Le marquis de Valcor

Part 22

Chapter 223,776 wordsPublic domain

La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre ne devait pas appeler la sueur.

M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.

—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.

—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.

—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.

—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément Sornière.

Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique.

La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de s’éteindre sur le noir de la ville.

Le bel Arthur reprit la parole:

—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?... Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»

Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui demanda d’un ton moins assuré:

—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le _Messager de Cordouan_, par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette nuit même?... Je puis aller vous la chercher.

—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.

—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.

Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur ses yeux.

—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise.

—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je vais vous dire.

—Cré nom!... Parlez.

—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la République.»

Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.

«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.

Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:

—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait _bath_. Et généreux avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous me demandez de risquer pour ça.

—Mais non, puisque vous êtes innocent.

—Faudrait le prouver.

—On ne prouvera pas le contraire.

—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans le vouloir, c’t’homme.»

Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:

—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.

—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis ... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»

La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.

—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.

—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»

Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans quelque grande ville étrangère.

* * * * *

Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël Pabro.

L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le mot, suivant ses préventions ou ses passions.

Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le foudroyer!

Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en poussière?

Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces mots à sensation:

L’AFFAIRE VALCOR

PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE

Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.

Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce port vers tous les coins du globe. Et pour cause.

Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait la restitution était un pur roman.

La suite leur donna tort.

Avant même que la justice française eût demandé des explications à cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de l’original.

Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les yeux le _fac-similé_ des pièces. Les journaux publièrent côte à côte la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis Renaud de Valcor.

Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.

Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’_Aube rouge_ allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang sur les mains.

Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.

«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse lettre au Parquet!»

Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée aux débats par ses adversaires.

C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.

L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.

L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au rôle qu’à la rentrée d’automne.

Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs séjours au château.

Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.

Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.

XX

_L’ACCIDENT_

UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.

Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait grand train.

Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux procès.

Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa voiture.

Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de catastrophe.

A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.

M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.

—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»

Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements partirent.

«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux ... pauvre bougresse!...»

Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.

Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette triste réalité.

Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:

—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»

Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:

—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre. «C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»

L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de la malheureuse écrasée.

Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:

—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du tout.»

Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.

—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»

Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de l’enfant:

—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne saurais pas trop comment le tenir.»

En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais très propres.

Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de monter dans l’équipage électrique.

Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.

Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.

Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand style.

Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes pneus.

Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.

Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.

—«Il est tout de même chic, pour un marquis.

—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.

—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.

—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?

—Si, si ... marquis de Valcor.

—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?

—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important, le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du rond-point. «Je les connais, _ceuss_ de la haute. Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»

Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande s’il peut entrer.

—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.

La réponse fut rassurante.

La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste, des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné le coup de désespoir.

—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement sous les roues de votre automobile.

—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.

—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci et la nuit prochaine.

—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.

—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.

—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?

—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir ... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures, si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.

—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?

—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, nous aviserons définitivement.»

Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se retirer devant l’expression troublée de son client.

—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?

—Mais ...»

Renaud s’arrêta court.

—«Songez à la chance que vous avez eue,» reprit l’homme de science. «Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une double mort, là, sous vos roues ...»

Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation dont la force étonna le médecin:

—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?