avez bu au même sein. Et mon amour 355 se déchire entre vos deux peines, ô mes gémeaux!

MARC.

Ne me touche pas ainsi, femme. Ne parle pas. Ne pleure pas. Détourne tes yeux. Laisse-moi 360 immoler, pendant que l'autel est prêt. Laisse-moi recevoir la vraie vie. Ne viens pas corrompre ma volonté d'être à Dieu. Femme, détache tes mains de mon corps. 365 Je veux renaître.

LA MERE DOULOUREUSE.

O cruel! Et c'est toi, c'est toi! On peut entendre ces paroles sans expirer. Qui comblera la mesure de la douleur? 370 et qui comblera la mesure des larmes? Oui, oui, mon enfant, mes mains ont senti que les cordes s'enfoncent dans ta chair. Je suis liée comme toi. J'ai partout 375 des sillons livides, des veines étranglées. Ta souffrance est mienne, en moi, comme si tu étais encore avec ton frère un nœud palpitant dans la profondeur 380 de mon espoir. Je suis ta mère, ta mère. Je te porte encore. Oui, je suis à nouveau chargée de vos poids. Je tressaille encore de vos sursauts.

MARC.

385 Christ, je souffre pour ton nom! Mais tu l'as dit: «Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, plus encore, sa propre vie, 390 il ne peut être mon disciple.» Seigneur Christ, je suis ton disciple. Je suis ton hostie. Je suis prêt. Exauce-moi!

LA MERE DOULOUREUSE.

Il l'a dit! Ce Dieu, qui vous frappe 395 de démence, vous a donné ce commandement! Ah, je sais. Il a pris sur lui tous les crimes et toutes les infirmités du monde. Il est affreux. Il boit 400 le sang des enfants et des vierges. Il a saisi les sept enfants de Symphorose, les sept autres de Félicité, puis les sept vierges d'Ancyre...

MARC.

405 Tais-toi! Tu blasphèmes. La mère criait: «Mes enfants, regardez en haut, combattez pour vos âmes. La mort est vie.»

LA MERE DOULOUREUSE.

Ah, ce n'est pas vrai! On vous trompe, 410 on vous affole, on vous abreuve de je ne sais quel noir breuvage. Il y a des Thessaliennes qui mêlent des philtres atroces à l'écume de la cavale, 415 pour la fureur inguérissable. De quelles herbes souterraines, de quels fruits lugubres, de quelles racines arrachées au fond des paludes mornes où croissent 420 les pavots du sommeil sans yeux, et de quels poisons, et de quelles larmes, et de quelles sanies se broie le philtre qui vous donne cette ivresse de la douleur, 425 cette rage de la torture, cette frénésie de la mort? Qui vous a tendu le calice dans les ténèbres?

MARCELLIEN.

Mon frère, mon frère, je tremble. 430 Hélas! J'ai peur.

LA MERE DOULOUREUSE.

Je vous épiais dans ma chair, de toute ma force attentive, comme mon prodige incertain. Parfois les vieux Lares sourirent 435 de mon ombre, sous leurs guirlandes neuves, en songeant à la gousse qui cache le fruit géminé. Pour vous faire beaux, je mirais dans le temple et sous le portique 440 les images belles des dieux. Quand je sentis le double cœur battre dans mon âme, je vis les feux blancs des Gémeaux célestes éclairer mon âme et la nuit. 445 Ils brillaient au bout de mes songes comme sur les mâts des navires, quand pour vos bouches trop avides, enfants, le sommeil regonflait mes seins taris.

MARCELLIEN.

450 Mon frère, mon frère, je tremble. Mon cœur se fond.

MARC.

Christ, je te loue. Sauve-moi! Garde mon âme, Christ Seigneur, que je ne sois pas confondu! 455 Exauce-moi!

LA MERE DOULOUREUSE.

O Marcellien, tu es doux. Tu étais la sœur de tes sœurs. La déesse berceuse ornait ton berceau de fraîche aubépine, 460 pour éloigner les rêves sombres. Pour suspendre ta bulle d'or à la poitrine des vieux Lares, te souvient-il? tu dérobas la bandelette virginale 465 qui rattachait le lin docile à la quenouille de Chrysille. Nous vîmes derrière la porte rire les marmousets espiègles dans leurs niches bleues. Tout à coup 470 tu rougissais comme l'ourlet de ta toge prétexte. Pense: tu viens à peine de quitter ta dépouille candide! Ils flairent, tes chiens tachetés, ils te cherchent 475 dans les coins de ta chambre peinte, et gémissent. Ils m'interrogent de leurs prunelles pâles comme la fumée. Dans la maison triste, on n'a plus tourné les clepsydres. 480 La poussière tombe. O enfant, tu reviendras.

MARCELLIEN.

Mère, mère douce, aie pitié! C'est Dieu que je perds, si je perds ce combat. Je veux être à Dieu. 485 Je veux mourir.

Ici paraît Théodote, porté par ses serfs, la toge ramenée sur son visage, sans mot dire.

LA MERE DOULOUREUSE.

Honte sur nous! Honte sur nous! Regarde ce vieillard infirme qui se traîne aux bras des esclaves, la tête voilée. C'est toi, toi 490 qui le courbes, toi qui l'écrases. Regarde-le: car jamais plus il n'osera lever son front pour regarder homme vivant. Tu l'as ployé vers le sépulcre. 495 Et il aura ses funérailles, son linceul, ses baumes, sa tombe; il aura son repos, là où même le jeu des vents est mort autour des morts sans nom ni nombre. 500 Mais vous, mais vous, sans sépulture, larves noires et tourmentées, vous errerez sur le rivage du fleuve noir, dans l'éternelle nuit, à jamais...

MARCELLIEN.

505 Frère, je crains. Mon âme fuit. Tu es muet. Dieu m'abandonne. Et la terreur la plus lointaine revient à moi. Je ne vois plus ta face, ô Christ!

LA MERE DOULOUREUSE.

510 Mes fils, mes fils, voilà vos sœurs, vos cinq sœurs chéries, les cinq doigts de la main qui porte la rose; et les compagnes de leurs jeux; et vos égaux; et les offrandes 515 pour les dieux saints: le vin, le lait, l'huile, le miel, les fruits, les orges, les aromates, les guirlandes; et le bélier tout blanc, sans tache; et la chèvre blanche, sans tache; 520 et aussi des fioles pleines, des fioles comme des doigts, pleines du sel divin des larmes, tièdes de larmes.

Les cinq sœurs paraissent suivies de quelques compagnes, en un chœur de neuf voix. Elles sont si jeunes que la dernière est presque une enfant. Légères et vives comme des oiseaux, pleines de grâces suppliantes et d'étonnements ingénus, elles apportent dans leurs mains et dans leurs yeux toutes les images de la vie belle.

Un autre chœur de neuf jeunes hommes survient, traînant des hosties vivantes: un bouc aux cornes dorées, une chèvre ceinte d'une branche de peuplier.

Les deux chœurs novénaires s'approchent en chantant, et entourent les deux colonnes où les pieds des captifs sont joints comme les pieds des Anges.

CHORVS VIRGINVM.

Magister Claudius sonum dedit.

LA PREMIERE.

Par les bandelettes 525 qui serrent nos seins, par l'or qui nous ceint, les lins qui nous vêtent,

gémeaux, gémeaux, faites l'offrande aux dieux saints, 530 par les bandelettes qui serrent nos seins!

Voici l'huile prête, le lait et le vin; et le jonc marin 535 pour ceindre vos têtes et les bandelettes.

LA SECONDE.

A toi, Proserpine, le fuseau bien tors, la lampe à rebord 540 qui trois fois crépite,

le fil qu'on dévide en songeant aux sorts, la poupée de cire que je berce encor,

545 la claire clepsydre, la navette d'or, tout ce que j'ai! Fors mon heur, mon délice: ma perdrix novice.

LA TROISIEME.

550 Fors ma sauterelle qui vit, sans regret des amples guérets, dans sa claie si grêle,

tout ce que j'ai, belle 555 Reine qui soumets nos âmes si frêles, je te le promets:

le miroir, les peignes d'or, les osselets 560 d'argent, le filet, le bandeau, l'ombrelle. Fors ma sauterelle,

LA QUATRIEME.

Par les têtes noires des grands pavots roses 565 que le Fleuve arrose d'une eau sans mémoire,

ne laisse pas boire ces lèvres écloses d'enfants doux qu'égare 570 la douleur sans cause,

ô Fleur du Tartare, Vierge qui exauces les vierges moroses, par les têtes noires 575 des grands pavots roses!

LA CINQUIEME.

Et par la grenade et par les neuf grains tombés de l'écrin sur le noir rivage,

580 détourne ces âmes du Portail d'airain, et par la grenade et par les neuf grains,

Épouse trop pâle 585 du Roi souterrain, ô toi qui étreins dans ta main trop pâle la sombre grenade!

LA SIXIEME.

Voici pour l'offerte 590 la grâce du mois: l'amande et la noix à l'écale verte,

la figue entr'ouverte et le cône étroit. 595 Voici pour l'offerte la grâce du mois.

J'ai, dès l'aube, experte du suc et du poids, cueilli de mes doigts 600 frais, en nymphe alerte, neuf fruits pour l'offerte.

LA SEPTIEME.

Voici des gâteaux au miel de l'Hymette, sur une tablette 605 en bois de bouleau.

J'ai fait le gruau d'une main bien nette. Voici les gâteaux au miel de l'Hymette.

610 J'ai pour le fourneau quitté la navette. Et sur ma tablette bien lisse, tout chauds, voici mes gâteaux.

LA HUITIEME.

615 Et voici la coupe que vous verserez, de vin soutiré sans remuer l'outre;

le ligustre souple 620 et l'anet des prés pour ceindre la coupe que vous verserez;

la résine rousse et le miel doré, 625 pour vous desserrer la bouche qui boude au bord de la coupe.

LA NEUVIEME.

La flûte d'agate, dont le son reluit, 630 je l'ai dans l'étui bien clos qui la cache.

J'ai celle des Panes, aux tuyaux enduits de cire tenace 635 que mon air bleuit;

et celle d'enfance, à deux trous, en buis, dont je joue la nuit, couchée dans la paille, 640 pour tromper la caille.

CHORVS JUVENVM.

Magister Claudius sonum dedit.

LE PREMIER.

Des flûtes, des flûtes pour danser en rond! Et nous traînerons par la corde rude

645 le bélier hirsute qui cosse du front. Des flûtes, des flûtes pour danser en rond!

Entre orteil et nuque 650 l'âme est un arc prompt. Et nous traînerons, la chèvre camuse. Des flûtes, des flûtes!

LE SECOND.

O dieux! Qu'on égorge 655 le taureau puissant et le bouc qui sent, hosties à l'œil torve!

Que l'autel déborde de vin et de sang! 660 Qu'il soit une forge de feu rugissant!

Qu'il crépite d'orges, qu'il fume d'encens! Que les dieux présents 665 reçoivent la force jaillie de cent gorges!

LE TROISIEME.

Par la pendaison de cet esclave ivre, qu'il est doux de vivre 670 près de l'échanson!

O roue d'Ixion, ô roc de Sisyphe, grandeur du lion, beauté du supplice!

675 Par la pendaison de cet esclave ivre, qu'il est doux de vivre au vent des chansons! Salut, Ixion.

LE QUATRIEME.

680 Que la vie est belle! Que les dieux sont beaux! Voici le Feu, l'Eau, l'Air, l'Ame, la Terre.

Il y a l'arc, l'aile, 685 les jeux les travaux. Que la vie est belle! Que les dieux sont beaux!

O douleur nouvelle éteins les flambeaux, 690 ouvre les tombeaux, ceins-toi d'asphodèle. Que la vie est belle!

LE CINQUIEME.

Venez au gymnase, gémeaux, voir sourire 695 le dieu palestrite coiffé du pétase.

On lutte. On se rase, avec la strigile courbe, la peau grasse 700 de sueur et d'huile.

On verse, du vase délicat d'argile qui pend, vin d'Égine bien frais dans la tasse. 705 Et on se délasse.

LE SIXIEME.

Vous êtes gémeaux. Tels les Tyndarides aux belles cnémides dompteurs de chevaux.

710 Ah, prendre aux naseaux l'étalon numide tout blanc, dont la peau est un feu humide;

ceindre du fronteau, 715 tenir par la bride cette flamme lisse à quatre sabots; bondir au garrot!

LE SEPTIEME.

Il y a la gloire. 720 On dompte les hommes. On hume l'arome du laurier qu'on froisse.

Et des reines noires suivent le Triomphe 725 On les apprivoise comme des lionnes.

L'or de la Victoire creuse ta main moite. Une immense angoisse 730 gonfle ta gorgone. Io! C'est la gloire.

LE HUITIEME.

Il y a l'ivresse, de profonds celliers. On peut tout lier, 735 plier par un geste.

Il y a l'ivresse, la fleur du pommier, des amours qu'on tresse en dansant nu-pieds;

740 la fleur de la fève, le col du ramier; l'Ourse, le Bouvier, Orion; les rêves; le tranchant du glaive.

LE NEUVIEME.

745 Tu vois luire l'aube comme ta lueur. Rosée, fraîche sœur de la larme chaude!

Des marchands de Rhodes 750 t'apportent, par cœur, de nouvelles odes comme du bonheur.

Tu attends aux môles d'Ostie, le soir, leurs 755 nefs qui ont la Fleur sur la proue très haute. Tu flaires leurs baumes...

Ici le courage des jeunes prisonniers commence à mollir. Marc lutte encore, fermant les paupières, serrant les lèvres, retenant son souffle, de peur qu'il ne lui échappe quelques paroles qui puissent le perdre. Mais Marcellien incline vers ses sœurs son visage tout humide de larmes; il les regarde, il les nomme par leurs noms si chers. Et elles cherchent à dénouer les nœuds rudes, se haussant sur la pointe des sandales, allègres et prestes.

MARCELLIEN.

Chrysille, Télésille, sœurs douces! Junie! Flavie! Mes sœurs, 760 que faites-vous? que faites-vous? Otez de mon front la guirlande! On ne peut pas nous délier, on ne peut pas, on ne peut pas. Ote la guirlande, Épione, 765 je te prie! Mes sœurs, mes sœurs douces, que faites-vous?

LE PREFET.

O jeunes hommes inculpés, Marc et Marcellien gémeaux de Théodote, voulez-vous 770 enfin obéir au clément Empereur? Réponds, Marc. Réponds, toi, Marcellien. Voulez-vous sacrifier aux dieux de Rome, aux douze dieux grands de l'Empire 775 et à l'effigie de César? Greffier, écris.