Part 4
—Non, non, n’en faites rien.
—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...»
Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son beau visage était plus blanc que sa robe.
Il la rassura.
—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas l’ombre de vertige.»
Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible, le plus suave parmi les souffles de l’espace.
—«Micheline ... Vous m’aimez donc?...
—Ah! vous le savez bien.»
Tous deux se turent et se contemplèrent.
Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si extraordinaire entreprise.
Les yeux noirs de M^{lle} de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient plus se déprendre.
Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la première.
—«Pourquoi cette folie, Hervé?
—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma mère de ne pas remettre les pieds à Valcor.
—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec désespoir.
Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors, demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au roc ainsi qu’une liane vivante.
Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence.
—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse. «J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant.
—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?
—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire, deux ou trois heures à mon poste d’observation.
—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le sommes.
—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous vous engagez à moi?
—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»
Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse inspirée.
—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais, s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas?
—Jamais!
—Votre père a tant d’influence sur vous!
—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y a qu’un instant.
—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer à vous désormais.
—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la prompte gaieté de son âge.
Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire.
—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde, d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère pouvait se dispenser de mon serment.»
Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint blanc et de douceur dans les yeux limpides.
Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire:
—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût déjà reçu mes témoins.
—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!»
Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse.
—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais pas vous réciter le monologue du _Cid_. Et pourtant, ma situation n’est pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...»
Il s’arrêta.
—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse.
—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire.
—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées. Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort lui fût apparue tout à coup.
—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer. Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule, posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour, toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un tel obstacle ...
—Que feriez-vous?» questionna vivement M^{lle} de Valcor. «Est-ce alors que vous demanderiez raison à mon père?»
Hervé secoua la tête.
—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis de Valcor.
—Vous vous tueriez?
—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»
Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence.
—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.
—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé, non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que je préférerais mourir.»
Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif, moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme, elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour qui lui représentait toute sa vie?
—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que notre premier devoir est l’espérance.
—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle.
—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour longtemps.»
Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer!
—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.»
Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait reprendre son périlleux chemin.
—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.
—«Ici?
—Sans doute.
—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez pas cette entreprise insensée.»
Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre.
—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il.
—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait à chaque mouvement du jeune homme.
Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan nécessaire pour le supprimer.
M^{lle} de Valcor regarda autour d’elle.
Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom. Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les lèvres, la glissa contre son cœur.
—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours.
—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.»
M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée.
Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil, et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi, avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette élégante, qui disparut à l’angle du rocher.
Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière, paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées.
Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne craignait plus pour l’audacieux ami.
«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle.
Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de constance indomptable.
IV
_CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT_
VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur.
M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait M^{lle} de Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas aurait à lui dire.
—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais, s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te prendre comme intermédiaire?
—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi.
—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux gentilhomme.
Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et, quand il voulait, de la plus impertinente politesse.
—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître ses idées.
—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel vilain mot dans ta jolie bouche!
—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court!
—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise?
—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.»
Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et quelques mouches au bord de ses fossettes.
Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à quel moment.
—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il, «m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?»
Elle secoua sa fine tête.
—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes, un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.»
Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite bergère de Watteau.
—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.
—«Qui sait?
—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au Chêne-Blanc.»
M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea vers le Chêne-Blanc.
Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure.
De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.
—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le saluant à peine.
—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»
Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni se faire au grand jour.
—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi éloignée de José que la longueur du banc le permettait.
Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son interlocuteur.
—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud, qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?»
L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux, ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition. L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules.
—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen.
—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette fort. Mais quant à vos sornettes!...
—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le Bolivien en le voyant se dresser.
—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise, avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma fille, je l’espère bien, monsieur?
—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que ...»
Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.
—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de mademoiselle de Plesguen!»
Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes.
Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin d’une amourette insensée?...
Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne faisait plus mine de vouloir s’en aller.
—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien. «J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en parle pas!...»
M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles. Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise, sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il, lui, si elle allait souffrir pour de bon!
—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je déraisonne, de m’écouter cinq minutes?»
Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement:
—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché aux Valcor qu’à nous.
—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.
—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?...
—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant. Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre.
—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.
—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?»
—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné.
—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne laissait subsister aucun doute.
Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de son interlocuteur.
—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.»
M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner.
—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang.
—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la prescription.
—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne.
—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de preuves.
—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir.
—Dans quel but?...
—Faire de vous le maître de ...
—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous?
—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.
—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement.
—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez, je suis net. Parce que je veux vous convaincre.
—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence. Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre de vous.
—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il me ferait disparaître.»
Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité sinistre.
—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente, «de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?»
Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien.
—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas.
—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées ténébreuses.
—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse vous dire?»
L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.
Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille à larges bords.
—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué.
—Le chef de votre maison!...» ricana le métis.
—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.
—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ... Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?»
Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure? Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction.
Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit.