Part 16
Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse, descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route.
—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la jeune fille. «Mais il vous faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir deux fois!
—Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous, adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai avec toi.»
Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le respect du «vous» la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse du «toi», la troublait de frissons délicieux.
La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver l’imprudente, précipita sa perte.
Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux, le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles?
Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée.
Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.
«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence, «je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle ...»
Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément, elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce de chance admirable et effarante.
Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain, partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en était jeté.
Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une voyageuse cheminait.
Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts.
Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté. Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle.
Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective rectiligne de la route, une tache noire et mouvante parut. Bertrande regarda. Ses lèvres s’entr’ouvrirent. La tache grossit. Elle dévala le long d’une pente, puis remonta plus lentement. C’était un landau ouvert. On ne voyait personne dedans. Le cœur de la jeune fille se serra.
Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille.
Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. La voiture allait passer. Un cri partit:
—«Bertrande!»
Les chevaux s’arrêtèrent.
Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux!
De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse et d’amour, elle fondit en larmes.
—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? Pourquoi pleurez-vous?» demanda le prince avec une grâce caressante.
—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Je me suis sauvée ... j’ai quitté la maison.
—Pour toujours?»
Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport.
—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel bonheur!» répéta-t-il.
Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile nuptial.
Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans un si grand amour?
* * * * *
Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule, si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert, qu’une femme de service venait de déposer sur le divan.
—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille, avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.
La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à l’instant d’un grand magasin de la ville.
«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste. «Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.»
—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée devant celle-ci.
Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette, «Car,» disait-il, «je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais là-bas on rirait de vous.»
Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui la changeraient trop brillamment.
—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une ouvrière en dentelles.
—Justement. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que sont les grisettes parisiennes.
—Une grisette! Qu’est-ce que cela?
—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de la puissante capitale. Une exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle, aimant à plein cœur.»
Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire qu’elle remplissait déjà la troisième condition.
En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner.
—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez prête, vous viendrez me rejoindre.»
Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée, si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs de crasse et d’encre.
Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds, son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche, contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers, parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en soie.
Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je ne sais quoi qui la lui rend personnelle.
Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité contenue, il crut voir M^{lle} de Valcor, et en demeura pétrifié.
Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante:
—«Est-ce que je vous plais ainsi?»
Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine, préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs, ne lui demanderait jamais compte.
Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant.
La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin, n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté.
Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout autre pour la naïve créature. Un prince!... et elle, une paysanne! Elle tremblait d’une surhumaine émotion.
—«Ne veux-tu donc pas être ma petite femme?» chuchota-t-il.
Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif? Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» de ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner pour toujours? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser.
—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle avec une candeur qui eût fait hésiter don Juan.
Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on servît le dîner.
Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table—initiateur pour Bertrande de magnificences inconnues—disparaissait sous une nappe blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence avec un couvert d’étain.
Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur, ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille coiffée d’or.
Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était du cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue marche du matin et les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre,—elle n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat, avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit, parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage.
—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne sent pas la pomme.
—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. «C’est du vin.
—Du vin?
—Oui, du champagne.
—Oh! du champagne ...»
Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un geste d’inconsciente dévotion.
Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir, le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette.
Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du Conquet?
Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les dérangeât plus.
Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers.
Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce, qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement.
Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait plus.
Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère, elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités.
XV
_LA FOUDRE GRONDE_
MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne.
Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.
Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins pour un temps, son étrange douleur.
Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, comme dans son amour maternel—qui, dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.
Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.
A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les chalets de la montagne, M^{me} de Ferneuse ne quittait guère le petit bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du rêve.
Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle osait regarder au fond d’elle-même?
Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.
La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une diversion qui valût en intérêt le divorce de M^{me} X ..., le vol du collier de perles de M^{lle} Y ... ou la démission de la sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de Barnum.
La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:
—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le plus sensationnel du siècle.
—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et femme,—aussi béants l’un que l’autre.
—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.
—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier mot.
—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui nous sert.»
Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, en effet, à un titre et à une fortune de marquis.
Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion extraordinaire la phrase du fabricant de soie. M^{me} de Ferneuse frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop proches. Tout son être se tendit pour écouter.
Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie légère.
—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal.
—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.
—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»
Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres tables.
—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du Sud ...
—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des flexions répétées et affirmatives de la nuque.
—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...
—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, qui se serait substitué à l’héritier véritable ...
—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action contre leur père et mari.
—Et les autres héritiers?
—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»