Le marquis de Valcor

Part 9

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Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de M^{me} de Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher son fils vers le crime ou le désespoir!

Et cependant!...

Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la franchise de sa jeune douleur:

—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»

Ce fut sincèrement qu’elle répondit:

—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»

Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu, ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de tous.

Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.

Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.

Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant adoré d’autrefois.

Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des climats et des êtres? _Ou n’était-ce pas le même homme?..._

La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?

Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau quand M^{me} de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.

Mais alors?...

«J’irai,» se dit M^{me} de Ferneuse.

Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!

Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle, qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant, la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il prononcerait certains mots.

Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se débattait depuis tant d’années.

IX

LE PÈRE ET LA FILLE

LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.

Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de convives que les jours précédents, les domestiques passaient les hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.

Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression d’encouragement attendri.

«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»

L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître la matinée longue à M^{lle} de Valcor.

Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.

Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les facettes des cristaux.

Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.

—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que je vous parle.»

Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air que favoriserait cette belle journée.

Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les précautions afin de n’être point suivi.

—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.

—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et de flamme.

—«Montons,» fit Renaud.

Il l’emmena dans son cabinet de travail.

Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de petite fille.

—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne: Hervé sera mon mari, ou je mourrai.»

Il sourit.

—«C’est tout?

—Oui, père ... C’est tout.»

Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il s’assombrit d’une gravité soudaine.

—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»

Elle fit un mouvement.

—«Me blâmez-vous, mon père?

—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement: Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»

Elle pâlit, sa lèvre trembla.

—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?

—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.

—Le voulez-vous, ce mariage, père?

—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.

—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre votre volonté.»

L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline. Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:

—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...

—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.

—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de mon fiancé.»

Il murmura, la regardant au fond des yeux:

—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»

Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!... Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce effroi tordit le cœur de la vaillante fille.

—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez bientôt votre Micheline.

—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.

Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.

—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline ignore à jamais la tristesse!»

Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant jaillirent.

—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert depuis deux jours!»

Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise, d’autorité:

—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»

La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.

X

_L’EXPLICATION_

DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers massifs dépassés, précipita sa marche.

Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant du promontoire et assez éloigné de la propriété.

Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui partait de là conduisait à l’habitation.

M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.

En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.

Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.

Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier. M^{me} de Ferneuse apparut.

Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où tremblait toute l’âme.

On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années n’épuisaient pas.

Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.

—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»

Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.

Il ajouta:

—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»

Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la bouche.

Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième année.

L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout le feu subtil émané de son âme véhémente.

Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé? De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.

Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, M^{me} de Ferneuse prononça:

—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»

Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre deux lèvres décolorées.

M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu qui faisait un peu partie d’elle:

—«Hervé est mon fils et le vôtre.»

M^{me} de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:

—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»

Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait donc la lutte?... Il y était préparé.

—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.

—«Moi!» s’écria M^{me} de Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis murmura: «Ce n’était pas la même chose.

—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient frère et sœur?»

Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.

Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.

Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents spontanés, précis comme la vérité même?

M^{me} de Ferneuse expliqua:

—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour, d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une occasion si grave de vous trahir ...»

Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa pâleur:

—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin jeter.

—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»

Elle leva la main pour arrêter son élan.

—«Parlons d’eux, non pas de nous.»

Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, M^{me} de Ferneuse ajoutait:

—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour moi.»

Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement prononcée,—de Gaétane.

A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:

—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»

La stupeur rendit M^{me} de Ferneuse immobile. Grands dieux! Qu’allait-il donc révéler?

Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un sourd effort:

—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes aimés.»

Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec une irritante circonspection.

—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël?

—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse. «Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.

—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?

—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»

Renaud, sans répondre, demanda:

—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»

M^{me} de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:

—«Par une ressemblance?

—Oui.

—Une ressemblance avec Micheline?»

M. de Valcor inclina la tête:

—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.

Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.

—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...

—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte impatiente.

—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, transmissible ...

—Mais quelle importance?...

—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.

—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.