Part 14
—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...
—Une preuve?... de quoi?
—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.
—Un crime!... Oh! ma mère!...
—Ce mot-là te trouble, malgré tout.
—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline ... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle sache!...
—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.
—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de mensonge.»
La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.
—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission dont je vais te charger?
—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»
La question dictait une autre réponse. Mais M^{me} de Ferneuse n’insista pas.
—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.
—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?
—Non.»
Gaétane fit une pause, puis ajouta:
—«Un anneau.
—Une bague?
—Oui.
—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»
—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.
—Et cela signifie?
—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.
—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?
—Une fosse mortuaire.»
Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.
—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de l’homme dont celui-ci aurait pris la place.
—Du marquis de Valcor?
—Oui.
—Qu’était-ce que cette bague?
—Un bijou de famille.
—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.
—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance. Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.
—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle était cette inscription?
—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»
Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.
Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait inaccessible.
—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ...»
Elle l’interrompit:
—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...
—Le faire prendre?... Par qui?
—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.
—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une bague avec la poussière d’un cadavre.
—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il employait à la chercher.
—Qui est-ce?
—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier.
—Mathias Gaël?...»
Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.
Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci qui avait renseigné M^{me} de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen de passer un long moment dans la demeure des Gaël.
Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin de se charger.
—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.
—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit Bertrande.
Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune châtelaine de Valcor.
M^{me} de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»
Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, ni de la jeune fille, M^{me} de Ferneuse ne tira rien qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un secret, il était bien gardé!
La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se dressa au seuil de la maison.
—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille bien rempli.
—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.
—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.
Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas de s’étonner.
«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.
Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices périlleux.
—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda M^{me} de Ferneuse.
La vieille Mathurine intervint rapidement.
—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»
Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le reflet de l’infini.
—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»
Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de Valcor.
Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue «tant de raisons pour être dévoué au marquis.»
Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin niait inutilement:
—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et de lui rapporter le fameux anneau?...»
Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se crut menacée.
—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me dire, sortons.»
Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut la petite charrette anglaise dans laquelle M^{me} de Ferneuse était venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant pas, dans une indifférence fière.
«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.
Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante, elle rejoignit Mathias.
—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos secrets sont en sûreté avec moi.
—Je n’ai pas de secrets.
—Soit. Ceux du marquis, alors.
—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»
Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, M^{me} de Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.
En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs que ses affirmations.
Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre le contrebandier et le marquis? Duquel des deux M^{lle} de Valcor était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon, la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une force morale équivalente à cette brutale volonté:
—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»
Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.
—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas longtemps.»
La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc deviné juste,» se dit-elle.
Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:
—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de la tombe.»
Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.
Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas. Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.
Toute cette rencontre avec Mathias, M^{me} de Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles inattendus.
—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.
—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»
Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.
—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes, il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.
—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?
—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres ignorent.
—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!» prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.
—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.
—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.
—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»
L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette tâche qu’il pressentait sacrée. M^{me} de Ferneuse avait réellement suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une espèce d’enthousiasme le gagnait.
Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.
—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas d’atteindre les coupables.
—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Alors, tu partiras pour l’Amérique?
—Je partirai.
—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un navire étranger ...»
La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse s’obscurcit.
—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité. Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que j’entreprends!»
Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.
Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans le mystère de son scabreux voyage.
—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère. «Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.
—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon départ.
—Pourquoi?
—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.
—Mais Micheline?
—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.
—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»
Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.
XIV
_LA SÉDUCTION_
LORSQUE M^{me} de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente, sans lever la tête, avait poursuivi son travail.
—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la comtesse, «il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur, comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement être laborieuse.»
Bertrande émit un petit rire sardonique.
—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? Et qui me les achèterait? Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute?
—Non. Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse.