Le marquis de Valcor

Part 24

Chapter 243,754 wordsPublic domain

—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, «accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux bien. Seulement, ce pourrait être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient forcément en cause.»

Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi! Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien? Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain effort, lorsqu’il répliqua:

—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?

—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?

—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.

—Je n’ai pas à vous répondre.»

Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en deux regards humains.

Le marquis reprit la parole:

—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par cette malheureuse.

—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.

Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion détendit le visage ironique et mauvais.

—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... avec _votre_ enfant.

—L’enfant!...»

Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et glaciale.

—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.

—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.

Gairlance eut un rictus de rage.

—«Reconnaissez donc les vôtres ... _tous_ les vôtres!» cria-t-il. «Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»

Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.

Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait. Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.

—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»

Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.

—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince de Villingen, et vous donner un avertissement.

—Voyons la question.

—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre fils?

—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?

—Vous l’avez dit.»

Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:

—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»

La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda celui qui venait de prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui un œil tranquille.

—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme, détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. N’insistez pas. Retirez-vous.

—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!

—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu ordinaire.

—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit Renaud avec une dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?

—Jamais de la vie!

—Je suis prêt à la doter ... princièrement.

—On n’achète pas un Villingen, monsieur.

—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»

Gilbert blêmit de fureur.

—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de Valcor.

—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise effarée.

—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen.

—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes laissèrent glisser un mépris accablant.

—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»

Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.

* * * * *

L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec Escaldas, lui disait:

—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.

—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.

—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire de doute.

—«Parbleu!

—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?

—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez une torturante agonie.

—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.

Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut, maussade.

—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable en faisant mourir Valcor.

—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait amplement.

—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.

—Dame!

—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause. Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras que je veux lui appliquer ma pointe.

—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.

—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...

—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je demande à être témoin.

—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.

* * * * *

Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.

Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il lut:

MARQUIS DE VALCOR

Il comprit.

Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une place voisine de la sienne.

Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:

—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas été reçu chez moi?

—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le château du marquis de Valcor.»

Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.

—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.

—J’y compte.»

Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y attendaient.

Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder le choix des armes.

Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:

«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre ainsi par là deux personnes distinctes.»

Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, et se décida pour l’épée.

Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées adverses.

Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des passions.

Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.

* * * * *

Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.

Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par la furie même des attaques.

A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus que lui.

Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires passaient des éclairs de férocité.

Cependant, il réussit.

Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.

Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.

Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son aide.

On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de sang.

A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait. Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y trompèrent.

—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux, tandis que l’autre partait pour s’en assurer.

Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre groupe.

Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.

—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de danger. Douloureux, mais voilà tout.

—C’est à l’épaule?

—Oui.

—Vous avez vu le bras du marquis?

—Parbleu!

—Qu’y a-t-il sur ce bras?

—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.

—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une marque?»

Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?

Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.

—«Tiens! Vous le saviez donc?

—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!

—Vous pouvez le dire.

—Et ça représente?... Une ancre, entre un _B_ et un _G_, n’est-ce pas?»

Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre ses os,—retentit.

—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor avec une ancre, un _B_ et un _G_ sur le biceps!

—Mais alors?...

—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice, voilà tout.

—Une cicatrice!...

—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.

—Malédiction!!...» hurla le prince.

—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois de plus. «On lui conteste son titre. Mais, marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»

Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.

—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.

XXII

_LA TENTATION D’UNE MÈRE_

SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités blanches, filait une élégante charrette anglaise.

L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait qu’une lumière et une chaleur adoucies.

Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.

—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit gaiement Renaud de Valcor.

Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.

M^{lle} de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.

—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie tendre.

—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»

Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.

Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama:

—«Oh! méchant petit père!»

Se tournant alors vers le domestique:

—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.

—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»

Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.

Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de regarder.

—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.

Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.

C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages symboles.

Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur laquelle on lisait en grosses capitales:

RENAUD DE VALCOR

CANDIDAT CONSERVATEUR

—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.

—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.

—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons! Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»

Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du port du Conquet.

Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait:

—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»

Il répliqua:

—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient coffrées avant la rentrée du Parlement!...

—De qui cela dépend-il?