Part 26
—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette circonstance, avec une description identique se rapportant à votre fils.»
Mathurine l’interrompit.
—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.
—Vous avez bien compris?
—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits, ces signes ...
—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour débiter cette fable.»
Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait point.
—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première. Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir, sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.
—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.
Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur de son front.
Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui remontait dans la bouche. Elle ricana.
—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»
L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte.
* * * * *
Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.
—«C’est moi, maman Gaël.»
De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.
—«C’est vous, monsieur Renaud?»
Le marquis entra.
—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.
—Ce n’est pas la peine.
—Si, si.»
Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle seule.
—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?
—Comment le savez-vous?
—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon pire ennemi.
—Quel est-il, cet ennemi?
—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José Escaldas.
—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?
—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux blancs?
—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien dit de bon.
—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»
Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres d’une sonorité formidable.
Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du temps.
—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»
Nouveau silence.
Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.
—«Quelle a été votre réponse?
—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et un imposteur.
—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»
Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans une rêverie profonde.
Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le contemplait.
Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très doucement, tout bas, il dit:
—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»
La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.
—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père ... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et surtout ...»
L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:
—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la brune?...
—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,» prononça vivement Renaud.
—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans époux!... Mère et déshonorée!...»
Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule douloureuse?... La lâche action!
—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.
—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et mon sein ont nourri!...»
Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, une face d’indignation et de désespoir.
—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»
La vieille femme recula, chancelante.
—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,» proféra-t-elle d’un accent brisé.
Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans ses mains.
Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être que des larmes d’homme fait.
Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.
Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée vers les ténèbres intérieures.
A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet usé.
Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la route.
Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du break automobile, aux panneaux armories.
Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations.
—«Vive notre député!
—Hourra pour le marquis de Valcor!»
Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de souverain.
—«Merci, mes amis, merci!»
Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent sa pâleur.
Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse et la blême agonie du couchant.
XXIII
_COUP DE THÉATRE_
IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»
L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.
—Alors, que comptez-vous faire?
—Peu de chose.
—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.
Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau de son collègue.
—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?
—Non.
—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de faux.»
Le chef du Cabinet bondit.
—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?
—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»
Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:
—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?
—Peu importe!
—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?
—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...» (Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence d’un individu ressemblant, _comme un frère_, au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à gagner son procès.»
Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de ce qu’il entendait.
—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.
—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...
—La veille même ...
—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. C’est là une tactique admirable.
—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un effondrement.
—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»
Les deux Ministres exultaient.
Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la gênait pas.
—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.
—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la politique individuelle.
—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»
Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.
Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.
Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.
Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de l’État.
En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en tapissent la voûte.
On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.
Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de blancheurs élégantes?
Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre.
Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux dont se réjouissait le Gouvernement.
Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.
—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»
Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.
C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à comprendre.
En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa personne paradait sans cesse en dehors.
—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que je jette à l’eau. Mais ma conscience ...
—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au fait.»
Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:
—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par analogie avec ...
—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir.
—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.
—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, Baillegean.
—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»
Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main, comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»
—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou sulfate de fer ...
—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.
—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.
—Bigre!» s’écria Pavert.
—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.
—Fichtre!» s’exclama Pavert.
Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.
—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.
Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc contre le jour.
Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit comme détaché de cette scène.
Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!... Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»
Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à l’expert:
—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?
—Parfaitement.
—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une tape.»
Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:
—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»
Celui-ci reprit:
—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»
—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.