Le marquis de Valcor

Part 2

Chapter 23,801 wordsPublic domain

Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté sur elle.

«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus paisiblement que sa cousine, la riche héritière.»

Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des deux jeunes filles.

Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits noirs, exécutaient un menuet.

Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon, tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des valses.

Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés.

C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame cette danse coquette, où Françoise faisait merveille.

La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier, ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère:

—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de maison et que je me dois à nos invités.»

Puis, comme elle apercevait leur fille:

—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»

C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons. Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui, au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse heureuse.

Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte, son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et du front.

Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si parfaite destinée.

Elle les avait refusés tous.

Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi.

Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant, ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un régiment de cavalerie.

Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare, absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait.

De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées.

En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait de pensée que pour M^{lle} de Valcor. Élevé près de sa mère, par des précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec toute la chaleur de leur sang.

Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement, sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline.

Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble. Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait M^{lle} de Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents, elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé, grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse.

C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre.

M^{me} de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de briser ce bonheur.

Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules décolletées un appesantissement de catastrophe.

Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin d’engainer très haut le cou élancé, lilial.

Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, M^{lle} de Valcor partit à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille, toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face.

Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve.

Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve, dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put, sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive:

—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus ici ce soir ...

—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?»

Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son père n’eût compris. Il ajouta simplement:

—«Pour tout le monde, une indisposition de M^{me} de Ferneuse a forcé son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je peux me fier à ton orgueil, mon enfant?

—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose?

—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il.

Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse qui lui étreignait le cœur.

Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la maison.

—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à personne autre ...»

La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet, avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses extérieures.

Mais M^{lle} de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles de sa cousine.

—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le cotillon avec moi ...

—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles. «Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»

Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois, s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante, à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique, donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les détailler, n’eussent rien offert de remarquable.

C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel.

Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale, dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis, par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le tapis vert.

De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie.

Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.

Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua:

—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement, avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave. Micheline a perdu son conducteur de cotillon.

—Monsieur de Ferneuse?

—Oui.»

Le prince Gilbert regarda M^{lle} de Valcor. Qu’elle avait une figure étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres!

—«Un accident?...» demanda-t-il.

—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un peu souffrante ...»

Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité:

—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables. Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette danse, ma cousine voulait vous prier ...

—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.»

Françoise sentit son cœur s’arrêter.

C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte, où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant, sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit M^{lle} de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon.

Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle.

Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les pièges du destin.

—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline.

Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille:

—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor ... Il vous reviendra quand je le voudrai.»

Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais, lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.

—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.

—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José Escaldas.

Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années, quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise.

Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun visage familier.

Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir, prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans, dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance.

—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?

—Peut-être.

—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle, croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de leurs réalisations.

—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince Gairlance un trop piètre parti pour vous.»

Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut: «Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai toujours trop heureuse de choisir.»

—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi!

—Lequel?

—Votre père.

—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.

—Eh bien, décidez-le à m’entendre.

—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble.

—Pas, je le crains, sur un certain sujet.

—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous causerez avec papa dès demain.

—Où cela?

—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous habitons le château et vous aussi.

—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un qui attend pour vous inviter à danser.»

Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec M^{lle} de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert entamaient la première figure.

Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons, d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert.

M^{lle} de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait.

Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine, restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes qu’il eût voulu toucher.

Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire, et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la sentait très loin de lui.

«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du tout son affaire ...»

Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient l’hospitalité dans l’immense château.

Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une aube d’été glissait, fanant les calices de lumière.

Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.

A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte, dans un petit salon qu’il croyait désert.

Tout de suite, il y aperçut sa femme.

Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en malade ni en enfant.

—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...»

La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se lèverait le couteau du chasseur.

Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute.

Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et, quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait aisément dans ce cœur tendre.

—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez ... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.»

Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et le suivit.

II

_LA CACHETTE_

PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où s’achevait le cotillon.

Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et mystérieuse emplissait de tristesse.

L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice. Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant.

Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le plaisir avait allongé les heures.

—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de Micheline?»

De la tête, M^{me} de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le bouton d’une porte.

Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux cadeau.

«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation bien à elle, et qui lui plaise.»

Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux restaient inachevés.

Une pièce n’était pas faite.

Laurence y conduisit son mari.

Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares, reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle la plus rapprochée de la mer.

C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches.

L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient attaqué un mur, où M^{lle} de Valcor voulait faire creuser une niche, que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres.