Part 23
—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le promets pas.»
Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!... Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...
Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande ... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance, de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à lui,—rempart qui défiait les atteintes.
A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.
—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?» demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.
Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.
—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité?
—Certainement, monsieur le marquis?
—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom?
—Pas du tout.
—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...
—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le marquis. Qu’allez-vous penser là?...
—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment s’appelle-t-elle?
—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»
«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la porte.
Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la religieuse.
Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.
C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.
La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre, sa beauté subsistait.
Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.
Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur sur sa Micheline si rayonnante et si pure.
Il murmura:
—«C’est toi, ma pauvre petite!»
Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au fond de ses yeux immenses.
Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des prunelles de mère.
—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas te condamner!»
Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans un étrange effroi.
—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.
—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.
—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage frémissant.
—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un séducteur indigne.»
Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes et minces.
—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.
—«Comment, tout?...
—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la lande ...»
Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:
—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»
Elle renversa la tête, et se tordit les mains.
—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les roues de?...»
Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée d’angoisse:
—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?... L’as-tu fait exprès?...»
Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.
—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?... Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je fait?...»
Elle murmura:
—«J’étais trop malheureuse!...
—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»
Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:
—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des visions ...
—Quelles visions?»
Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit brusquement:
—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.
—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.
Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette force inébranlable.
Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:
—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»
Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.
—«Qui est le père de ton enfant?»
Point de réponse.
—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»
Bertrande eut un rire amer.
—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»
La jeune femme secoua la tête.
—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.
—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.
—Je ne puis pas devenir sa femme.
—Il n’est pas libre?
—Si.
—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et abandonnée.
—Il ne m’a pas abandonnée.
—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?
—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.
—Ne l’aimes-tu pas?»
Bertrande éclata en sanglots convulsifs.
—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions presque tendres.
Elle pleurait sans répondre.
Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable alternative.
Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de la seconde.
Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...
Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:
—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit encore vivant!»
Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...
Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et l’expiation.
—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»
Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son trouble et son dégoût, ayant demandé:
—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des Valcor?»
Elle avait entendu cette réponse:
—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»
Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de M^{lle} de Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.
L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.
Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier lointain, où elle se terrait, farouche.
Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante, si atroce!
Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens, consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.
Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son bébé entre les bras.
Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:
«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»
Elle gémit:
—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...
—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je désirais tant que tu te fisses religieuse?»
Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la jeune femme dans l’incertitude et le trouble.
Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles de sa grand’mère.
Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»
Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide.
Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur de Bertrande.
Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.
Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village?...»
Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement:
—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»
Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha le visage dans ses mains.
XXI
_LE DUEL_
UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de Valcor.
Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise, il se donna cette explication:
«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon attitude. Eh bien, nous allons rire.»
Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute obligation dans la vie.
Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.
«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non. Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais pas l’exposer ...»
Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit cependant à son valet:
—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au pesage.
—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?
—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»
Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.
M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album photographique contenant des portraits de femmes.
Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume devenait une manière de musée secret.
Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.
Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et terrible.
Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il s’avançait vers le prince.
Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.
—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.
Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste accomplit un tour mortellement périlleux.
Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.
M. de Valcor jeta sa canne.
Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et désarmé, qui le recevait sans défiance?
—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.
Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le prince, cette photographie à la main:
—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une pareille infamie!»
Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, qui animait le marquis.
Gilbert sourit, insolent et tranquille.
—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande Gaël. N’ai-je pas le droit?...
—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»
L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée.
—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»
Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque. Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...
—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres serrées et blêmies.
—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?
—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de ma démarche.»
Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.
—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le plus narquois des sourires.
—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.