Le marquis de Valcor

Part 15

Chapter 153,722 wordsPublic domain

—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la jolie ouvrière. «Vous savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand, n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de sa Micheline.

—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» demanda l’aïeule sévèrement.

—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard qui fait les ressemblances, n’est-ce pas? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez.»

La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix.

—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et appréciée par cette clientèle brillante.

—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,» s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à enrichir les nonnes.

—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne renommée, et peut-être son âme.»

Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante, de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage. L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire? Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré, la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt.

A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu. Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées, sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses.

Elle dit à sa petite-fille:

—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles, puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.»

Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui venait de parler.

—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.

Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:

—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que j’ai si bien raccommodé ses filets.»

En son humble occupation, la pauvre créature croyait toujours travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse, infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection qu’admiraient les pêcheurs de la côte. C’était un labeur d’amour. Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose d’inexplicable et de surnaturel.

* * * * *

Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même immense voile frémissant et tissé d’or.

Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des distances infinies l’une de l’autre.

Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large, sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les étoiles perlaient au ciel quand elle revint.

—«Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les chemins si tard. Je t’enfermerai!» cria Mathurine irritée.

—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié l’heure en causant,» dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse.

Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de l’après-midi.

—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter l’ouvrage.»

La route était longue du Conquet à Ferneuse. L’explication de Bertrande, vraisemblable. Plus tard seulement dans la soirée, elle annonça:

—«Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies enverra demain matin une voiture pour me prendre.

—Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail.

—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai pour la journée.

—Comment s’appelle cette dame?»

Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement:

—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» observa Mathurine.

—«Non. La personne arrive de voyage. Elle demeure à l’hôtel. Elle rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de suite.

—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai avec toi.

—Comment?

—Je t’accompagnerai à Brest.

—Dans la voiture de cette dame?

—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle vient, pour que je me tienne prête.»

Bertrande se tut.

—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa colère qui croissaient. «Veux-tu me dire à quelle heure?»

Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua:

—«Vers huit heures du matin.»

Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un silence. Puis, brusquement, Mathurine s’écria:

—«Quelle misère tout de même! Laisser la maison, laisser l’Innocente, sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Une journée entière, encore! Une journée entière!

—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout, mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture, pour le plaisir de vous promener.»

L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule.

—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance en toi?

—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère?»

L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... La jeune fille reprit:

—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet?

—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.»

Bertrande eut un furtif sourire.

—«Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles? Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a donné la comtesse pour la réparation de son écharpe?

—T’acheter des parures?... Tu te crois trop belle pour avoir besoin de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis!

—Et quelles idées ai-je donc en tête?» demanda rêveusement Bertrande.

Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille. Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle lui dit:

—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là, moi aussi, je les ai eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. J’en ai trop souffert. Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées.

—Grand’mère!...

—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ... Toi, toi,» répéta-t-elle, «la chair et le sang de celui dont j’étais si fière, et qu’il m’a enlevé!...»

La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des cheveux d’enfant.

Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige. Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle! Eh quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible.

—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle avec douceur. «A chacun son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir?»

Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement presque hagard.

—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret d’amour que je ne vous demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous, réellement, l’abolir de votre existence?»

Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité. Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait la baie. La nuit n’était pas close. Une trouée claire, au delà des rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps, perdue dans ses souvenirs.

Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme, et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à ces choses qui occupaient aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et une Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret de toutes les âmes féminines.

—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai demain à Brest, ma Bertrande,» dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation plus tendre que de coutume.

Sa petite-fille tressaillit.

—«Bien, grand’mère.»

Entre ses dents, elle murmura:

—«Allons, c’est décidé.

—Que dis-tu?

—Rien.»

Bertrande se leva, tendit son front.

—«Bonne nuit, grand’mère.

—Bonne nuit, ma petite.»

Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule, pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes:

—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous que vous avez aimé.»

Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre.

—«Que Dieu nous protège!» soupira la vieille femme.

Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide, la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà tous les bruits de la nature.

Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, s’ébattant autour de la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël.

Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés, humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil.

Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle.

La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir davantage.

Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler par son nom. Les jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un peu en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de terrain.

—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez comme ça, à si bonne heure?

—Je retourne à mon couvent, Énogate.

—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse?

—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi me hâter, car je dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent.

—A Brest! Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues?

—Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens portent en ville leurs poissons ou leurs légumes.

—C’est juste. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route?

—Oui, oui. Adieu, Énogate.

—Adieu, mamzelle Bertrande.»

Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique jeunesse.

«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef. Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux heures d’ici, j’aurai de l’avance.»

Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux.

«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.»

N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse, qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social, elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie qui guettent les ingénuités sans défense.

Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent, qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la plage.

Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir. Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même.

La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline, à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de M^{lle} de Valcor. Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert, qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre, la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi rabaissée, outragée.

Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le marquis de Valcor.

Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester bientôt.

Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près, l’adhésion de M. de Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant, tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison, les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement.

Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue maussadement aristocratique! Une perspective éblouissante transfigurait sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor. Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait l’humilier.

Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris.

En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre pour commencer les hostilités.

Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne, s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien—ou plutôt à mal—la conquête de Bertrande.

Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion. Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui avait annoncé son prochain départ pour Paris.

—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, hélas! je ne sais quand. Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude.

—Mais où? Comment?» demanda-t-elle.

La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant rien au delà de ce bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège qui la mènerait à l’irrémédiable.

Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa chère présence.

La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à Ferneuse.

Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage, contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde, quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes.