Le marquis de Loc-Ronan

Chapter 5

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Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre, Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII. Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de la Bretagne indépendante.

François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en 1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne n'étaient pas de petits compagnons.»

Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers, et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du dernier duc.

Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle devait voir encore sa prospérité augmenter.

A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France.

Sagement administrée, elle vit s'écouler, sans en souffrir, la pénible époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux habitants de se porter à aucun excès contre eux.»

Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte en faveur du duc de Mercoeur, qui amena dans ses murs le Béarnais triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté, interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux et de tant de crimes.

Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache!

Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais était tombé.

Pendant le cours du XVIIIe siècle, Nantes atteignit l'apogée de sa splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite.

Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement, devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.

La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République. Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.

--Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre! disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque parlera de capituler!

L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier.

Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage, manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants, épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la dévastation.

La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin, qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant une cuve couverte d'un prélat rougeâtre.

Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins, dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs, de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible spectacle.

Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus abject par ses vices.

Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792.

Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes, on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et Gillet, lui avaient préparé les voies.

Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis florissante, maintenant morne et dévastée.

VII

LA COMPAGNIE MARAT

La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.

Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat, dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard.

Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin, Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père; Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.

La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée par ses membres, de _fouiller_ les gros négociants. Le jour où Carrier l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion Vincent la Montagne:

«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!»

Puis, le même jour, le proconsul décrétait «_l'arrestation de tous les gens riches et de tous les gens d'esprit_». Décret d'une absurdité telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe intact dans les archives de Nantes.

C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les filles prostituées.

En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but qu'il atteignit promptement.

La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des gouttelettes sanglantes.

Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater, un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante; tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres, étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.

--Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face patibulaire en lui tendant cordialement la main.

--Bonjour, Brutus! répondit Pinard.

--D'où viens-tu?

--De l'entrepôt.

--Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?

--Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus.

--Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que vingt-trois ce matin.

--Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.

--Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.

--Je vais vous conter cela.

Pinard se recueillit quelques instants.

--Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce matin?...

--Oui, répondit le sans-culotte.

--Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que trente-cinq par jour.

--Gonchon est un modéré! s'écria une voix.

--Un suspect! dit un autre.

--C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà soixante.

--C'est évident! dit Brutus.

--Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois, fit observer Cincinnatus.

--Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux que l'on amène tous les jours, répondit Pinard.

--Alors, faut trouver un moyen.

--Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.

--Faut les brûler en masse!

--Faites sauter les prisons avec eux!

--Faites marcher le rasoir national jour et nuit!

--Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure.

--Qu'est-ce que c'est?

--Parle vite!

--Raconte-nous cela!

--La parole est à Pinard.

Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et commença:

--Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre extrémité de la ville?

--Oui! cria-t-on de toutes parts.

--Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il?

--Bravo! s'écrièrent les sans-culottes.

--A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un.

--En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre.

--Un pur patriote!

--Dame! il était à Paris en septembre.

--Vive Pinard! hurla la bande.

--Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!

--On ne jugera pas! répondit Pinard.

--C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps.

--Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.

--Oui! oui! oui!

--Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au citoyen Carrier?

--Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes.

--Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je désigne Brutus et Chaux.

Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et Brutus le suivirent.

La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de passer.

--Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.

--Si fait.

--Alors je vais lui parler.

--Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre d'empêcher d'entrer.

--Alors nous allons attendre dans le salon.

--Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long.

Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux, tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.

--Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme bouffée de fumée.

--Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.

--Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en riant.

--Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda Pinard.

--Laquelle?

--Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les jours.

--Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend ce qui lui plaît.

--Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!

--Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites pour nous amuser?

--Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient cela, et elles sont douces comme des agneaux!

--Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours.

--Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison.

--C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux jours?

--Tiens! il a eu un peu raison.

--Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les deux[3]!

[Note 3: Historique.]

--Imbécile! qu'est-ce que cela fait?

--A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus de deux mois.

--Eh bien?

--On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être expédié depuis longtemps.

--Comment le nommes-tu?

--Jocelyn.

--Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.

--Tu le connais aussi?

--Je l'ai vu en Bretagne autrefois.

--C'est un aristocrate comme son ci-devant maître.

--Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre aristocrate aussi!

--Tu les a vus?

--Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout.

--J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.

--Tu crois?

--J'en réponds.

--J'irai voir cela, répondit Pinard.

--Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là?

--Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.

--Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes aristocrates de créanciers y passeront.

--Et tu seras libéré?...

--Sans que ça me coûte rien, au contraire!

VIII

LE SULTAN TERRORISTE

Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue.

Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins, écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un moelleux tapis.

Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si connus: _Liberté, égalité ou la mort!_ Une gravure, représentant une petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre doré, on lisait ce quatrain tracé à la main.

Français, le bonheur idéal Ne pourra régner parmi nous, Que quand les rois périront tous Sous le rasoir national...

Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous:

_Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux modérés!_