Le marquis de Valcor

Part 13

Chapter 133,766 wordsPublic domain

—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!... Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.

—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes figures.

—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de Valcor....

—Le vrai?

—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.

—Est-ce possible?

—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes parts,—chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.

—Que dit-elle, cette lettre?

—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:

«_Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère._»

—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux, celui-là. Vous possédez l’original?

—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.

—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis de Valcor?

—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange ressemblance.

—Et le nom de cet individu?

—Le comptable?

—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?

—Rien qui ait pu se retrouver.

—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. «Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait accompagné ou rejoint là-bas?

—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang pour expliquer une similitude de traits.»

Après un instant de réflexion:

—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.

—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.

—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?

—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des fleuves.

—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.

—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.

—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.

—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du Madre de Dios.»

La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de pont, deux planches.

De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme du marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et défaillant.

Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible du paysage.

—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant! comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, je présume aussi, de dangers. Ça me va.

—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les grand’routes.»

XIII

_LA MÈRE ET LE FILS_

LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.

Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat philosophique.

Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de réconcilier la science avec la religion.

Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, de nos besoins.

—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»

Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, esquissait des théories.

—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.

—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux illuminés.

—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.

—«Vous êtes une sainte.»

Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.

Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.

Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs, à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de la marquise.

Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya chercher son fils.

Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux expériences, commandaient cette retraite.

Lorsqu’un domestique vint le prévenir que M^{me} la comtesse demandait à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit à la maison.

Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.

Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec ces choses.

—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.

Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.

Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses yeux s’élargirent, s’y fixèrent.

—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.

Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?

Le jeune homme relevait une figure brillante.

—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.

—Comment, jaloux?

—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.

—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?

—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop femme ... trop ...»

Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable», lui semblait sacrilège. Il balbutia:

—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec tout le respect de votre fils ...»

Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante vérité.»

Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.

—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante. «Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»

Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:

—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, «c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.

—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...

L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire paraître.

—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une femme, couvrait son visage au teint si clair.

—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de Valcor, hélas!» dit Gaétane.

—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.

—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation presque solennelle.

—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»

Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même, l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.

—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?

—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit: «Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ...

—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?

—Le marquis de Valcor.

—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme d’honneur.

—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.

—Que dites-vous?

—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de Valcor.

—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne s’étonnait même pas encore.

—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines de son fils un frisson de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et cet autre ...»

Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.

—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme ... Vos paroles m’épouvantent ...»

Elle rassembla toute sa force.

—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»

Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses traits.

—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant Dieu.»

M^{me} de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard angoissé qu’elle fixait sur lui.

—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»

Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.

—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne d’être adorée comme je l’adore.»

—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de consentir à ton mariage.»

L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.

—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop pour me torturer sans but et sans cause.»

Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la secousse d’un sanglot.

Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et poursuivit:

—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce que vous attendez de moi.»

M^{me} de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle. Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi? grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer son fils. Elle lui dit:

—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard. Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.

—Je vous écoute, ma mère.

—Tu vas partir pour l’Amérique.

—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus faiblement: «Vous quitter!...»

Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. «C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des souvenirs et des souffles de vengeance.

—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une foi aveugle dans ta mère infortunée.»

Il fut remué par le chevrotement de douleur.

—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»

Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.