Part 19
Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que cherchait l’_Aube rouge_? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du XX^e siècle. Que représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne manquèrent pas,—aussi bien dans l’_Aube rouge_ que dans les journaux de la même nuance.
Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et même de ce que l’_Aube rouge_ appelait irrévérencieusement «la calotte».
Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles des antiques vertus et forteresses de la foi.
Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et considérable de l’_Aube rouge_. Il en fit répandre dans son département des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!
Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus belle.
Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le marquis de Valcor.
XVII
_SUPPLICE D’AMOUR_
«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les porter, ma jolie enfant.»
Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive.
La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard. L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une excuse, salua, s’écarta.
A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement, pénétra dans la boutique.
Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant. Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors. Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé mystérieusement sur son âme.
Dans le magasin, la visiteuse disait:
—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la dentelle?...»
A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés. Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine!
Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande.
—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle.
Un commis, enfin, comprit.
—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame imposante.
—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle, après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos fournisseurs, nos modèles ...
—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!...
—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs.
—Ce col est neuf. Je l’ai fait.
—Qui le prouve?» dit la patronne.
Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.
Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis:
—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.
—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?
—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine?
—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera bientôt un autre métier.
—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.»
Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux. Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire, dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant un petit carton.
La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait tout droit chez elle.
«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul «chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots, moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir.
Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course, la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule, obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides qui la menaient vers le terme redoutable.
Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ... Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces? Comment nourrirait-elle son enfant?
Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor. Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable accoutumance.
Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen. Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant, naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible.
Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls, ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire, abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches, intrigues, recommandations, interventions, et que les parties, plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à pleins crocs.
A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne, évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient.
Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.
Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour, pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres, plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à Paris.»
Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre, il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui, maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny.
Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger, plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.
Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette immobile se dressait. Un homme semblait attendre.
Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire, à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance de son geste, marquaient une parfaite distinction.
Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny, la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor.
Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!... le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant, l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure.
Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait, sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail?
En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas hésitât même une demi-seconde.
Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour toujours!...
Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient. Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte, quoique très basse:
—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous montrer chez moi.
—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un. (Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui, tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais, il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre voiture.
—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?»
Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le marquis demanda, d’un ton rauque:
—«Cet individu est mort?
—Il est mort.»
Un silence suivit.
Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune fille qui écoutait.
M. de Valcor reprit:
—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?»
L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde. Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix distincte était celle de M. de Valcor:
—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions identiques ...»
Puis,—et ce fut le dernier mot:
—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de Ravignan, je passerai devant votre porte.»
Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire.
D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout, dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre, incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel émoi.
XVIII
_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_
BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.