Chapter 9
Puis, portant la main à son sifflet et le sifflet à ses lèvres, il en tira un son aigu accompagné de modulations. Tous les hommes de quart se précipitèrent vers les carabines suspendues au pied du grand mât et s'en saisirent vivement. Trois matelots s'approchèrent d'une caronade. Les deux servants se mirent de chaque côté de l'affût mobile, l'un un goupillon, l'autre un refouloir à la main, puis le chef de pièce pointa le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir accoster le lougre.
Alors se reculant et se plaçant de côté, il prit une mèche allumée et attendit.
--Tout est paré! dit-il en s'adressant à Bervic.
--Bien! répondit le vieux maître d'équipage.
Un profond silence se fit à bord du navire et suivit ce court échange des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse s'était remise à prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors très distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et, assuré que tous ses hommes étaient à leur poste et prêts au combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrière.
--Oh! du canot! cria-t-il d'une voix impérieuse.
Aucune réponse ne lui fut faite.
--Oh! du canot! répéta-t-il une seconde fois.
Un nouveau silence suivit ces paroles.
--Oh! du canot! répondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se redressant avec colère et en sautant sur le banc de quart.
Le chef de pièce approcha sa mèche de la lumière; il attendait le commandement de: feu! Mais au moment même où Bervic allait donner l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.
--Ce sont des amis! murmura un matelot.
--C'est peut-être une ruse, mes enfants! répondit Bervic. Parez vos carabines et attention!
Le canot entrait alors dans les eaux mêmes du lougre.
--Le commandant! s'écria le mousse avec joie.
--Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit loué! le Seigneur a exaucé ma prière.
Bervic, en reconnaissant son chef, avait lancé dans la nuit un nouveau coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement à tribord, s'apprêtèrent à rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une double ligne de la tête de l'escalier d'honneur au pied du grand mât. L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un bout d'amarre lancé du haut du lougre, la contraignait à demeurer bord à bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec, s'élança sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.
--Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; très bien! je suis content, vous êtes de vrais matelots.
Puis, se tournant vers le vieux maître:
--Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.
--Mon commandant? répondit le marin en s'avançant respectueusement.
--Tu feras donner double ration à l'équipage.
--Oui, commandant.
En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite main.
--Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge.
--Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.
--Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse souveraine.
Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy, examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin, était redescendue dans l'entrepont.
--Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne m'attendais pas à voir ce que je vois.
--Comment cela? répondit Marcof en souriant.
--Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!
--Vous trouvez?
--D'honneur! je suis dans l'admiration.
--Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous pouviez le contempler en temps de guerre, quand le _Jean-Louis_ s'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache au poing et le poignard aux dents!
--Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la bouche, rien qu'en y pensant.
--Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile?
--Parce que des brigands nous y contraignent.
--Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre.
--Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement que nous pourrons sauver Philippe.
--Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame la marquise de Loc-Ronan?
--Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce pas?
--Oui.
--Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis.
Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce titre à tous les points de vue et à tous les égards.
Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan, enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle.
Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables: bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion. Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse. Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et, le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but. Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.
A bord du _Jean-Louis_, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs, sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux pieds le moelleux appui de sa laine vierge.
Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde, ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ, véritable chef-d'oeuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et grandiose, inviter à la prière.
Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du _Jean-Louis_, s'était sentie remuée jusqu'au fond du coeur à la vue des prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.
--Vous êtes reine et maîtresse à bord du _Jean-Louis_, madame, lui dit le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.
Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari, que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les instants.
On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy. Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide d'un miracle.
--Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la marquise.
--Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte confiance dans la protection divine.
C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin. Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir, et mettrait tout en oeuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.
Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait extérieurement à la porte de la religieuse:
--Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous recevoir.
Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité noble et empressée.
La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide, précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des banalités d'usage.
Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce qu'elle ressentait au fond de son coeur.
--Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe meurt, je mourrai!
En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres relatifs au départ.
--Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.
--Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis. Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en défends l'entrée!
--Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous.
Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut.
--Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que je sois restée fidèle à mes voeux dans ces temps où chacun n'a plus le respect de ses serments?
--Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire.
--Puis, après un léger silence, il reprit:
--Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans le monde?
--Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête.
Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable sujet.
Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.
--Nous prenons la mer? dit-il.
--Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement, hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise.
Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.
Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manoeuvre et à la marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.
XIII
LA ROUTE DE NANTES
Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.
--Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire.
--Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?
--Sans doute.
--Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic?
--Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de Lavau.
--Vous n'y pensez pas!
--Pourquoi?
--Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus, qui ont même établi garnison à Paimboeuf. Et qui sait si, depuis nos dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?
--Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte, nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un navire en état de lutter avec _le Jean-Louis_, et, s'ils tentaient de l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.
--Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres, Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée de fusil du Croisic.
--Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher dans les bruyères de Saint-Étienne.
--Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.
Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer, Keinec y descendait, et _le Jean-Louis_, orientant sa voilure, demeurait stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.
On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année; aussi lorsque _le Jean-Louis_ atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof, ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve. Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit Lavau que vers quatre heures du matin.
Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne s'y trouvait.
--Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le jour venu, nous nous mettrons en route.
Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du commandement.
--Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître. Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas le lougre.
Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots; mais Marcof l'arrêta.
--Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans, pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!
Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls. Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.
A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le _Jean-Louis_, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler. Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.
--Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.
--Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.
--Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.
--Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.
--Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui flottait à la suite du premier; celui-là remue!
--Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.
--Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.
Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue de ce spectacle étrange et épouvantable.
--Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier? Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!
Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.
--Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui demanda-t-il brusquement.
--Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!
--Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante.
Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit.
--Philippe! dirent-ils ensemble.
Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua respectueusement.
Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts, des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile, néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes, s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains.