Part 6
—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...
—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi affolant de la surprise.
—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de tous côtés, dans le château, dans le pays.»
La marquise de Valcor secoua la tête.
—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours: électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans parler de nos invités eux-mêmes.»
Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment le coup avait pu être fait par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut.
—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la voix s’altéra, «un premier devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame de Ferneuse?»
Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue, dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs—sa seule beauté—tandis qu’elle posait la question.
—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit son mari, d’un accent qui exprimait plutôt l’injonction que la prière.
—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? Mon Dieu! Il est impossible de lui dire ...
—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites. Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre caractère impulsif! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre entretien, de ses dispositions.
—Que pensera-t-elle de moi?
—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre dignité autant que de la sienne.
—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... Vous n’allez pas lui laisser croire que je suis jalouse d’elle!»
Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de la traiter en enfant:
—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai avec madame de Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté.»
Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse.
—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon Renaud! Mais ne m’épargnez pas trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de Ferneuse!»
Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde:
—«Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette enfant-là est pris, c’est pour toujours.»
Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la vérité même:
—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore, sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son frère?
—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» murmura Laurence en frissonnant.
VI
_BERTRANDE_
LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte pour quelques jours.
—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à cheval, encore, si j’en juge d’après ces superbes bottes et ce stick épatant.»
Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable, n’encourageait cependant pas les familiarités.
—«Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne!» reprit Gilbert. «Ah! si je ne craignais pas d’être indiscret!...»
Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé,—comme on l’appelait dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la double initiale de ses noms: Gilbert Gairlance,—était trop habitué aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices.
—«De quel côté alliez-vous, marquis?
—Vers le Conquet. C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu.
—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses?
—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du phare?
—Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est le dernier cri du Finistère.
—Précisément.
—J’aimerais bien voir cela.
—C’est facile,» dit Renaud.
Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines, pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener.
Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses éperons et ses leggings.
Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse. L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas encore fleuries.
Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité. Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que ce fût l’eau ou le ciel.
La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes: l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq.
—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.»
Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la sueur ruisselait.
—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise. Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur parler.
—Où nous retrouverons-nous?
—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»
A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de l’Océan. Il lui cria:
—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre cheval?
—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout à l’heure!»
Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet.
Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire.
Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur, lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant, même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures, on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que les perspectives infinies et changeantes de la mer.
La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin.
Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur assise de rochers!
—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite grille de l’enclos, «il y a des moments, dans la mauvaise saison, où les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par un tremblement de terre.»
Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge de l’abbaye. Mais nul ne sait. L’ignorance du modeste gardien était celle de tout le monde.
Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité, dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. Une surprise l’y attendait. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas.
Le prince de Villingen jeta un cri:
—«Mademoiselle Micheline!»
Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il entendit une voix très douce lui dire:
—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis pas mademoiselle de Valcor.»
Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle méprise ... Une si extraordinaire ressemblance ... Et cette réponse de l’inconnue, qui, tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle.
Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce n’était plus la hauteur grave de Micheline. L’illusion s’atténua. Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche ouvert.
Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé avec M^{lle} de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui avait fait résoudre sa conquête.
La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble très doux.
Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil,—elle devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne portait pas de gants. Elle se promenait toute seule. L’expression de son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu vif. Elles parurent à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il se trouvait,—rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux bleus de Renaud.
—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» murmura-t-il en dévisageant l’étrangère.
—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, qu’on me prend pour la demoiselle de Valcor.
—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda Gilbert, en qui naissait un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après.
—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous sommes d’ici! Et depuis longtemps, allez. Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent les souvenirs dans la province.
—Votre nom est Gaël?
—Oui, Bertrande Gaël.
—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée secrète. «C’est chez vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment.
—Chez nous!» s’écria-t-elle.
Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un oiseau qui va s’envoler.
—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami du marquis de Valcor?
—Je suis même son hôte. Je demeure chez lui en ce moment, mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée, je vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de Villingen.
—Un prince!» s’écria Bertrande avec une admiration naïve.
—«Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer un trône,» dit-il galamment.
La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. Elle demanda, soucieuse:
—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici?
—Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez?...
—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, «je ne vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande.
—Vous avez donc peur du marquis de Valcor?»
Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert, immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que pour retenir cette vision charmante, elle murmura:
—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince.»
Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église, mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à côté d’elle.
La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande. S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait?
Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce, mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille, qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante? La réponse qu’il se faisait à cette question ne le dispensait pas—au contraire—d’en vouloir connaître les données.
—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je vous promets, sur ma parole, de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon ami Valcor? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une jeune personne aussi exquise que vous.
—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les yeux à terre, «que j’ai quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage de le lui dire.
—Le couvent! Vous étiez au couvent?
—Oui. Aux Géraldines de Quimper.
—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?...
—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! Oh! pas ça, non!... Novice seulement. Je n’avais pas prononcé mes vœux.
—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? Pour contenter monsieur de Valcor?
—Oui, et grand’mère.
—Grand’mère, soit! Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer sa volonté?»
La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela.
—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle.
—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et, malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus,» répliqua Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas l’équivoque.
—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un silence. «Depuis que je suis au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le marquis comme le bon Dieu.»
Elle se signa—pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa comparaison.
—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande? Si toutefois je ne suis pas indiscret.
—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, et, sur un autre ton): «il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque toujours en mer.
—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» demanda Gilbert, qui désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance.
Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras:
—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte.»
«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas morte, mais absente, disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa fille rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. Cette enfant-là fut sa première faute. Tout cela est limpide.»
Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une explication:
—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A quoi bon vous cacher cela, puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... Elle est devenue innocente après son malheur.»
«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement s’accrut. Il reprit tout haut:—«De quel malheur voulez-vous donc parler?
—De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. Mais on m’a souvent dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes, où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle si aimante et fidèle!—des mots qu’elle lui adressait comme dans un rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur, quoi!—Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a jamais retrouvé le sens.»
Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps.
—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, monseigneur le prince.
—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le prince.»
Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor.
—«Comment faut-il que je vous appelle?» demandait humblement la naïve Bretonne.
—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. «Monsieur Gilbert», si vous préférez.»
Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce nom charmant et familier à un prince! Cela parut à Bertrande un tel privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement.
—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle d’une voix tremblante de fierté ravie, «c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre cheval.
—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez pas averti, je vous aurais suivie au bout du monde.
—Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés?» demanda-t-elle, avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise.
Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature, que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait.
—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec élan.
Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu.
Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez la plus innocente des filles d’Ève—et celle-ci l’était réellement. Puis elle s’enfuit tout d’une traite.
Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui s’éloignait.
—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai la réalité,» murmura-t-il.
Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait.
Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire ressangler son cheval avant que le marquis y parût.
Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément et désespéré?