Le marquis de Loc-Ronan

Chapter 8

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--Je te défends de le faire! s'écria l'Italien.

--Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de l'oeil par ce mouvement familier à tous les buveurs.

--Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo.

Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son interlocuteur.

--Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander asile.

--Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou, interrompit Diégo.

--Possible.

--C'est moi qui t'ai sauvé.

--Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu acceptas.

--Oui.

--A condition que j'en ferais ce que je voudrais.

--Mais tu ne devais jamais la tuer.

--J'ai changé d'avis aujourd'hui.

--Pourquoi?

--Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?

--Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un.

--C'est cela, pour qu'on la soigne.

--Eh bien?

--Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai pris des renseignements là-dessus.

--Alors je la garderai près de moi.

--Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention.

--Quand cela serait?

--Impossible.

--Non!

--Ne suis-je pas libre?

--Non.

--Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin.

--Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous compromettre tous deux.

--Et en quoi nous compromettrais-je?

--Si Yvonne revient à la raison, elle s'échappera promptement; elle pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces êtres-là sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soupçonnait ici seulement, il serait capable de venir à Nantes nous chercher.

--C'est possible! dit Diégo en réfléchissant.

--Alors, adieu nos beaux projets!

L'Italien ne répondit pas, mais un nuage sombre était descendu sur son front et il paraissait méditer profondément; son oeil même se détourna du corps de la pauvre Bretonne.

Pinard vida un nouveau verre et continua:

--Songe que tout nous a réussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres émanant de Robespierre; il te prend pour un envoyé du Comité de salut public; bref, il obéit et il marche à la baguette. Nous ne pouvions désirer mieux. Mais maintenant que tu as été contraint de lui livrer une partie de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme, sais-tu bien, à nous faire disparaître pour la confisquer tout entière à son profit et ne plus avoir à partager avec nous. Or, s'il se doutait de la vérité, la chose lui serait facile et nous serions guillotinés ce soir même. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer d'Yvonne à mon gré, et je t'engage à réfléchir aussi que ta vie est entre mes mains.

--Comment cela?

--Tu as joué au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!

--Oui, mais tu perdrais un million à ce jeu-là. Sans moi, tu ne pourrais rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bête pour te livrer mon secret. Moi mort, adieu tes rêves d'ambition et le moyen de les réaliser jamais.

--Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intérêt! dit Pinard avec cynisme.

--Parbleu! si la chose n'était pas ainsi, crois-tu que j'aurais été me mettre dans tes griffes? Tu as été témoin de mon aplomb auprès de Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du courage, tu en conviendras?

--Je ne dis pas non.

--Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à reculer, ne nous fâchons pas.

--Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de cette petite bonne à guillotiner?

--Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir martyriser.

--Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore, et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave, mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules! Chacun de ses gémissements me fait du bien au coeur. En gardant Yvonne près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne m'échappe.

Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement.

Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression. Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa ensuite sur la table. Son parti était arrêté.

--Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te l'abandonne, l'argent vaut mieux.

--Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard.

--Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire.

--C'est juste.

--Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des aristocrates qui nous donneront la fête ce soir. Il faut veiller sur le marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer. Une méprise nous coûterait trop cher, et les petites rançons ne sont pas non plus à dédaigner.

--C'est cela même! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraissés, tous ces tyrans.

--Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?

--Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!

--Partons alors.

--Partons!

Les deux hommes se levèrent, et, sans accorder un regard à la jeune fille, ils se dirigèrent vers la porte. Pinard posa la main sur le bouton de la serrure et s'arrêta.

--Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas être libres de causer ce soir; convenons de nos faits.

--Soit.

--Dans trois jours tu iras à l'entrepôt.

--Oui.

--Tu verras le marquis.

--Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en réponds, surtout après l'histoire des noyades, à laquelle nous lui laisserons le temps de penser.

--Et ensuite?

--Ensuite? Le reste me regarde.

--Tu iras chercher les écus?

--Oui, sans doute.

--Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prévenir? Ça ne peut pas m'aller.

--Comment veux-tu faire, alors?

--Nous ne nous quitterons pas.

--Mais encore faut-il sortir de Nantes.

--Nous en sortirons ensemble.

--Cependant....

--Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou à laisser. Je te conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai à la sortie et nous ne nous séparerons que quand nous aurons partagé.

--Comme tu voudras.

--Convenu alors?

--Convenu!

--Eh bien! partons.

Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement dès que lui et son compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas lourds faire résonner les marches chancelantes, et tous deux quittèrent la maison.

XI

LA FOLLE

Une demi-heure s'écoula encore sans qu'Yvonne fît un mouvement. Puis un léger frémissement des mains annonça que la jeune fille revenait à elle: l'air pénétra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira doucement. Sa tête se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupières alourdies se refermant presque aussitôt, elle reprit son immobilité.

Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine, elle parvint à se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang perdu, elle chancela et fut obligée de se retenir à la muraille en attendant que l'étourdissement fût dissipé. Enfin elle reprit un peu de force.

La pauvre folle porta les deux mains à son front, rejeta en arrière les mèches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible comme celle d'une statue; pâle comme celle d'un cadavre. Elle tourna lentement autour de la chambre sans paraître avoir conscience de ce qu'elle faisait. Elle toucha tour à tour à la table, aux verres, aux bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle recommença sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son habitude, elle se mit à prier; mais ses prières n'avaient aucune suite et étaient d'une incohérence étrange. C'étaient des invocations à la Vierge, des discours adressés à l'abbesse de Plogastel, au Christ; des mots se heurtant auxquels se mêlaient des cris rauques et des sanglots. Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement à son cerveau malade.

--Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.

La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses épaules bleuis et marbrés frissonnaient sous les vêtements en lambeaux qui les couvraient à peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.

--J'ai chaud! j'ai bien chaud! répétait-elle en s'efforçant de dégrafer son corsage et en arrachant son justin délabré.

Tout à coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela lui était arrivé en présence de Diégo. Le calme fut remplacé par la terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps penché en avant, une main placée près de l'oreille, elle prit la pause d'une personne qui écoute attentivement.

--Voilà les gendarmes! dit-elle à voix basse. Ils viennent pour arrêter le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?

Puis, s'adressant à un personnage imaginaire:

--Père, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu d'aller prévenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?... Non, laisse-moi près de toi; j'ai peur!... Tu te fâches?... Eh bien! ne me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obéis... je sors par le jardin. Ah! voici les genêts.... Il faut les traverser pour gagner la route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....

Ici l'expression de son visage décela un effroi plus grand encore. Elle poussa un cri et se débattit en reculant.

--Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais pas.... Que voulez-vous? Où suis-je donc maintenant?... Oh! ce cheval!... Mon Dieu! à mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse. Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que je me....

Yvonne s'arrêta; ses yeux s'ouvrirent démesurément. Elle voulut crier encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pensée effrayante la dominait évidemment.

--La baie des Trépassés! murmura-t-elle enfin. La baie des Trépassés! Mon père!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!... Je suis morte!... Mon âme revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne m'oubliez pas!!...

Yvonne s'arrêta encore.

--Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il m'emmène... il me prend dans ses bras.... A moi! à moi! au secours!... Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!... répéta-t-elle machinalement en se calmant tout à coup.

Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pensées parurent prendre un autre cours. Un bruit léger, semblable à celui d'une clef que l'on introduit dans une serrure, retentit à la porte. Yvonne se leva doucement et marcha sur la pointe du pied.

--C'est lui!... dit-elle en écoutant; c'est Jahoua....

La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il était seul. A peine fut-il entré qu'Yvonne courut à lui. La nuit était venue peu à peu, et l'obscurité était complète. La jeune fille saisit les mains du sans-culotte:

--C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!

--Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment d'amabilité! Au fait! elle est gentille, la petite.

Et le misérable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne, l'embrassa familièrement.

--C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais défendu de m'embrasser. Si mon père nous voyait!

--Mais il ne nous voit pas! répondit Pinard en ricanant.

Yvonne poussa un cri.

--Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?

--Eh! c'est moi, parbleu! s'écria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je me sens en gaieté ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage, je te conduirai à souper chez Carrier. Bonne idée, tout de même! continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus tôt. Ça les fera enrager tous ces gueux-là, qui croient que je ne peux pas être adoré comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates des prisons ont mieux aimé mourir que d'être gentilles avec moi. On leur montrera qu'on a une maîtresse qui vaut bien les leurs! Allons, la Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapportés avant-hier. C'est une robe d'aristocrate; ça t'ira!

Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'était mise à trembler. Se reculant peu à peu, elle avait été se blottir dans un des angles de la pièce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.

--Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en pâmera de rage, que ça fera plaisir à voir!

L'étincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une chandelle à demi consumée qui était plantée dans un chandelier sale et gras.

Pendant ce temps, Yvonne murmurait à voix basse:

--Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!

La pièce s'éclaira peu à peu. Pinard aperçut la jeune fille et se dirigea vers elle. Il tenait sa lumière à la main, et les rayons, frappant en plein sur son visage, l'éclairaient merveilleusement et en faisaient ressortir la laideur repoussante.

Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dépouilla tout ce qu'elle avait d'insensé.

--Ian Carfor! s'écria-t-elle.

Le sans-culotte la saisit par le bras.

--Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voilà la seconde fois que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.

Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler à quelques pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la table avec colère.

--Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de prendre des précautions. Au diable mes idées de ce soir! Demain elle ira à l'entrepôt, et le soir aux déportations verticales, comme dit Carrier. Je savais bien que la raison lui revenait peu à peu, moi, et ce serait par trop dangereux de la laisser vivre!

XII

JULIE DE CHÂTEAU-GIRON

Située sur la route de Nantes à Vannes, formant le point central du petit golfe où la Vilaine vient se perdre dans l'Océan, et à l'extrémité sud duquel se trouve Pénestin, la petite ville de la Roche-Bernard élève orgueilleusement, sur la limite du département du Morbihan et de celui de la Loire-Inférieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivière qui coule à leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la première partie du nom vient d'un gros rocher qui s'élève du lit même de la Vilaine, et la seconde du plus ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de ces nombreux ports naturels aux entrées difficiles comme il en abonde sur les côtes de Bretagne.

Célèbre entre toutes les villes de la province pour avoir été la première qui reçut la réforme protestante apportée et propagée dans son sein par d'Andelot, frère de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard n'avait pas hésité à arborer le drapeau royaliste, et était devenue, en 1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit port, abrité des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile sûr aux nombreuses barques de pêche qui sillonnaient les côtes, portant de Bretagne en Vendée et de Vendée aux îles voisines des nouvelles, des vivres, des munitions, et souvent des soldats _blancs_.

Il était six heures du matin. Une brume épaisse, qui enveloppait les côtes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des ténèbres. Les vagues de la marée montante, refoulant les eaux de la rivière, venaient mourir en clapotant sur la carène d'un petit navire.

Sur le pont de ce navire, du grand mât au beaupré, étaient disséminés les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuyés sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du présent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.

Deux personnages occupaient seuls l'arrière. L'un portant les insignes de maître d'équipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu à la boutonnière de la veste, se promenait lentement de bâbord à tribord avec cette impassibilité du marin qui sait se contenter du plus étroit espace pour accomplir des promenades interminables.

Le lavage du navire venait d'être terminé sous l'oeil vigilant du chef, et chacun était à son poste. Près du banc de quart se tenait assise une femme revêtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs années auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette femme, à la démarche digne, au geste élégant, à la beauté angélique, aux regards rêveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigués par la souffrance, courbait la tête sous le voile qui lui descendait sur les épaules, et les mains entrelacées sur sa poitrine, égrenant un chapelet de ses doigts effilés, elle offrait la vivante image de l'ange de la prière, tant elle paraissait absorbée dans ses pieuses pensées. Un léger bruit, qui retentit près d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses de ce monde. Ce bruit était causé par un petit mousse. Le pauvre enfant, accroupi au pied du mât d'artimon auquel était adossée la sainte femme, s'était laissé engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant près de lui, l'avait réveillé brusquement à l'aide d'un coup de poing paternellement administré. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa tête intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mêler aux hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le lourd chapelet attaché à sa ceinture, elle tourna les regards vers le ciel noir en poussant un profond soupir.

--Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof aurait-il échoué dans son entreprise? Serait-il blessé? Serait-il mort? Hélas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?

Tout à coup un brusque mouvement s'opéra à l'avant du _Jean-Louis_; un matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se retenant d'une main aux cordages du beaupré, s'avança doucement, fixant avec persistance ses regards sur la mer que lui dérobait en partie la brume. Un grand silence se fit dans la bordée de quart qui suivait attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et régulier, semblable à celui d'avirons frappant avec précaution les vagues, retentit à peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de l'abîme, tourna la tête vers ses compagnons.

--Une embarcation! dit-il à voix basse.

--La vois-tu? demanda le contremaître.

--Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des rames.

--Dans quelle aire?

--A bâbord.... Ah! j'aperçois un point noir se détachant dans l'obscurité.

--Chacun à son poste, alors! commanda le contremaître sans élever la voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques. Les servants à leurs pièces! Parez tout et vivement!

Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant auprès de la religieuse:

--Va prévenir le patron! dit-il.

L'enfant se détacha aussitôt du groupe des matelots, et, tandis que ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut à l'arrière. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot s'avançait certainement dans les eaux du lougre.

Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant lequel il se planta en tenant respectueusement à la main son chapeau goudronné.

--Maître! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on signale une embarcation à bâbord.

--Venant de terre?

--Oui, maître! On le suppose, du moins.

--Qu'on ne la laisse pas accoster!

Le mousse porta rapidement l'ordre. Le maître s'approcha alors des bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il s'efforça à son tour de percer la brume. La religieuse s'était placée près de lui.

--Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main délicate sur le bras du second du _Jean-Louis_.

--Madame? répondit le marin en se retournant et s'efforçant de rendre doux et agréable le rude accent de son organe.

--Que vient-on de vous dire, mon ami?

--Rien d'important, madame.

--Mais encore?

--On me signale une embarcation venant de terre.

--Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.

--Je ne crois pas.

--Pourquoi?

--Parce que le commandant aurait donné le signal convenu si c'était lui, et une embarcation du bord serait allée le prendre.

--Qui croyez-vous que ce soit, alors?

--Je l'ignore. Peut-être des ennemis, des bleus damnés.

--Ils ne sont pas à la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.

--Je sais qu'ils n'y étaient pas hier soir, madame, mais ils peuvent bien être venus cette nuit; aussi, pour plus de précaution, ai-je donné l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.

--Et si ce sont des amis?

--Ils se feront reconnaître.

--Tenez! je crois entendre le bruit des rames.

--Vous ne vous trompez pas, madame, répondit Bervic en quittant la religieuse pour monter sur le bastingage.