Le marquis de Valcor

Part 28

Chapter 28899 wordsPublic domain

Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la fabrication du papier.

Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.

Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans alimenter l’enthousiasme de la presse, de _sa_ presse, à lui, qui éprouva son adroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon.

Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien garnies.

Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et fière, qui faisait sensation.

Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille «sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la noblesse du nouvel élu.

L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.

Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que pour lui.

Le marquis de Valcor entrait.

On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places restées libres, celle où il irait s’asseoir.

Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.

Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus récalcitrants.

La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.

Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais sans conviction.

C’était un spectacle tellement significatif que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.

Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un banc, au milieu même de la Droite.

Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses qui menaçaient de déborder ses longs cils.

«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à une telle victoire!...»

Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.

Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait les bras?

N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en chef?

Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il vivait.

Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:

«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»

Fin de:

_LE MARQUIS DE VALCOR_

Première Partie de:

_LE MASQUE D’AMOUR_

TABLE

I. La Fête de Nuit 1

II. La Cachette 31

III. Ce que la Mer entendit 46

IV. Ce que les Arbres entendirent 60

V. Le Subterfuge 75

VI. Bertrande 91

VII. L’Aïeule 110

VIII. Histoire d’Autrefois 124

IX. Le Père et la Fille 143

X. L’Explication 149

XI. Le Roman du Prince 176

XII. Une Piste dans les Ténèbres 191

XIII. La Mère et le Fils 213

XIV. La Séduction 242

XV. La Foudre gronde 271

XVI. Hostilités 294

XVII. Supplice d’Amour 314

XVIII. Le Chiffre mystérieux 327

XIX. La Lettre révélatrice 345

XX. L’Accident 372

XXI. Le Duel 392

XXII. La Tentation d’une Mère 411

XXIII. Coup de Théâtre 439

Paris.—Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.—4062.